CHAPITRE 4

2564 Words
CHAPITRE 4 : LE SOUFFLE ET LA CENDRE SACHA L’odeur de la mort a une signature bien particulière. Ce n’est pas seulement le sang qui s’oxyde ou la chair qui renonce ; c’est un parfum de poussière froide, une absence de vibration qui s’insinue dans les narines. Mais dans les appartements de l'Alpha, ce soir-là, cette odeur se battait contre quelque chose de bien plus puissant : l’instinct de vie d’un Alpha en plein éveil de lien. Je m’activais dans mon laboratoire personnel, une alcôve taillée dans le quartz translucide attenante à l’infirmerie principale. Ici, les murs ne sont pas blancs, ils sont parcourus de veines d’un bleu profond, comme si le glacier lui-même avait un système sanguin. L’air y était saturé par les émanations de mes préparations : le piquant de l’eucalyptus pour dégager les bronches, la douceur terreuse de la mousse de chêne, et surtout, l’amertume métallique du givre-sang, une plante rare qui ne pousse que dans les crevasses les plus sombres et qui est la seule capable de neutraliser les toxines de l’argent. Mes mains, pourtant habituées aux pires blessures de chasse ou de guerre, tremblaient légèrement tandis que j’écrasais les racines dans mon mortier en pierre de lune. — Tu devrais te reposer, ma chérie. Tes yeux te trahissent. Je n’eus pas besoin de me retourner pour savoir que c’était mon Anton. Son odeur m’avait précédée de quelques secondes : un parfum de cuir tanné, de forêt de sapins et cette note boisée, chaleureuse, qui m’était si familière. Mon compagnon. Mon ancrage. Le Gamma du clan, mais pour moi, simplement l’homme dont le cœur battait au rythme du mien. — Je ne peux pas, Anton, répondis-je sans cesser mon mouvement régulier de pilon. Cette petite... elle ne devrait plus être en vie. Le poison de l’argent a déjà franchi la barrière de son système lymphatique. Si je ne prépare pas cet onguent avec une précision chirurgicale, la première cellule qui tentera de muter lors de sa transformation va s’autodétruire. Elle explosera de l’intérieur. Anton s’approcha et posa ses mains larges et cicatrisées sur mes épaules pour les masser. Sa chaleur traversa ma tunique de lin. Un soupir de soulagement m’échappa malgré moi. Chez nous, les léopards des neiges, le contact physique est une nécessité, une recharge d’énergie vitale. — Le palais est en ébullition, murmura-t-il contre mon cou. Karl essaie de calmer les anciens, mais Hokan hurle à la trahison. Il dit que Thal a souillé le sang royal en déposant une louve dans son propre lit. Je me tournai enfin vers lui. Le visage d’Anton était marqué par la fatigue, ses traits habituellement rieurs étaient figés dans une expression de gravité que je ne lui connaissais que lors des grandes famines ou des attaques de loups. — Et Thal ? demandai-je. — Il ne les entend même pas. Il est... ailleurs, Sacha. Je n’ai jamais vu un lien de compagne frapper aussi fort et aussi vite. On dirait qu’Ivan a pris le volant et qu’il a jeté les clés par la fenêtre. Il ne la quittera pas. Pas même pour manger. Pas même pour régner. Je frissonnai. Un Alpha dont le léopard perd le contrôle est une force de la nature, mais c’est aussi un danger pour son propre peuple. — Viens m’aider, dis-je en lui tendant un flacon de verre ambré. Verse trois gouttes d’essence de comète. Doucement. Il s’exécuta avec une précision surprenante pour un guerrier. Le mélange dans le mortier vira au violet sombre, dégageant une vapeur qui sentait l’ozone et le miel sauvage. C’était prêt. --- LA TOUR DE L’ALPHA Nous traversâmes les galeries silencieuses pour rejoindre la tour la plus haute. Le Palais de Quartz est une merveille d’architecture organique. Contrairement aux châteaux des hommes, il n’y a pas d’angles droits ici. Tout