CHAPITRE 5 : LE SCEAU DU SOLEIL
THALYS
Le givre sur les vitres de quartz dessinait des paysages de griffes et de plumes, une forêt de cristal qui semblait vouloir emprisonner la chambre dans un hiver éternel. Mais à l’intérieur, l’air brûlait.
L’aube rampait sur les pics du Glacier Bleu, teintant les murs de quartz d’une lueur saumonée qui semblait irréelle. Ma chambre, une vaste rotonde taillée à même le quartz, résonnait du silence pesant de la nuit. Les parois n’étaient pas lisses ; elles étaient parcourues de veines d’un bleu profond, comme des artères gelées irriguant le cœur de la montagne. Pour moi, le temps s’était arrêté à l’instant où Elowen avait refermé ses yeux d’or, sombrant dans un sommeil enfin apaisé par le remède de Sacha.
Ivan, mon léopard, tournait en cage dans mon esprit. Il n’était plus seulement une bête de guerre ; il était devenu un gardien obsédé.
Mon léopard grattait les parois de ma conscience, ses pupilles azur fusionnant avec les miennes. Je sentais mes canines s’allonger, une douleur sourde dans mes gencives. Ivan n’était plus seulement un esprit animal ; depuis que j’avais posé les yeux sur ma compagne, il était devenu une tempête déchaînée.
Laisse-moi sortir, gronda Ivan au fond de mon esprit. Elle a besoin de notre chaleur. Elle a besoin de l’odeur du prédateur pour se souvenir qu’elle est en vie.
Chaque respiration de la jeune louve contre mon torse agissait comme un baume, mais aussi comme un rappel de ma propre fragilité. Moi, l’Alpha, une masse de muscles habituée à la domination, j’étais désormais enchaîné à une étrangère brisée.
Je passai une main sur mon visage, sentant la rugosité de ma peau. Mes marques de léopard, habituellement discrètes sur mon cou et mes avant-bras, palpitaient d’un bleu électrique. Le lien de l’âme était une ancre, mais aussi une chaîne. Je ne pouvais pas m’éloigner d’elle de plus de quelques mètres sans que mon cœur ne menace d’exploser.
J’étais resté immobile, assis au bord du lit, chaque muscle de mon dos tendu comme une corde d’arc prête à rompre. Le silence de la chambre était entrecoupé par la respiration erratique d’Elowen. Chaque inspiration de la jeune louve était un supplice pour mes sens.
L’odeur d’Elowen, ce parfum de pluie sur des fleurs sauvages dont parlait Béa, luttait contre les effluves d’eucalyptus et l’amertume métallique du givre-sang qui imprégnaient encore les draps. Sous ma main, sa peau était brûlante. Ce n’était pas la fièvre de l’infection, mais une chaleur irradiante, un feu solaire qui faisait fondre la neige sur le rebord de ma fenêtre de quartz.
On frappa doucement. Sacha entra, son odeur familière de mousse de chêne et d’herbes médicinales la précédant. Elle portait une pile de linges propres de la soie sauvage et des fourrures de lapin blanc, douces pour la peau meurtrie d’Elowen et une bassine d’eau où flottaient des pétales de rose des glaces.
— Elle ne s’est pas réveillée une deuxième fois ? chuchota-t-elle.
— Non. Son corps réclame le repos.
— Elle va vivre, Alpha. Arrête de broyer du noir, tu vas finir par fissurer le plancher.
— Ivan est instable, murmurai-je d’une voix qui n’était plus qu’un grognement. Il veut marquer tout ce qui bouge. Il veut qu’elle se réveille pour qu’il puisse rugir au monde qu’elle nous appartient.
Sacha s’approcha de la petite table d’appoint en pierre de lune. Elle ramassa les haillons ensanglantés qu’Elowen portait à son arrivée, des morceaux de laine rêche qui puaient encore la peur et la charogne de la Meute de la Lune Sombre.
— C’est le propre des Alphas de vouloir tout posséder, dit-elle d’un ton pragmatique en ramassant les souliers. Mais n’oublie pas qu’elle est une louve. Si tu l’étouffes sous ton aura avant qu’elle ne puisse tenir debout, elle te mordra par pur instinct de survie.
Elle commença à secouer la terre des semelles, s’apprêtant à les nettoyer. Soudain, elle se figea.
