La lumière baisse, et la salle finit par baigner dans une semi-pénombre. Des appliques murales dispensent une lumière résiduelle sur les murs. Les ordinateurs portables sont installés en batterie devant chaque silhouette, et ils projettent des faisceaux mouvants sur les visages attentifs. Tous se sont arrachés de leurs mails pour écouter la jeune femme. Quelques raclements de gorge. Des tasses se reposent sur leur soucoupe. Puis le silence s’installe. Le moment est crucial. Ils vont connaître le statut du projet FXOX, le nouveau système informatique chargé d’organiser les finances de la société FOREX.
La consultante est debout. Elle penche le buste vers son ordinateur. Une mèche blonde s’échappe de son chignon. Elle la replace d’un geste sec, et engage la première diapositive. Le projecteur ronronne, et un sablier s’anime sur l’écran mural. Elle lève le nez vers son public.
Jiri Koskavic est là. Oui, bien sûr. Il ne pourrait pas en être autrement, car le directeur financier est son sponsor dans cette entreprise. Il occupe un fauteuil au fond de la salle, et il l’observe, comme les autres. Quoique… Pas exactement comme les autres… Peut-être avec plus d’acuité, et un visage soigneusement inexpressif, comme un masque de cire. Son crâne lisse et des traits harmonieux lui confèrent l’image d’un mannequin en plastique, un de ceux qui jalonnent les rayons de prêt-à-porter des grandes surfaces. L’apparence n’est pas désagréable, mais froide. Suzana Magellan frissonne. Elle plaque sa main sur son poignet droit, le gratte furtivement, puis le recouvre en tirant sur sa manche. Sur l’écran, le sablier n’en finit pas de tourner sur son axe. À droite, le tableau de Bosch est éclairé par une applique. On le voit à peine, mais Suzana ne peut s’empêcher d’être attirée par la scène. Sous la lumière plongeante, le lac prend vie, le cygne gagne du relief, et les batraciens glissent furtivement vers la droite du tableau. Le sablier disparaît.
Suzana Magellan s’arrache du tableau. Le projecteur affiche une large matrice ordonnée en segments colorés. Suzana Magellan commente le planning du projet. Sa diction est fluide ; le ton est égal. Cette diapositive n’est pas une projection hypothétique dans le temps. C’est une suite d’actions soigneusement réfléchies, et cadencées par des jalons immuables. La réputation de la consultante n’est plus à faire. Ses projets ne connaissent pas de dérives et le comité de direction en est conscient.
Jiri Koskavic est impassible, et il ne quitte pas l’oratrice des yeux. L’écran ne l’intéresse pas. C’est lui qui a fixé les objectifs, et il sait qu’ils seront tenus. Suzana sent son regard peser sur elle, et cela accroît son malaise. Elle ne peut s’empêcher de penser à la scène du snuff, au reflet des crânes dans ces yeux sans âme.
Sa voix s’enroue. Elle présente les actions engagées. Sans surprise, la phase budgétaire est validée depuis deux semaines, les commandes aux différents prestataires de services sont envoyées ; les dates de livraison ont été confirmées. Toutes les ressources sont identifiées, et la phase d’analyse détaillée a débuté. Murmures de satisfaction. Le projet est positionné sur la rampe de lancement. Jiri Koskavic se penche sur sa droite. Il adresse quelques mots à l’oreille de son adjointe. Jana Kadlekova acquiesce ; elle griffonne sur son cahier, puis elle relève la tête, et elle rejette en arrière la masse claire d’une abondante chevelure bouclée. Son visage est doux ; il évoque une madone de Titien.
Suzana se concentre sur les diapositives. Le débit de paroles est déterminé, mais ses poignets la démangent davantage. Elle reconnaît les signes du psoriasis, son vieil ennemi. Aujourd’hui, la crise s’annonce sévère. Elle résiste à l’envie de se gratter, et elle se contente de tirer sur ses manches. Le mouvement est souple. Curieusement, ce geste lui donne une élégance un peu hautaine, et son trouble ne soulève pas d’inquiétude. Pas pour tout le monde !
Jiri Koskavic lui porte une attention très particulière ; il observe ses mains. Elle l’a remarqué, et elle évite de regarder dans sa direction. Elle entame la dernière partie de sa présentation. Elle appuie sur son clavier ; la diapositive peine à s’afficher, et le sablier s’anime sur un écran blanc. Encore un problème de logiciel bureautique ! Elle doit encore patienter quelques secondes. Quelle guigne ! Elle croise les bras avec ostentation. Murmures compréhensifs dans la salle. À la faveur de cette courte pause, elle est à nouveau attirée par le tableau de Bosch. Sur la partie droite de la scène, le rocher a une forme étrange. C’est le visage d’un homme avec un nez proéminent ; l’œil est figuré par un cafard en carapace bleue, et les batraciens assaillent sa bouche, son nez, ses oreilles. La violence de l’invasion contraste avec la sérénité du personnage. L’effet est déconcertant. Le sablier disparaît.