est courbe, poli par le vent et la magie, comme si nous vivions à l’intérieur d’un immense bijou givré. Les torches, alimentées par de l’huile de phoque et des herbes aromatiques, brûlaient dans des appliques de cristal, jetant des ombres mouvantes sur les fresques du plafond. En arrivant devant la porte de Thalys, l’air changea. Il devint plus dense. C’était l’aura de l’Alpha, une pression invisible qui ordonnait à chaque fibre de mon être de se soumettre. Anton, en tant que Gamma, le sentait encore plus fort. Il se redressa, sa mâchoire se crispant. Nous entrâmes sans frapper. Thalys nous l’avait ordonné. La scène n’avait pas changé depuis le départ de Mia et Béa, mais l’atmosphère s’était encore alourdie. Thalys était toujours allongé sur le lit, mais pas de manière détendue. Il était sur le côté, tel un prédateur protégeant sa proie blessée, son bras massif entourant le corps frêle de la jeune fille. Ses yeux bleus, qui semblaient désormais luire d’une lumière propre dans la pénombre, se fixèrent sur moi dès que je passai le seuil. — Sacha, grogna-t-il. Sa voix n’avait plus rien d’humain. C’était un frottement de rochers sous un glacier. — Je suis là, Alpha. Je dois appliquer le remède. Laisse-moi passer. Pendant une seconde, j’eus peur qu’il refuse. Son léopard, Ivan, montrait les crocs. Mais Anton fit un pas en avant, libérant sa propre aura, plus calme, plus apaisante. — Laisse-la faire, mon frère. Tu veux qu’elle survive, n’est-ce pas ? Thalys sembla reprendre conscience de la réalité. Il se recula de quelques pouces, assez pour me laisser un espace de travail, mais ses doigts restèrent emmêlés dans les cheveux blond-argenté de la jeune fille. Je m’approchai et déballai mes instruments sur une petite table d’appoint. L’odeur de la fille était plus nette maintenant que Thalys l’avait “marquée” de son propre parfum de mâle. Sous l’odeur de la neige et du cuir, il y avait ce parfum dont parlait Béa : de la pluie sur des fleurs sauvages. Mais il y avait aussi une note de brûlé, celle de l’argent qui continuait de dévorer silencieusement ses tissus. — Je vais devoir rouvrir les plaies, Alpha, l’avertis-je. Le pus d’argent doit être drainé avant que l’onguent ne puisse agir. — Fais ce qu’il faut, répondit-il, mais sa main sur le lit se crispa jusqu’à faire gémir le bois. Je pris mon scalpel de cristal. La jeune fille, était d’une pâleur effrayante. Je commençai par son poignet gauche. Dès que la lame effleura sa peau, un filet de sang noir et visqueux s’écoula dégageant un horrible odeur de putréfaction. Une décharge de douleur mentale nous frappa tous les trois. Le lien d’Alpha est si fort que nous ressentions par échos la souffrance de sa compagne. Thalys laissa échapper un rugissement, ses ongles se transformant en griffes noires qui labourèrent les draps de soie. — Elle souffre, Sacha ! rugit-il. — Je sais, Alpha ! Reste calme ou sors d’ici ! Si tu perds le contrôle, tu vas détruire la pièce et elle avec ! Anton s’approcha du lit et posa une main ferme sur les épaules de Thalys, l’ancrant dans la réalité alors que je continuais mon travail macabre. Je nettoyai chaque plaie, appliquant l’onguent violet avec des gestes mesurés. La chair semblait boire le remède. Les marques noires, semblables à des veines de charbon, commencèrent à s’estomper légèrement sous l’effet du givre-sang. Alors que je terminais le bandage du second poignet, quelque chose de fascinant se produisit. L’aura de la jeune fille, que j’avais décrite plus tôt comme puissante, commença à palpiter. Ce n’était pas l’aura d’une simple louve. C’était... doré. Des ondes de chaleur irradiaient de son corps, entrant en collision avec le froid naturel de la chambre. — Regardez, murmura Anton. La neige qui