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1452 Words
Les jours qui suivirent la réception au manoir de Vaubyessard pesaient sur Emma comme un ciel d’orage. La maison de Charles Bovary, avec ses murs gris, son odeur de camphre, et le tic-tac incessant de l’horloge, semblait plus oppressante que jamais. Chaque matin, Emma se réveillait avec les souvenirs de la soirée – les lustres scintillants, la valse avec le vicomte, le goût du champagne – qui s’entrechoquaient avec la réalité de Tôtes. La splendeur du manoir avait révélé l’indigence de sa vie, et l’insatisfaction, autrefois diffuse, s’était muée en une douleur aiguë, presque physique. Elle ne pouvait plus se contenter de lire Les Amants de Vérone en secret ou de rêver à des horizons lointains. Elle devait agir, transformer son quotidien, faire de cette maison un lieu digne de ses aspirations. Si elle ne pouvait vivre au manoir, elle y apporterait un peu de son éclat. Ce lundi matin, un vent frais d’octobre s’infiltrait par les fenêtres mal jointes, agitant les rideaux ternes du salon. Emma, assise à la table de la cuisine, fixait une tasse de thé froid, ses pensées tournoyant comme des feuilles mortes. Charles, déjà parti pour ses visites, lui avait laissé un mot : Reviens à 14h, on mangera ensemble. Sa sollicitude, si sincère, l’irritait. Il ne voyait pas le gouffre qui s’élargissait en elle, ne comprenait pas que les pommes de terre et les ragoûts ne suffisaient plus. Elle repoussa la tasse et se leva, animée d’une résolution soudaine. La maison, cette prison de médiocrité, devait changer. Si elle pouvait la rendre belle, raffinée, peut-être pourrait-elle y respirer, y vivre sans sentir son cœur se flétrir. Elle commença par explorer les lieux, comme si elle les découvrait pour la première fois. Le salon, avec son fauteuil râpeux et sa cheminée noircie, était une offense à ses souvenirs du manoir. La cuisine, avec ses ustensiles en étain et ses bocaux poussiéreux, semblait moquer l’élégance des tables dressées sous des lustres. La chambre, avec son lit à baldaquin jauni et son miroir fêlé, était un tombeau pour ses rêves. Mais au lieu de se décourager, Emma sentit une énergie frénétique l’envahir. Elle pouvait tout réorganiser, acheter de nouveaux objets, recréer l’ambiance du manoir. Elle fouilla dans la boîte où Charles gardait leurs économies – une poignée de pièces et quelques billets, soigneusement rangés – et calcula ce qu’elle pourrait dépenser. Ce n’était pas beaucoup, mais assez pour commencer. Elle se rendit au marché de Tôtes, déterminée à trouver des trésors. La place, moins animée qu’un samedi, bourdonnait néanmoins d’une vie modeste : des étals de légumes, des marchands de tissus, des artisans vendant des paniers ou des chandelles. Emma, son panier au bras, scrutait chaque stand avec une intensité presque fébrile. Elle acheta des rideaux en lin beige, légèrement brodés, qui semblaient promettre une touche de sophistication. Elle trouva un tapis, usé mais orné de motifs floraux, qu’elle imagina dans le salon. Chez un brocanteur, elle dénicha des bibelots – une statuette en porcelaine représentant une bergère, un chandelier en étain, un miroir ovale au cadre doré, terni mais élégant. Chaque achat, payé avec des pièces qu’elle comptait à contrecœur, était un pas vers son rêve. Elle évita l’étal du jeune marchand de tissus, dont le sourire audacieux l’avait troublée des semaines plus tôt. Aujourd’hui, elle n’avait pas besoin de distractions, seulement de résultats. De retour à la maison, Emma se lança dans sa transformation avec une ardeur presque maniaque. Elle décrocha les vieux rideaux du salon, dont le tissu pelucheux sentait la poussière, et les remplaça par les nouveaux, qui laissaient filtrer une lumière plus douce. Elle déroula le tapis, ignorant les taches et les fils effilochés, et le plaça devant la cheminée, espérant qu’il donnerait à la pièce une allure de boudoir. La statuette trouva sa place sur une étagère, le chandelier sur la table, et le miroir, accroché au mur, remplaça une gravure jaunie de scènes pastorales. Elle déplaça les meubles, tirant le fauteuil près de la fenêtre, poussant la table contre un mur pour libérer l’espace. Chaque geste était un défi à la maison, une tentative de la plier à sa vision. Mais à mesure qu’elle travaillait, des fissures apparurent dans son enthousiasme. Les rideaux, trop courts, pendaient maladroitement. Le tapis, sous la lumière crue du jour, révélait des