Le crépuscule enveloppait la campagne normande d’un voile violet lorsque la carriole de Charles et Emma gravit la colline menant au manoir de Vaubyessard. Les sabots du cheval claquaient sur le chemin de gravier, et les lanternes accrochées aux flancs du véhicule projetaient des ombres dansantes sur les haies. Emma, serrant son châle contre elle, fixait l’horizon où les contours du manoir se dessinaient, majestueux, contre le ciel. Ses tours élancées, ses fenêtres illuminées, et la fumée s’échappant des cheminées semblaient tout droit sortis des pages de ses romans. Ce soir, après des jours d’attente fébrile, elle pénétrait enfin dans un monde qu’elle avait cru réservé aux héroïnes de ses lectures. Charles, tenant les rênes, jeta un coup d’œil à sa femme. « Nerveuse ? » demanda-t-il, sa voix teintée d’une sollicitude simple. Emma, les yeux brillants, murmura : « Non, impatiente. » Mais son cœur battait à tout rompre, partagé entre l’excitation et la peur de ne pas être à la hauteur.
La carriole s’arrêta devant une grille en fer forgé, gardée par un valet en livrée. Charles tendit l’invitation, et ils furent conduits dans une cour pavée où d’autres voitures – des calèches ornées, des phaétons élégants – attendaient déjà. Emma descendit, sa robe de mousseline blanche, rehaussée de touches de soie bleue, bruissant doucement. Elle ajusta son châle, soudain consciente de la simplicité de sa tenue face à l’opulence qui l’entourait. Charles, en habit noir, lui offrit son bras, mais son assurance habituelle semblait vaciller. « C’est plus grand que je pensais », marmonna-t-il, intimidé par les lieux. Emma, elle, se sentait étrangement vivante, comme si chaque pas la rapprochait de la femme qu’elle rêvait d’être.
Un majordome les guida à travers un vestibule orné de tapisseries et de bustes en marbre, puis dans une salle de réception qui arracha un souffle à Emma. Des lustres en cristal scintillaient au plafond, projetant des éclats de lumière sur les murs tendus de soie cramoisie. Des tables drapées de lin blanc croulaient sous des plats d’argent : faisans rôtis, fruits exotiques, pyramides de pâtisseries. Une odeur de cire, de parfums coûteux, et de vin flottait dans l’air, mêlée aux notes d’un quatuor à cordes jouant une valse dans un coin de la salle. Les invités, une cinquantaine d’hommes et de femmes, évoluaient avec une aisance naturelle : des messieurs en frac, des dames en robes de satin aux décolletés ornés de perles, leurs rires cristallins ponctuant les conversations. Emma, immobile près de l’entrée, absorbait chaque détail, le cœur gonflé d’un mélange d’émerveillement et d’envie.
Le marquis de Vaubyessard, un homme d’une cinquantaine d’années au visage aristocratique, les accueillit avec une courtoisie distante. « Monsieur Bovary, quel plaisir de vous revoir. Et Madame, charmante », dit-il, s’inclinant légèrement. Charles, flatté, bafouilla des remerciements, mais Emma, intimidée, se contenta d’un sourire. Le marquis s’éloigna rapidement, happé par d’autres invités, laissant les Bovary seuls au milieu de la foule. Charles, mal à l’aise dans cet environnement, proposa de chercher des connaissances. « Il y a peut-être des médecins de Rouen, ou des notables de Tôtes », dit-il, scrutant la salle. Emma, elle, n’avait aucune envie de chercher des visages familiers. Elle voulait s’immerger dans cet univers, en devenir une partie, ne serait-ce que pour une nuit.
Ils s’avancèrent, et Emma sentit les regards des invités glisser sur elle. Certains, curieux, notaient sa robe modeste ; d’autres, indifférents, poursuivaient leurs conversations. Une femme en robe émeraude, un éventail à la main, murmura quelque chose à son voisin, et Emma se demanda si elle était jugée. Mais bientôt, l’ambiance l’enveloppa, chassant ses doutes. Un serveur lui tendit une coupe de champagne, et elle y trempa les lèvres, surprise par la fraîcheur pétillante du breuvage. Le goût, délicat et légèrement sucré, était à des lieues du cidre brut qu’elle buvait à Tôtes. Elle ferma les yeux un instant, savourant la sensation, et lorsqu’elle les rouvrit, la salle lui parut encore plus éclatante.