s’était accumulée sur le rebord extérieur de la fenêtre commença à fondre. Dans cette chambre taillée dans le quartz, la température monta de dix degrés en quelques minutes. — Sa première transformation est en processus, dis-je, le cœur battant à tout rompre. Elle ne pourra pas l’arrêter. Son corps est trop faible pour contenir la bête de feu qui est en elle. — La bête de feu ? demanda Thalys, ses yeux ne quittant pas le visage de la jeune fille. C’est une louve, Sacha. Pas un dragon. — Tu n’as donc jamais écouté les histoires des anciens, Alpha ? Il existe une lignée perdue chez les loups. On les appelait les Porteurs de Soleil. C’était pour cela que Krane les craignait. Ils ne se transforment pas seulement en loups ; ils deviennent l’incarnation du feu solaire. C’est pour ça qu’ils l’ont enchaînée avec de l’argent massif. Ils voulaient éteindre l’incendie avant qu’il ne les consume. Thalys se pencha sur elle, son souffle chaud sur le front de la jeune fille. — Elle n’éteindra rien ici. Si elle est le feu, je suis le glacier qui la contiendra. --- LES DERNIÈRES HEURES DE LA NUIT Anton finit par emmener Thalys dans la pièce voisine pour l’obliger à boire un peu de bouillon de viande, me laissant seule avec la patiente. Le silence revint, seulement troublé par le crépitement du feu dans la cheminée et le souffle erratique de la jeune fille. Je m’assis dans un grand fauteuil de cuir, observant le lustre de cristaux du plafond. Mon rôle d’infirmière s’arrêtait là où une prophétie commençait. J’avais fait tout ce que la science des herbes permettait. Le reste appartenait à la Lune et au destin. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la réaction du clan. Les léopards des neiges sont un peuple fier, solitaire, et profondément méfiant envers les autres espèces. Nous avons survécu aux siècles en nous abritant dans les hauteurs glacées, en préservant la pureté de notre magie et notre lignée. L’arrivée d’une louve et d’une louve de cette puissance, allait briser l’équilibre précaire que Thalys avait maintenu depuis la mort de ses parents. Soudain, un bruit de froissement me fit sursauter. La jeune fille bougeait. Ses doigts, désormais bandés de blanc, cherchaient quelque chose dans le vide. Ses yeux s’ouvrirent brusquement. Pendant un instant, j’oubliai de respirer. Mia et Béa n’avaient pas menti. Ses yeux n’étaient pas marron, ni même ambrés. C’était de l’or liquide, pur, sans aucune pupille visible au premier abord, juste une incandescence qui semblait brûler depuis les profondeurs de son âme. — Où... commença-t-elle. Sa voix était un râle de douleur. L’argent... les chaînes... Elle tenta de se redresser, mais la faiblesse la ramena immédiatement sur l’oreiller. Ses yeux se posèrent sur moi. Je vis la terreur y naître, une panique ancestrale, celle de la proie devant le prédateur. Pour elle, je ne sentais pas la guérisseuse. Je sentais la féline. L’ennemie. — Calme-toi, ma reine, dis-je de la voix la plus douce possible, en gardant mes mains bien en vue. Tu es au Glacier Bleu. Tu es en sécurité. — Le... Glacier... Bleu ? Elle répéta les mots comme s’ils venaient d’une langue étrangère. Les léopards... Ils vont me tuer. Krane a dit... Krane a dit que vous mangiez le cœur des loups. Je ne pus m’empêcher de sourire tristement. — Krane dit beaucoup de choses pour garder ses sujets sous sa coupe. Personne ne te mangera ici. C’est les soeurs de l’Alpha Thalys qui t’ont trouvée et ramenée. Je t’ai soignée. À la mention du nom de Thalys, un changement s’opéra en elle. Elle renifla l’air, ses narines frémissant. — Cette odeur... de la neige et du cuir. C’était lui ? L’homme immense avec les yeux de glace ? — Oui, c’était lui. Elle ferma les yeux un instant, une larme de soulagement