déchirures qu’elle n’avait pas vues. La statuette, posée à côté d’un vieux bougeoir, semblait déplacée, comme une intruse dans ce décor austère. Le miroir, dont le cadre doré promettait l’élégance, ne reflétait qu’une pièce étriquée, incapable de rivaliser avec les salles du manoir. Emma, en sueur, les mains écorchées par le frottement des cordes du tapis, s’arrêta, essoufflée. Elle s’assit sur le fauteuil, contemplant son œuvre, et une vague de désespoir l’envahit. Ce n’était pas un boudoir, ni même un salon digne de ses rêves. C’était une parodie, un simulacre qui moquait ses efforts. simulacre qui moquait ses efforts. Charles rentra à l’heure prévue, son sac médical à la main. Il s’arrêta net en voyant le salon bouleversé. « Qu’est-ce que… ? » balbutia-t-il, ses yeux passant des rideaux au tapis, puis à la statuette. Emma, toujours assise, redressa la tête, espérant une lueur d’admiration. « J’ai voulu rendre la maison plus belle », dit-elle, sa voix hésitant entre défi et supplication. Charles, perplexe, s’approcha du miroir, l’effleurant du bout des doigts. « C’est… différent », dit-il, cherchant ses mots. « Ça a dû coûter cher, non ? » Il sourit, mais son ton trahissait une pointe d’inquiétude. Emma, piquée par sa réaction, se leva brusquement. « Pas tant que ça. Et puis, on peut bien dépenser un peu pour vivre mieux, non ? » Charles, décontenancé, hocha la tête. « Bien sûr, si ça te fait plaisir. C’est joli. » Mais son compliment, maladroit, sonnait faux, comme s’il ne voyait pas ce qu’elle avait voulu accomplir. Ils mangèrent en silence, un ragoût réchauffé qui semblait encore plus fade après les mets du manoir. Charles, croyant détendre l’atmosphère, parla d’un patient atteint de goutte, mais Emma, absente, triturait sa nourriture. Après le dîner, il s’installa dans le salon, examinant les nouveaux objets avec une curiosité polie. Emma, incapable de supporter son regard, monta dans la chambre. Là, seule, elle ouvrit sa malle et en sortit le coupon de soie bleue, celui qu’elle avait acheté au marché. Elle l’enroula autour de ses épaules, comme elle l’avait fait après la réception, et tenta de se voir comme une héroïne dans un décor raffiné. Mais le miroir du salon, maintenant dans sa mémoire, ne renvoyait qu’une vérité cruelle : la maison restait la même, et elle avec. La frustration, contenue jusque-là, éclata soudain. Elle arracha la soie, la jetant sur le lit, et saisit un vase en faïence, un objet sans valeur qu’elle avait toujours détesté. Dans un élan de rage, elle le lança contre le mur. Le vase se brisa en éclats, le bruit résonnant dans la pièce silencieuse. Emma, haletante, fixa les débris, choquée par son propre geste. Puis, comme une digue qui cède, elle s’effondra sur le lit, secouée de sanglots. Ce n’était pas seulement le vase, ni la maison, ni les bibelots ratés. C’était l’impossibilité de vivre comme elle l’avait entrevu au manoir, de devenir la femme qu’elle savait être au fond d’elle. Ses larmes trempèrent l’oreiller, et elle murmura, entre deux sanglots : « Ce n’est pas juste. Ce n’est pas ma vie. » Charles, alerté par le bruit, monta précipitamment. « Emma ! Que s’est-il passé ? » Il s’agenouilla près d’elle, alarmé par les éclats du vase et ses larmes. « Ce n’est rien », balbutia-t-elle, essuyant ses joues. « J’ai trébuché, le vase est tombé. » Elle mentait, incapable d’expliquer la tempête qui la déchirait. Charles, confiant, la serra contre lui. « Ce n’est qu’un vase, ne t’en fais pas. » Sa tendresse, si sincère, ne fit qu’accentuer son désespoir. Elle se dégagea doucement, prétextant un besoin de repos. Lorsqu’il redescendit, elle ouvrit son carnet secret, caché sous la latte du plancher, et écrivit : J’ai tout essayé, mais cette maison me tue. Je veux plus, je veux tout. Les mots, rageurs, étaient un cri muet contre sa vie. Cette nuit-là, Emma dormit à peine. Les souvenirs du manoir, désormais inséparables de sa douleur, dansaient dans son esprit. La maison, avec ses nouveaux rideaux et son tapis abîmé, n’était qu’un décor de théâtre, incapable de masquer la vérité : elle était prisonnière d’une vie qu’elle n’avait pas choisie. Une résolution, fragile mais tenace, germait en elle. Si la maison ne pouvait changer, peut-être devait-elle chercher ailleurs ce qu’elle désirait. Mais où ? Et comment ? Dans l’obscurité, ces questions restaient sans réponse, mais elles brûlaient en elle comme une flamme.
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