CHAPITRE 3

2817 Words
CHAPITRE 3 : LES CROCS DE L’INNOCENCE MIA Le froid du Palais de Quartz ne m’avait jamais paru aussi tranchant. Habituellement, cette fraîcheur est un baume, une caresse familière qui chante aux oreilles de ma léoparde. Mais ce soir, l’air s’était chargé d’une électricité lourde, un présage de tempête qui ne venait pas du ciel, mais du cœur même de mon frère, Thal. Je me tenais dans notre suite commune, les pieds enfoncés dans l’épaisse fourrure d’ours blanc qui recouvrait le sol. Mes orteils picotaient encore du passage brutal de la forme féline à la forme humaine. À côté de moi, Béa luttait avec une robe de laine bouillie, ses doigts tremblant tellement qu’elle n’arrivait pas à agrafer le col de fourrure de renard. — On a vraiment merdé, Mia, murmura-t-elle, sa voix n’étant plus qu’un souffle fragile dans l’immensité de la pièce. Elle ne parlait pas de notre escapade. Elle parlait de ce qu’on avait ramené. Je m’approchai d’elle, écartant ses mains doucement pour l’aider. L’odeur de Béa était d’ordinaire un mélange de menthe poivrée et de neige fraîche, mais là, sous cette fragrance familière, je sentais l’effroi. Une odeur de sueur froide et de culpabilité. — On ne pouvait pas la laisser là, Béa. Tu as vu ses yeux avant qu’elle ne sombre ? C’était comme voir une étoile s’éteindre dans de la boue. — Thal va nous tuer, continua-t-elle comme si elle ne m’avait pas entendue. Ou pire, il va nous interdire de sortir pendant dix ans. Tu as vu son regard ? Quand il a ronronné... Mia, c’était effrayant. Je n’ai jamais entendu Thal émettre un son pareil. C’était primitif. Possessif. Je finis d’attacher sa robe et me tournai vers la grande fenêtre qui donnait sur les pics acérés du Glacier Bleu. Dehors, la lune trônait, indifférente aux drames des mortels, baignant les tours de glace d’une lueur opale. Le Palais de Quartz méritait son nom : les murs, taillés à même la roche cristalline, semblaient emprisonner la lumière, créant une ambiance onirique, presque irréelle. Mais ce soir, le blanc immaculé de notre demeure me rappelait surtout la pâleur cadavérique de la fille de la forêt. --- BÉA Mia essaie de faire la dure, mais je sens son cœur battre la chamade à travers le lien qui nous unit. Nous sommes des jumelles, deux moitiés d’une même âme tachetée, et son angoisse est la mienne. Je m’assis sur le rebord de la fenêtre, respirant l’odeur du bois de cèdre qui brûlait dans la cheminée. La chaleur du feu luttait contre les courants d’air gelés, mais rien ne semblait pouvoir réchauffer le froid qui s’était installé dans mes os depuis que j’avais posé les yeux sur ce chêne noir, là-bas, dans la Forêt Noire. — Tu te souviens de l’odeur, Mia ? demandai-je en frissonnant. Mia se figea, un peigne d’os à la main. Elle hocha lentement la tête. — L’argent. C’était comme respirer de la foudre et de la viande brûlée. — Non, pas seulement ça. L’odeur de sa peur. Elle ne sentait pas comme les loups de Krane. Eux, ils sentent le chien mouillé, la haine et la charogne. Elle... elle sentait la fleur des neiges sous la pluie. Quelque chose de pur qu’on aurait piétiné. Je fermai les yeux et la scène revint me hanter. Nous n’étions censées faire qu’une petite course, juste pour tester notre endurance. Mais l’appel de la Forêt Noire était comme un murmure interdit. On se croyait invincibles, deux jeunes léopardes fraîchement transformées. Et puis, il y avait eu ce cri déchirant. Un son si bouleversant qu’il avait stoppé mon sang. Nous avions rampé sous les ronces, nos pelages tachetés se fondant dans les ombres instables. Et là, au milieu d’une clairière qui semblait maudite par les dieux, nous l’avions vue. Enchaînée. Brisée. Une parodie de sacrifice. Les chaînes d’argent lui entamaient la chair, libérant une fumée ténue et toxique. — Quand on a brisé les liens avec nos crocs... commença Mia, sa voix s’étranglant. J’ai cru que j’allais m’évanouir. Le goût du métal sur ma langue était un poison. Mais le pire, c’était le silence de cette fille. Elle n’a même pas gémi. Elle attendait juste que le noir l’emporte. Je me levai