ou de peur, je ne savais pas encore, coulant sur sa tempe. — Pourquoi ? Je suis une maudite. Ma meute m’a jetée aux ronces et mise aux fers. Pourquoi un Roi ferait-il ça pour moi ? — Parce que tu n’es pas n’importe qui pour lui. Mais c’est à lui de te l’expliquer. À cet instant, la porte s’ouvrit avec fracas. Thalys était là, Anton sur ses talons. L’Alpha s’immobilisa en voyant la jeune fille éveillée. L’air dans la chambre devint soudainement si chargé d’électricité que mes poils s’hérissèrent. La jeune se figea, son regard d’or plongeant dans le regard d’azur de Thalys. Le silence qui suivit fut plus lourd que toutes les tempêtes du nord. C’était le moment où deux mondes se télescopaient et se confrontaient, où la glace millénaire rencontrait le feu prophétique. Thalys fit un pas, puis deux. Il ignorait ma présence, il ignorait Anton. Il ne voyait qu’elle. — Tu es réveillée, murmura-t-il. La jeune fille ne répondit pas tout de suite. Elle semblait fascinée par lui, par cette masse de muscles et de puissance qui dégageait une chaleur si protectrice. Elle tendit une main tremblante vers lui, un geste d’une vulnérabilité absolue. — Tu... tu as des taches sur ta peau, murmura-t-elle en fixant les marques de léopard qui remontaient sur le cou de Thalys, encore visibles après sa transformation. Comme dans mes rêves. Thalys s’agenouilla près du lit, saisissant sa main avec une dévotion qui me fit monter les larmes aux yeux. — Dans tes rêves, j’étais là pour te sauver ? — Non, répondit-elle avec une tristesse infinie. Dans mes rêves, tu étais celui qui brûlait avec moi. --- SACHA Je fis signe à Anton de sortir. Ce moment ne nous appartenait pas. Nous nous retirâmes dans le couloir, fermant doucement la porte sur ce duo improbable. Anton me prit dans ses bras, me serrant contre lui. Son cœur battait fort contre ma poitrine. — On va avoir besoin de beaucoup de chocolat aux épices demain, Sacha. Et de beaucoup d’armes. — Le chocolat ne suffira pas, Anton. Si ce qu’elle dit est vrai, si elle rêve de lui depuis toujours, alors ce n’est pas seulement un lien de compagne. C’est une réincarnation de la légende. Et tu sais ce qui arrive à la fin de la légende ? Anton soupira, embrassant le sommet de ma tête. — Le monde change, Sacha. Il change toujours dans la douleur. Je regardai par la fenêtre de la galerie. À l’horizon, le ciel commençait à se teinter de rose et d’orange. L’aube arrivait. Mais ce n’était pas un lever de soleil ordinaire. Au-dessus de la Forêt Noire, au loin, je voyais des éclairs rouges déchirer les nuages, bien que le tonnerre reste muet. Krane savait. Il savait qu’il avait perdu sa proie. Et il ne tarderait pas à venir frapper aux portes du Glacier. Je retournai vers mon laboratoire pour ranger mes instruments, mais mes yeux se posèrent sur le mortier que j’avais utilisé. Le reste de l’onguent violet brillait maintenant d’un éclat doré, une réaction alchimique impossible après le départ de la patiente. La magie de la prophétie avait déjà commencé à infuser le palais. Rien ne serait plus jamais comme avant. Le Roi des Neiges avait trouvé sa flamme, mais le prix à payer pour ne pas s’y brûler serait écrit en lettres de sang sur les neiges éternelles. — Sacha ? m’appela Anton, à la porte de l'infirmerie. — J’arrive, mon amour. Je jetai un dernier regard vers la porte de l’Alpha. Derrière ce bois de rose, le futur de notre espèce se jouait. J’espérais seulement que l'Alpha était assez fort pour porter le poids d’un soleil éclatant sur ses épaules de glace. Car la tempête qui s’annonçait n’était pas faite de neige, mais de cendres. Et dans la cendre, seules les âmes les plus pures parviennent à ne pas s’étouffer.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD