Le dimanche matin, Tôtes s’éveillait sous un ciel d’octobre d’un bleu fragile, strié de nuages légers. L’église Saint-Étienne, au cœur de la ville, attirait les habitants pour la messe, leurs pas résonnant sur les pavés humides. Emma, vêtue d’une robe de laine grise et d’un châle noir, marchait aux côtés de Charles, son bras glissé dans le sien par habitude plus que par affection. Deux mois après leur mariage, la routine de leur vie – la maison austère, les visites médicales de Charles, les efforts vains d’Emma pour y insuffler de la beauté – avait creusé un vide en elle. La réception au manoir de Vaubyessard, bien que récente, semblait un rêve lointain, et ses écrits secrets dans son carnet, où elle confessait ses désirs d’une vie plus vibrante, ne faisaient qu’amplifier son insatisfaction. La messe, une obligation sociale plus qu’un élan spirituel, lui offrait une rare sortie, une chance de voir autre chose que les murs de sa maison.
L’église, avec ses vitraux poussiéreux et ses bancs de bois usés, était pleine ce jour-là. Les odeurs d’encens et de cire fondue se mêlaient à celles des vêtements humides des paroissiens. Emma, assise près de Charles sur un banc du fond, observait la foule : des fermiers aux mains calleuses, des femmes en bonnets, des enfants agités. Le curé, un homme âgé à la voix nasillarde, débitait son sermon sur la charité, mais Emma n’écoutait pas. Son regard errait sur les vitraux, où un ange de verre semblait la fixer, comme lors de son mariage. Elle pensa à son carnet, caché sous une latte du plancher, et aux mots qu’elle y avait écrits : Je veux plus, je veux tout. Ces pensées, audacieuses, la rendaient à la fois coupable et vivante.
Alors que le sermon s’éternisait, un mouvement attira son attention. Un jeune homme, entré discrètement, s’installa sur un banc à quelques rangées devant elle. Il était grand, mince, avec des cheveux blonds légèrement bouclés et une allure soignée, malgré la simplicité de son costume gris. Il tenait un missel, mais ses yeux, d’un bleu clair, semblaient perdus dans ses pensées plutôt que dans la prière. Emma, intriguée, l’observa à la dérobée. Il n’était pas de Tôtes, du moins pas parmi les visages qu’elle connaissait. Une vieille femme à ses côtés, chuchotant à sa voisine, confirma son intuition : « C’est le nouveau clerc de Maître Dupont, le notaire. Un garçon de Rouen, paraît-il. » Emma, sans savoir pourquoi, sentit son pouls s’accélérer. Un étranger, cultivé peut-être, dans cette ville si ordinaire – c’était une étincelle dans son ennui.
La messe s’acheva, et les paroissiens se dispersèrent sur le parvis, échangeant salutations et potins. Charles, fidèle à son habitude, s’attarda pour discuter avec le curé, un homme qu’il respectait pour ses conseils médicaux désuets mais sincères. Emma, restée en retrait, ajustait son châle, son regard suivant le jeune homme blond. Il s’était arrêté près d’une colonne, feuilletant son missel avec une nonchalance qui contrastait avec l’agitation autour de lui. Puis, comme s’il sentait son regard, il leva les yeux et croisa les siens. Un sourire timide, presque hésitant, apparut sur son visage. Emma, surprise, détourna la tête, ses joues s’empourprant. Mais lorsqu’elle osa regarder à nouveau, il s’approchait, son missel sous le bras.