Soudain, un bruit métallique sec résonna sur le sol de cristal. Sacha s’immobilisa à la main, un soulier de cuir qu’Elowen portait lors de son arrivée, des bottes de roturier, usées, couvertes de boue séchée et de traînées de sang.
Je me levai, Ivan se taisant brusquement, aux aguets.
— Qu’est-ce que c’est ? grogna Ivan dans ma gorge.
Sacha se pencha et ramassa un petit objet circulaire qui venait de glisser d’une fente dissimulée sous la semelle. Elle le nettoya du revers de sa manche, ses sourcils se fronçant.
— Alpha... regardez ceci.
Elle déposa dans ma paume un médaillon en or mat, lourd et étrangement vibrant. Sur sa surface, des runes étaient gravées avec une précision chirurgicale.
— Elle cachait ça sous son propre pied, nota Sacha, troublée. Elle savait que si l'Apha Krane trouvait ce médaillon, il ne se contenterait pas de l’enchaîner.
Ce n’était pas la langue des loups, ni celle des léopards, ni le dialecte commun des meutes de loups du Nord. C’étaient des glyphes anciens, des traits anguleux et solaires.
Au centre, une pierre de feu, une opale de feu, brillait d’un éclat intérieur. Mais ce qui arrêta mon souffle, ce furent les inscriptions qui couraient sur le pourtour qui semblaient pulser.
— C’est un sceau de protection, analysa Sacha. Il était caché. Elle le cachait.
Elle n’est pas une paria, pensa Ivan avec une fierté sauvage. Elle est une héritière.
Je serrai le médaillon. La sensation de brûlure s’intensifia. Ivan rugit, reconnaissant quelque chose de sacré. Ce n’était pas l’objet d’une bannie, mais celui d’une héritière.
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L’INVASION DU CLAN
Je passai mon pouce sur les gravures. Une chaleur étrange irradia du médaillon, comme si l’objet reconnaissait ma propre puissance.
Le silence sacré fut brusquement balayé par un vacarme de voix et de pas lourds. La porte s’ouvrit à la volée, et une tornade blonde fit irruption : Xander. Mon frère cadet affichait son sourire habituel, ses cheveux blonds en bataille et ses yeux bleus pétillants de malice. Il dégageait une odeur tonique de pin sylvestre et une pointe de poudre à canon, vestige de son entraînement matinal aux remparts.
— Alors, c’est vrai ? Elle a des yeux qui brillent plus que le trésor de grand-père ? lança-t-il avec son humour habituel.
Derrière lui, le reste de ma fratrie s’engouffra, transformant ma suite en salle d’audience. Matveï et Maxim, les jumeaux guerriers, se placèrent de chaque côté de la porte. Leurs carrures massives, presque identiques à la mienne, bloquaient toute issue. Ils sentaient le cuir tanné et l’acier froid.
Anastasia et Olga, mes sœurs aînées, s’avancèrent avec plus de retenue. Anastasia, aux traits alpins d’une beauté froide, portait une robe de soie bleue qui frôlait le sol. Elle dégageait un parfum subtil de lys des neiges. Olga, plus athlétique, gardait la main sur la garde de son épée. Enfin, Mia et Béa, les plus jeunes, se glissèrent entre leurs aînés. Leurs visages étaient marqués par la fatigue, mais leurs yeux brillaient d’une lueur de triomphe.
— Xander, tais-toi ou je te jette par la fenêtre, sifflai-je en me redressant, mes propres marques de léopard remontant sur mon cou.
— Pas mal, Thal, continua Xander en ignorant ma menace. Pour une “maudite”, elle a une sacrée classe. Tu crois qu’elle peut m’apprendre à faire fondre la neige ? J’en ai marre d’avoir les pieds gelés.
Je sentis Ivan se tendre. Mon léopard n’aimait pas que l’on s’approche si près de sa compagne.
— Xander, recule, ordonnai-je, ma voix vibrant d’un ton d’Alpha qui fit cesser les plaisanteries.
Le regard de Xander s’arrêta sur le médaillon.
— C’est quoi ça ? Une bague de fiançailles ? Tu ne perds pas de temps.
— C’est un médaillon, intervint Olga. Qui vient de le trouver?
Anastasia s’approcha, ses yeux d’azur scrutant l’or et les symboles. Son expression changea, perdant sa morgue pour une stupeur manifeste.
