Prologue
Dans la cité d’Asterin, les rôles étaient gravés dans la pierre des institutions autant que dans la chair et l’instinct de ses habitants. La hiérarchie biologique gouvernait tout : les Alphas levaient les armées et décidaient des lois, les Bêtas maintenaient l’équilibre et administraient le commerce, tandis que les Omégas étaient réduits à l’image fragile et docile que l’Empire voulait d’eux. Les mariages arrangés, les unions forcées et la surveillance constante muselaient toute tentative d’indépendance.
Lysandre avait grandi dans ce carcan. Fils de notables mineurs, destiné à devenir l’ornement politique d’un foyer Alpha, il avait toujours cherché refuge dans la bibliothèque des mages, un immense sanctuaire d’ouvrages poussiéreux que peu fréquentaient en dehors des érudits. Là, il pouvait oublier les regards insistants, les murmures rappelant sa condition, et se perdre dans les chroniques d’un temps révolu. Car ce qu’il découvrait dans ces manuscrits l’intriguait : il existait des récits très anciens où les relations entre Alphas, Omégas et Bêtas semblaient moins figées, moins oppressives. On y parlait de “meutes choisies”, fondées non pas sur la contrainte biologique, mais sur la volonté et l’affinité.
C’est au détour d’un rayon que Lysandre croisa Kaël, un soldat Alpha à la carrure imposante, vêtu de l’armure sombre des vétérans revenus du front. Les passants se tassaient généralement sous ce genre de présence, mais l’aura du guerrier portait autre chose qu’une dominance écrasante. Elle inspirait une vigilance tranquille, une force maîtrisée. Lorsque leurs yeux se croisèrent, Lysandre s’attendait à l’éternelle litanie : une remarque sur son parfum, une allusion à son statut.
Mais Kaël se contenta de murmurer :
— Tu ne cherches pas ce que tu es censé lire, n’est-ce pas ?
Pris de court, Lysandre clut d’abord qu’il allait être dénoncé. Puis il vit, dans l’éclat des yeux du soldat, non de la menace, mais de la curiosité.
Les jours suivants, ils se revirent. Chaque rencontre dans la bibliothèque semblait un fragile serment de secret partagé. Kaël venait s’asseoir près de Lysandre, parfois encore couvert de poussière ou de sang séché de ses missions. Peu à peu, la méfiance céda à la confiance. Le soldat racontait les combats à la frontière, les ordres absurdes d’Alphas persuadés de leur propre suprématie, les camarades Bêtas sacrifiés à des stratégies orgueilleuses. Et toujours, dans sa voix, perçait la lassitude d’un système verrouillé, d’une hiérarchie qui pesait sur tous, même sur ceux censés la dominer.
En retour, Lysandre dévoilait ses découvertes : des extraits parlant de meutes libres, de voyages entrepris sans maîtres ni chaînes. Il osait rêver, à voix presque tremblante, d’un autre modèle.
Un soir, un orage s’abattit sur la cité. Trois éclairs suffirent à plonger la bibliothèque dans une lueur irréelle. Alors que la pluie tambourinait sur les vitraux, Kaël posa une main ferme mais délicate sur celle de l’Oméga.
— Tu n’es pas seul à vouloir autre chose, dit-il gravement. Nous pourrions partir. Quitter ces murs. Fonder une meute qui nous ressemble.
Le cœur de Lysandre s’emballa. Tout son corps réagissait à l’instinct qu’on avait dressé en lui : se soumettre, s’effacer. Mais ses pensées, nourries d’années de lectures et de rêves, s’élevaient comme jamais. Pour la première fois, l’ivresse ne venait pas d’une contrainte imposée par son statut, mais de la possibilité de choisir.
Kaël n’insistait pas. Il ne faisait pas peser sa dominance, n’invoquait aucun droit. Il attendait une réponse libre. Et c’est ce silence partagé, plus puissant que n’importe quel serment, qui marqua un pacte nouveau.
Quand le lendemain l’aube rosit les pierres d’Asterin, deux silhouettes quittèrent la cité par la porte dérobée des érudits disparus. Ni l’Alpha ni l’Oméga n’avaient de certitude. Mais ils portaient en eux l’ébauche d’un avenir : une meute née du choix, tissée de respect et de liberté.