brusquement, incapable de rester en place. — On doit aller voir. On doit savoir si Sacha a réussi à la stabiliser. Thalys l’a emmenée dans ses appartements, Mia ! Les appartements de Thal ! Personne n’y entre, à part nous et ses conseillers les plus proches. S’il l’a déclarée comme sa compagne devant toute la garde... — ... alors notre frère vient de déclarer la guerre à la Meute de la Lune Sombre, finit Mia à ma place. Et peut-être même à notre propre Conseil. --- MIA Nous quittâmes notre suite d’un pas feutré. Le Palais de Quartz était un labyrinthe de galeries suspendues et de salles voûtées. À chaque pas, l’odeur du palais changeait. Près des cuisines, c’était le fumet du ragoût de caribou et des baies de genièvre. Dans les couloirs des gardes, c’était le cuir tanné, l’acier poli et la sueur d’entraînement. Mais plus nous montions vers l’aile de l’Alpha, plus l’air devenait pur, presque stérile, chargé de l’odeur des pins centenaires qui entouraient le sommet. — Regarde, chuchota Béa en désignant deux gardes qui se tenaient devant l’escalier en colimaçon menant à la tour de Thalys. Karl et Anton étaient là, discutant à voix basse. Karl, le Bêta, avait l’air d’avoir pris dix ans en une heure. Il passait sa main dans ses cheveux sombres, ses yeux fixés sur le sol de cristal. — Il est devenu fou, Karl, disait Anton d’une voix sourde. Une louve. Une louve de Krane. Le Conseil va demander sa tête. Tu sais ce qu’ils pensent de la pureté de la lignée des léopards. — Ce n’est pas qu’une louve, Anton, répondit Karl. Tu n’as pas senti ce qu’Ivan a dégagé ? Ce n’était pas une simple attirance. C’était le lien d’âme. Si Thal la rejette, son léopard mourra de chagrin, et lui avec. Et si on la garde... Ils s’arrêtèrent en nous entendant approcher. Karl nous lança un regard noir, mais sous sa sévérité habituelle, je voyais une profonde inquiétude. — Les jumelles. Je parie que vous n’êtes pas là pour dormir, gronda-t-il. — On veut voir la fille, répliquai-je en croisant les bras sur ma poitrine, imitant la posture d’autorité de mon frère. C’est nous qui l’avons sauvée, Karl. On a un droit de regard. — Vous avez surtout le droit de vous taire et d’attendre votre sentence pour avoir franchi la frontière, rétorqua Anton, bien que son ton soit moins tranchant. Thal est avec Sacha. Personne n’entre. — S’il vous plaît, Karl... intervint Béa avec sa petite moue de biche, celle qui fait céder même les cœurs de pierre. On a besoin de savoir si elle va vivre. On se sent... responsables. Karl soupira, un son long et lourd qui semblait porter tout le poids des montagnes. Il s’écarta d’un pas, nous laissant le passage vers l’escalier. — Soyez discrètes. S’il vous attrape, je dirai que vous avez utilisé vos pouvoirs de manipulation de jumelles pour m’ensorceler. — Merci Karl ! lança Béa en lui déposant un b****r rapide sur la joue avant de filer vers l’escalier. --- BÉA Le couloir menant aux appartements de Thal était plongé dans une lumière bleutée. Ici, les murs étaient tapissés de fresques anciennes racontant l’exode de notre peuple depuis les terres du Sud jusqu’à ces sommets inaccessibles. L’odeur ici était différente : c’était celle de Thalys. Un mélange de puissance, de cuir froid et de quelque chose qui ressemblait à l’ozone avant l’orage. Mais une nouvelle odeur dominait tout le reste. Une odeur de mort qui reculait. Nous arrivâmes devant la porte massive en bois de rose, sculptée de motifs de léopards bondissants. Elle était entrouverte. Une lumière chaude et dorée s’en échappait, ainsi qu’un murmure régulier, comme une incantation. Nous nous glissâmes à l’intérieur, restant dans l’ombre des lourdes tentures de velours bleu nuit. La chambre de Thalys était immense. Le lit king-size, sculpté dans le bois de fer, trônait au centre. Sur les draps de soie et de fourrures blanches, la jeune fille paraissait minuscule, presque irréelle. Elle avait été lavée ; sa peau, bien que marquée de cicatrices atroces, était d’une clarté de porcelaine. Ses longs cheveux, d’un blond presque argenté, étaient étalés sur l’oreiller comme une traînée de