— C’est de l’Ancien Solaire, souffla-t-elle. La langue des premiers Rois de la Meute des Porteurs de Soleil. Je l’ai vue dans les manuscrits interdits de la bibliothèque.
Elle prit l’objet et récita à voix basse :
“À celle qui porte l’aube dans ses veines, le sang ne ment jamais. Le trône attend le retour de la flamme, au-delà des cendres de la trahison.”
Un silence de mort tomba sur la pièce. Le vent hurlait contre les parois de quartz. Mia et Béa se serrèrent l’une contre l’autre.
— Elle n’est pas une paria, murmura Matveï. C’est une héritière directe. Krane n’a pas voulu la sacrifier par peur, il a voulu éliminer la seule personne capable de réclamer son trône.
Je regardai Elowen. Si petite, et pourtant porteuse d’une couronne invisible.
— Thal, reprit Anastasia, si le Conseil voit ça, ils demanderont son exécution pour éviter une guerre avec la Lune Sombre.
— Qu’ils essaient, gronda Ivan à travers mes lèvres.
Xander, redevenu sérieux, croisa les bras.
— On est avec toi, grand frère. Mais Matveï a raison. Krane ne viendra pas négocier. Il viendra avec une armée.
— Alors nous serons prêts, répondis-je en me levant. Matveï, Maxim, renforcez les gardes. Anastasia, Olga, fouillez les archives. Xander, tu restes avec Karl et Anton. Mia, Béa, vous ne quittez pas cette tour.
Le Clan du Glacier Bleu était peut-être composé de prédateurs solitaires, mais face à la menace, nous étions une seule et même griffe. Alors que je replaçais le médaillon dans la main d’Elowen, je savais que le futur de notre espèce se jouerait ici, dans cette chambre de quartz.
— Tu es chez toi, petite louve, murmurai-je. Et mon royaume sera ton bouclier.
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LA BIBLIOTHÈQUE DES GLACES : LES SŒURS DE L’HIVER
Si le sommet du palais appartenait au vent et à la lumière, ses racines appartenaient au silence et à la poussière. Anastasia et Olga descendirent l’escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans les entrailles du glacier, là où le quartz cessait d’être translucide pour devenir noir comme l’obsidienne.
Les Archives du Clan du Glacier Bleu étaient un sanctuaire de froid et de savoir. Ici, l’odeur changeait radicalement : le parfum de la neige fraîche laissait place à celui, entêtant, du vieux vélin, de l’encre de seiche séchée et de la cire de phoque utilisée pour sceller les manuscrits.
Anastasia marchait d’un pas impérial, sa robe de soie bleue bruissant contre le sol gelé. Elle était la plus grande des sœurs, une silhouette élancée aux traits d’une finesse aristocratique. Ses cheveux d’un blond polaire étaient coiffés en une tresse complexe qui ressemblait à une couronne sculptée. Elle dégageait toujours ce parfum de lys des neiges, une fragrance froide et sophistiquée qui semblait interdire toute familiarité.
Derrière elle, Olga grognait en ajustant la garde de son épée qui tapait contre sa cuisse. Olga était le revers de la médaille d’Anastasia. Plus trapue, les épaules larges de celle qui maniait le bouclier depuis l’enfance, elle portait une armure de cuir souple sur une tunique de laine grise. Ses cheveux étaient coupés court, à la garçonne, pour ne pas gêner ses mouvements au combat. Elle sentait la résine de pin, le cuir huilé et la pierre à aiguiser.
— Je déteste cet endroit, marmonna Olga en jetant un regard méfiant aux étagères de pierre qui s’élevaient jusqu’au plafond. C’est trop calme. On dirait que les livres attendent qu’on tourne le dos pour nous sauter à la gorge.
— Ce sont des livres, Olga, pas des ours polaires enragés, soupira Anastasia en allumant une lanterne de cristal. Un peu de respect pour nos ancêtres. Ils ont consigné ici chaque traité, chaque prophétie depuis la Grande Fracture.
— Nos ancêtres auraient pu écrire sur des supports moins… poussiéreux, rétorqua Olga en essuyant une étagère du bout des doigts avant de faire une grimace dégoûtée. Atchoum ! Voilà. J’ai déjà une allergie au passé.