« Madame Bovary, je présume ? » dit-il, sa voix douce mais assurée. Emma, déconcertée, acquiesça. « Oui, et vous êtes… ? » Il s’inclina légèrement, un geste d’une élégance désuète. « Léon Dupuis, clerc chez Maître Dupont. Je viens d’arriver à Tôtes. On m’a parlé de votre mari, le médecin. » Son ton était poli, mais ses yeux, pétillants, semblaient chercher autre chose qu’une simple présentation. Emma, troublée par son assurance, murmura : « Enchantée. Tôtes doit vous sembler bien calme, après Rouen. » Léon rit, un rire léger qui la fit sourire malgré elle. « Calme, oui, mais il y a des charmes cachés. Une église comme celle-ci, par exemple, a son histoire. »
La conversation, d’abord banale, prit une tournure inattendue lorsqu’Emma mentionna un détail du sermon – une référence à un poème qu’elle avait reconnu. « Le curé a cité Chateaubriand, n’est-ce pas ? Le Génie du Christianisme, je crois », dit-elle, presque sans y penser. Léon, surpris, haussa les sourcils. « Vous lisez Chateaubriand ? C’est rare, ici. » Emma, flattée, sentit une chaleur l’envahir. « Pas vraiment, juste quelques extraits. Mais j’aime la poésie. Lamartine, Hugo… » Elle s’arrêta, craignant d’en dire trop, mais Léon, enthousiaste, enchaîna : « Lamartine ! Le Lac, vous connaissez ? » Il récita, à voix basse, les premiers vers : « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours… » Emma, captivée, compléta : « Laissez-nous savourer les rapides délices… » Leurs voix, murmurantes, se mêlèrent un instant, et un silence chargé suivit.
Léon, les yeux brillants, la regardait avec une intensité qui la déstabilisa. « Vous avez une âme de poète, Madame Bovary », dit-il, un sourire en coin. Emma, le cœur battant, rougit. Personne, pas même Charles, ne lui avait jamais parlé ainsi. Elle voulut répondre, mais Charles s’approcha, interrompant le moment. « Emma, tu es prête ? Bonjour, Monsieur… ? » Il tendit la main à Léon, qui se présenta avec une courtoisie impeccable. Charles, inconscient de l’électricité dans l’air, engagea une conversation sur le temps, puis sur la santé du notaire. Léon répondit poliment, mais ses yeux glissaient vers Emma, comme s’il cherchait à prolonger leur échange. Elle, silencieuse, serrait son châle, luttant contre le trouble qui montait en elle.
Le trajet de retour fut un supplice. Charles, tenant son bras, parlait du sermon et du curé, mais Emma n’entendait rien. Son esprit était ailleurs, accroché à Léon, à ses mots, à ce poème partagé. Le Lac, avec ses vers sur l’amour et le temps, résonnait en elle comme un écho de ses propres désirs. Léon, avec sa culture, sa sensibilité, incarnait tout ce que Charles n’était pas. Il n’était pas un héros de roman, pas comme le vicomte du manoir, mais il était réel, ici, à Tôtes. Cette pensée, à la fois excitante et effrayante, la fit frissonner. Charles, croyant qu’elle avait froid, resserra son bras. « On allumera un feu en rentrant », dit-il, toujours pratique. Emma acquiesça, mais son sourire était absent.
À la maison, Charles s’installa dans son cabinet pour trier ses ordonnances, laissant Emma seule. Elle monta dans la chambre, le cœur encore agité, et ouvrit son carnet secret, caché sous la latte du plancher. Elle écrivit, d’une main fébrile : Aujourd’hui, j’ai rencontré Léon. Il aime la poésie, comme moi. Quand il parlait, j’oubliais Tôtes, la maison, tout. Est-ce mal de vouloir revoir quelqu’un qui me comprend ? Les mots, audacieux, la firent trembler. Elle relut la phrase sur Léon, et une vague de culpabilité l’envahit. Elle aimait Charles, d’une certaine manière, mais Léon, en quelques minutes, avait rallumé une flamme qu’elle croyait éteinte. Elle referma le carnet, le cachant à nouveau, et s’assit près de la fenêtre, fredonnant les vers de Le Lac. « Laissez-nous savourer les rapides délices… »
Le reste de la journée passa dans une brume. Au dîner, Charles, inconscient, parla d’un patient, puis du notaire, mentionnant Léon en passant : « Il a l’air sérieux, ce jeune clerc. » Emma, feignant l’indifférence, hocha la tête, mais son pouls s’accéléra. Après le repas, alors que Charles s’endormait dans le salon, elle remonta dans la chambre. Elle ouvrit Les Amants de Vérone, cherchant un passage sur une rencontre fortuite, mais les mots lui semblaient fades comparés à ce qu’elle venait de vivre. Léon n’était pas un amant, pas encore, mais il était une possibilité, une porte entrouverte sur un monde où elle pourrait être vue, entendue. Cette nuit-là, allongée près de Charles, elle fixa le plafond, son esprit tourbillonnant. Pour la première fois, l’idée d’un autre homme – réel, tangible – s’insinuait en elle, non comme un fantasme, mais comme une question : et si ?