comète. Sacha, l’infirmière, était penchée sur elle. Elle appliquait une pâte verdâtre sur les poignets de la fille, là où l’argent avait dévoré la chair. L’odeur d’eucalyptus et de mousse de chêne embaumait la pièce. Et puis, il y avait Thalys. Je n’avais jamais vu mon frère ainsi. Il n’était pas assis sur une chaise. Il était accroupi au pied du lit, sous sa forme humaine mais avec une tension animale palpable. Ses yeux ne quittaient pas le visage de l’inconnue. Ses mains étaient serrées sur les rebords du cadre de bois, si fort que j’entendais le bois craquer. — Sa température baisse, Sacha, dit Thalys. Sa voix était basse, un grondement de gorge qui faisait vibrer l’air. — C’est normal, Alpha, répondit Sacha patiemment. Son corps lutte contre les résidus d’argent. Elle entre dans une phase de léthargie avant la transformation. Elle a besoin de chaleur. Beaucoup de chaleur. Thalys se leva d’un mouvement fluide, presque trop rapide pour l’œil humain. Il se débarrassa de sa lourde cape et s’assit sur le bord du lit. Avec une infinie précaution, comme s’il craignait de la briser, il prit la main bandée de la jeune fille dans la sienne. — Elle est si petite, murmura-t-il. Comment ont-ils pu ? Comment ont-ils osé faire ça à un membre de leur propre espèce ? — Ils avaient peur d’elle, Alpha, dit Sacha en rangeant ses onguents. Regarde la structure de son aura. Même inconsciente, elle dégage une force que je n’ai jamais vue chez une si jeune louve. La Lune Sombre ne l’a pas abandonnée par cruauté gratuite. Ils l’ont fait par terreur. Ils savaient ce qu’elle deviendrait. Mia me poussa du coude. Elle fixait les mains de Thal. Il caressait doucement la joue de la fille avec son pouce. Son expression était un mélange de douleur pure et de dévotion absolue. — Compagne... murmura-t-il si bas que j’eus l’impression de voler un secret sacré. Tu es chez toi maintenant. Personne ne te touchera plus. Soudain, la fille eut un tressaillement. Ses paupières battirent frénétiquement. Un gémissement aigu, comme celui d’un louveteau blessé, s’échappa de ses lèvres gercées. — Non... non, pas les chaînes... pitié... balbutia-t-elle dans son sommeil. Thalys se tendit comme un arc. Ivan, son léopard, sembla faire surface juste sous sa peau, ses pupilles s’étirant en fentes verticales. — Chut, petite louve. Tu es en sécurité. Je suis là. Il s’allongea contre elle, sous les couvertures, l’enveloppant de sa masse protectrice. La chaleur qui émanait de lui était telle que je la sentais d’où j’étais. Le gémissement de la fille s’apaisa. Elle sembla se nicher instinctivement contre cette source de chaleur, sa tête trouvant refuge dans le creux de l’épaule de mon frère. --- MIA C’était trop. L’intimité de la scène nous brûlait les yeux. Nous reculâmes silencieusement jusqu’au couloir, le cœur lourd d’une émotion nouvelle. — Tu as vu ça ? chuchota Béa une fois la porte refermée. On dirait qu’il a trouvé la seule chose qui lui manquait pour être complet. — Et la chose la plus dangereuse pour nous tous, ajoutai-je. Béa, tu te souviens de ce que grand-père racontait sur la Prophétie de l’Azur et de l’Or de la louve maudite ? Béa s’arrêta net, son visage pâlissant sous la lumière des cristaux. — “Quand la glace embrassera la louve de feu, les chaînes du passé se briseront, et le sang des rois lavera la terre.” Je croyais que c’était juste un conte pour nous faire peur quand on était petites. — Regarde autour de toi, Béa. Thal est le Roi des Glaces. Cette fille... elle a des yeux d’or pur. Et elle vient d’être sauvée par les “silhouettes tachetées” de la légende, nous. On n’a pas seulement sauvé une fille. On a déclenché quelque chose qui nous dépasse. Nous redescendîmes vers le hall principal. L’agitation commençait à gagner le palais. Les nouvelles vont vite chez les métamorphes. L’odeur de la curiosité et de l’inquiétude flottait partout, comme une brume tenace. Dans la grande salle de réception, là où les piliers de quartz soutenaient un dôme de verre ouvert sur les étoiles, les anciens du clan s’étaient déjà réunis. Ils murmuraient, leurs voix résonnant contre