Anastasia l’ignora et se dirigea vers le fond de la salle, là où les manuscrits étaient protégés par des grilles d’argent. Elle cherchait les « Chroniques Interdites des Meutes du Sud ».
— Regarde-moi ça, continua Olga en sortant un tome au hasard. « Traité sur la reproduction des lichens de haute altitude ». Passionnant. Je suis sûre que Thal meurt d’envie de savoir comment les mousses se marient pendant que sa louve joue les radiateurs dans sa chambre.
— Olga, concentre-toi, dit Anastasia d’une voix sans réplique. Thal est en train de perdre la raison à cause de ce lien. Si nous ne trouvons pas ce que signifie ce médaillon, le Conseil va forcer sa main. Et tu sais comme moi que si on pousse Thal, c’est le glacier entier qui s’effondre sur nous.
L’humour d’Olga s’évapora instantanément. Elle s’approcha de sa sœur, son visage carré s’adoucissant d’une inquiétude sincère.
— Tu penses vraiment qu’elle est une Porteuse de Soleil ?
— Le médaillon ne ment pas. L’or solaire est une matière que seuls les artisans de la lignée de Ra peuvent forger.
Anastasia posa un immense volume sur un pupitre de bois de fer. La couverture était faite de peau de dragon des mers, rugueuse et grise. En ouvrant le livre, une bouffée d’air rance et de magie ancienne s’échappa des pages. Anastasia tourna les feuillets avec une délicatesse de chirurgienne, tandis qu’Olga, par-dessus son épaule, essayait de déchiffrer les gribouillis.
— Tiens, regarde, pointa Anastasia.
Sur la page jaunie, un dessin représentait une louve entourée d’une aura de flammes, faisant face à un léopard dont les taches brillaient comme des étoiles.
— « Le mariage du Givre et du feu », lut Anastasia. « Quand la descendante du Soleil foulera la terre de l’Éternel Hiver, les chaînes de l’usurpateur se briseront. Mais le feu qui ne peut être contenu consumera la glace qui ne sait pas plier. »
Olga laissa échapper un sifflement bas.
— C’est joyeux. En gros, soit ils sauvent le monde, soit ils se transforment en flaque d’eau géante.
— C’est plus complexe que ça, Olga. Regarde la note en bas de page. « Le Sceau du Soleil n’est confié qu’à l’héritière légitime lors de son septième solstice. Il sert de catalyseur à la forme de l’Âme Phénix. »
— L’Âme quoi ? Olga fronça les sourcils. Anastasia, parle-moi en langage de guerrier. Ça veut dire qu’elle peut nous rôtir tout un régiment d’un coup d’œil ?
— Ça veut dire, dit Anastasia en fermant le livre dans un claquement sourd qui fit sursauter sa sœur, que Krane n’a pas seulement essayé de tuer une louve alpha. Il a essayé de commettre un déicide. Si Elowen s’éveille pleinement, elle est l’incarnation d’une divinité ancienne que les loups ont oubliée.
Olga croisa ses bras musclés sur sa poitrine, pensive.
— Et notre frère est tombé amoureux d’une déesse incendiaire. Évidemment. Il ne pouvait pas juste choisir une jolie léoparde qui aime la chasse au phoque et les longues promenades sous le blizzard ?
Anastasia esquissa un sourire rare et fin.
— Le destin n’a jamais eu beaucoup d’imagination pour le confort, Olga. Mais regarde le bon côté des choses.
— Ah bon ? Lequel ?
— Avec une Porteuse de Soleil au palais, tu n’auras plus jamais besoin de te plaindre que ton chocolat chaud est froid.
Olga éclata d’un rire franc qui résonna contre les voûtes de pierre, brisant la solennité des lieux.
— Vu comme ça… Allez, remballe tes grimoires, grande sœur. On doit aller prévenir Thal. Si Krane arrive, il ne va pas affronter un Alpha, il va affronter une légende. Et je compte bien être là pour voir la tête qu’il fera quand sa proie lui crachera du feu au visage.
Anastasia hocha la tête, récupérant le médaillon qu’elle avait gardé pour l’étudier. Elle jeta un dernier regard à la bibliothèque obscure. Elle sentait que les secrets qu’elles venaient de déterrer n’étaient que la première couche d’un permafrost bien plus profond.
— Allons-y, dit-elle. La tempête arrive, et pour une fois, elle ne vient pas du Nord.