Charles, fidèle à son idée, repéra un groupe de notables – un notaire, un pharmacien, un juge de paix – et engagea la conversation. Emma, à ses côtés, feignait d’écouter, mais les discussions sur les taxes, les récoltes, et les nouvelles lois l’ennuyaient. Ses yeux erraient dans la salle, captant des bribes de vie : une jeune femme riant aux éclats, un homme caressant discrètement la main de sa voisine, un couple dansant avec une grâce hypnotique. Tout ici semblait vibrer d’une énergie qu’elle n’avait jamais connue. Elle pensa à ses romans, où les bals étaient des scènes de séduction et de révélations. Ce soir, elle n’était plus l’épouse d’un médecin de campagne. Elle était une héroïne, prête à vivre un moment qui changerait tout.
Un jeune homme s’approcha, brisant ses rêveries. Grand, avec des cheveux blonds soigneusement coiffés et des yeux d’un bleu perçant, il portait un frac impeccable orné d’une épingle en diamant. « Madame, permettez-moi », dit-il, s’inclinant avec une élégance étudiée. « Je suis le vicomte de Launay. Me feriez-vous l’honneur d’une danse ? » Emma, prise de court, sentit ses joues s’empourprer. Elle lança un regard à Charles, absorbé par une discussion sur les fièvres saisonnières, et acquiesça, le cœur battant. « Avec plaisir », murmura-t-elle, posant sa main sur celle du vicomte. Il la guida vers la piste, où d’autres couples tournoyaient déjà au rythme d’une valse.
La musique, douce et envoûtante, enveloppa Emma comme un cocon. Les mains du vicomte, l’une sur sa taille, l’autre tenant la sienne, étaient fermes mais délicates. Emma, peu habituée à danser, suivait ses pas avec une maladresse qu’elle tentait de masquer. « Détendez-vous, Madame », dit-il, un sourire amusé aux lèvres. « Laissez la musique vous porter. » Elle rougit, mais son rire, léger et sans moquerie, la mit à l’aise. Pour la première fois depuis son arrivée à Tôtes, elle se sentit vivante, légère, comme si le poids de sa routine s’était envolé. La salle tournoyait autour d’elle – les lustres, les robes, les visages – et elle riait, emportée par le mouvement. Le vicomte, tout en dansant, lui parlait de Paris, des théâtres, des soirées où l’on dansait jusqu’à l’aube. Ses mots, pleins d’esprit, étaient un écho des dialogues qu’elle lisait dans ses romans. Elle buvait ses paroles, oubliant presque Charles, oublié dans son coin.
La danse s’acheva trop vite. Le vicomte s’inclina, lui baisa la main avec une galanterie qui la fit frissonner, et s’éloigna pour rejoindre d’autres invités. Emma, essoufflée, retourna près de Charles, qui n’avait rien remarqué. « Tu t’amuses ? » demanda-t-il, distrait. « Oh, oui », répondit-elle, un sourire éclatant aux lèvres. Elle saisit une autre coupe de champagne, savourant la chaleur qui montait en elle. La soirée se prolongea avec un dîner somptueux – des huîtres, du faisan, des sorbets aux fruits exotiques – et des conversations animées. Emma, assise entre Charles et une vieille comtesse, écoutait les récits de voyages en Italie, de chasses à courre, de duels d’honneur. Chaque mot renforçait son désir d’appartenir à ce monde, où tout semblait possible.
Mais à mesure que la nuit avançait, une ombre s’insinuait. Charles, mal à l’aise, répondait aux questions des invités avec une simplicité qui trahissait son statut de médecin de campagne. Lorsque le marquis lui demanda son avis sur un remède, il bafouilla, provoquant un sourire poli mais condescendant. Emma, gênée, baissa les yeux. Elle aimait Charles, d’une certaine manière, mais ici, entourée d’élégance, il semblait déplacé, comme un intrus dans son rêve. Lorsque les musiciens entamèrent une nouvelle valse, elle espéra que le vicomte l’inviterait encore, mais il dansait déjà avec une autre, une femme en robe de soie rouge. Emma, déçue, resta assise, son sourire s’effaçant.
Minuit sonna, et la soirée toucha à sa fin. Les invités, légèrement gris, échangeaient des adieux chaleureux. Emma, réticente à partir, traîna près de la porte, mémorisant chaque détail : l’éclat des lustres, le parfum des femmes, la musique qui s’éteignait doucement. Charles, fatigué, lui prit le bras. « On devrait rentrer, la route est longue. » Elle acquiesça, mais ses pas étaient lourds, comme si elle laissait une partie d’elle-même derrière elle. Dans la carriole, le silence s’installa. Charles, somnolent, tenait les rênes mollement. Emma, les yeux fixés sur le manoir qui s’éloignait, serrait son châle contre elle. La nuit avait été un enchantement, un aperçu d’une vie qu’elle voulait désespérément. Mais alors que les lumières du manoir disparaissaient, une question s’imposa : comment revenir à sa maison, à Charles, à Tôtes, après avoir goûté à cela ?