les parois cristallines. — Un scandale ! disait l’un d’eux, un léopard aux tempes grises nommé Hokan. Ramener une louve dans le sanctuaire royal ! Thalys a perdu la raison. — Elle sent le soufre et l’argent, ajoutait une femme aux yeux sévères. C’est une malédiction sur pattes. La Lune Sombre ne s’en débarrasse pas sans raison. Béa me serra le bras. Ses griffes commencèrent à sortir légèrement, un signe de son irritation. — Je déteste quand ils parlent d’elle comme d’un objet maléfique. Ils ne l’ont pas vue, Mia. Ils ne l’ont pas portée. — Laisse-les parler, dis-je en l’entraînant vers les cuisines. Ils n’ont aucun pouvoir contre Ivan. Si Thal a décidé qu’elle restait, elle restera. Même s’il doit transformer ce palais en forteresse assiégée. Nous entrâmes dans les cuisines, cherchant un réconfort que seul un chocolat chaud aux épices pourrait nous apporter. L’odeur du cacao, de la cannelle et du piment nous accueillit, un contraste frappant avec le drame qui se jouait à l’étage. Xander était là, assis sur une table, grignotant une pomme. Il nous regarda arriver avec un sourire en coin. — Alors, les héroïnes ? Vous avez réussi à voir la Belle au Bois Dormant ? — Elle ne dort pas, Xander. Elle lutte pour sa vie, répondit Béa en s’asseyant en face de lui. Et Thal est... métamorphosé. Xander perdit son sourire. Il sauta de la table et s’approcha de nous, sa voix baissant d’un ton. — Karl m’a dit pour le ronronnement. C’est sérieux, alors ? Le lien ? — Plus sérieux que tout ce qu’on a connu, confirmai-je en versant le liquide fumant dans trois tasses en grès. Xander, si Krane vient réclamer sa proie, qu’est-ce qu’on fera ? Mon frère croisa ses bras robustes, un éclat de défi brillant dans ses yeux bleus. — On est des léopards des neiges. On règne sur ces montagnes depuis avant que les loups n’apprennent à hurler. S’ils veulent la récupérer, ils devront escalader des parois de glace sous une pluie de griffes. Mais le vrai problème, ce n’est pas Krane. — C’est quoi alors ? demanda Béa. — C’est elle. Quand elle va se réveiller. Imaginez : vous vous réveillez entourée de vos ennemis naturels, dans un palais de glace, avec un Alpha léopard qui prétend que vous lui appartenez. À sa place, je serais terrifié. --- BÉA Xander avait raison. La terreur. C’était ce qui m’avait le plus marquée chez elle. Ce n’était pas la douleur des blessures, c’était cette attente résignée de la prochaine attaque. Je repensai à la douceur avec laquelle Thal lui tenait la main. Est-ce qu’elle verrait cette douceur ? Ou est-ce qu’elle ne verrait que les crocs et la puissance ? — On doit l’aider, dis-je soudain. Thal est... enfin, c’est Thal. Il est intense. Trop intense. Elle va avoir besoin de nous. De filles. De gens qui ne sentent pas le pouvoir brut. Mia hocha la tête, ses yeux pétillants d’une nouvelle détermination. — Tu as raison. On va devenir ses ancres. On va lui montrer que le Glacier Bleu n’est pas une prison, mais un refuge. Nous restâmes là, tous les trois, buvant notre chocolat dans le silence de la cuisine. Dehors, le vent s’était levé, hurlant entre les tours de quartz, portant avec lui les échos lointains de la Forêt Noire. L’odeur de la neige fraîche se renforçait, annonçant une tempête imminente. Une tempête de neige, certes. Mais aussi une tempête de sang. Je savais que dès demain, le Conseil exigerait des explications. Je savais que Karl et Anton devraient doubler la garde aux frontières. Mais en cet instant, tout ce qui comptait, c’était le souvenir de cette petite main d’or pur serrée dans la main puissante de mon frère. La prophétie était en marche. Et nous, Mia et Béa, les jumelles imprudentes, nous en étions les architectes involontaires. — À la louve maudite, murmura Mia en levant sa tasse. — À la future Reine, corrigeai-je avec un frisson. Le destin du Glacier Bleu venait de basculer, et tandis que le palais s’endormait enfin sous sa chape de givre, je ne pouvais m’empêcher de penser que la glace, pour la première fois de son histoire, allait devoir apprendre à brûler.
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