Les tâches du projet surgissent une à une sur l’écran. Elles forment des arrangements de quatre cases en relief métallisé. Elles sont alignées les unes au-dessous des autres sur un fond gris frappé du sigle XOX Consulting. Un numéro, une description, un responsable et une date. La consultante les commente d’une voix monocorde, et elle s’efforce d’éviter le contact visuel avec le directeur financier. En vain. L’homme l’attire, et plus elle cherche à s’en défaire, plus elle s’en rapproche, comme mue par l’étrange fascination d’un gouffre sans fond.
Le danger est bien présent ; le baromètre de son psoriasis se trompe rarement. Pourtant elle a du mal à raccorder les images de cet homme placide assis dans cette salle avec les scènes dantesques figurant dans le dossier de Carlos Santiago. Les doigts manucurés de Jiri Koskavic frôlent le clavier de son portable. Le geste est doux, presque efféminé. Comment des mains aussi délicates peuvent-elles manier la hache qui va démembrer un homme ? Il se penche en arrière, le dos calé contre le dossier du fauteuil, et repose son menton sur ses doigts entrecroisés. Il fixe les poignets de Suzana. Dans le mouvement, elle surprend un froncement de sourcils, et quelque chose d’inattendu dans ce visage inexpressif, une certaine… compassion ! Le moment est fugace. Il ne faut qu’un battement de cils avant que le masque de cire ne reprenne ses droits, mais cela n’a pas échappé à la vigilance de la jeune femme. C’est étrange. Comment un homme capable de compassion pourrait s’accommoder de violences aussi sanguinaires ? Non, vraiment, ça ne colle pas ! Elle accélère le débit, et termine par l’habituelle conclusion en forme d’échanges à bâtons rompus. La fin est abrupte, sans commentaire ni question. Clôture de la séance !
Crissements de chaises. Brouhaha de voix. Claquements de semelles sur le carrelage. La salle se vide. Suzana Magellan reste debout près du projecteur, penchée vers sa mallette. Elle y glisse à la diable câbles et ordinateur. Elle a hâte de sortir. Elle sent une présence sur sa droite, une respiration ample.
— Bravo, Suzana ! Excellente démonstration ! Notre projet est entre de très bonnes mains ! Pourtant, vous semblez soucieuse, et de toute évidence très pressée. Rien de grave, j’espère ?
La voix est chaude, sécurisante. Suzana se fend d’un sourire forcé.
— Merci, Monsieur le directeur. J’ai beaucoup de travail, et les délais sont serrés. Excusez-moi…
Elle saisit la poignée de sa mallette, et tourne les talons vers la sortie. Jiri Koskavic est sur son passage. Ils sont seuls, face à face, à une cinquantaine de centimètres l’un de l’autre. Elle lève le menton. L’homme est très grand. Elle se fige. Des images s’imposent dans son esprit. Oui ! Les conditions sont idéales ! Aucun témoin, des meubles aux coins saillants à leurs côtés, et le directeur est à la distance d’un bras. Il ne faudrait qu’un coup — un seul ! — au niveau du cœur, et l’homme tomberait, foudroyé au milieu des chaises. Elle en serait capable, sans l’ombre d’un doute ! Elle est experte dans l’art de provoquer de telles crises cardiaques, des décès qu’aucun médecin légiste ne pourrait contester. Le « Ruban Noir » signé Suzana Magellan est tentant. Son poing droit se serre. Elle hésite un court moment puis relâche la pression. Eh non ! La conviction lui fait défaut. L’homme recule contre les tables ; il cède le passage avec un sourire engageant. Il a frôlé la mort, et il l’ignore…
Elle murmure de vagues excuses, et se dirige vers la porte. Quand elle passe devant Koskavic, il la retient par le bras, sans violence. Au-dessous de la Manche retroussée, une b***e rougeâtre de plusieurs centimètres barre la peau laiteuse. La voix chaude roule avec des intonations bienveillantes.
— Ménagez-vous, Suzana. Je souhaite vous garder à la tête de ce projet jusqu’à sa mise en production, jusqu’à la fin de votre mission. Si vous avez des difficultés, n’hésitez pas à m’en faire part… C’est d’accord ?
Il relâche la pression, et joint ses mains sous le menton. Les manchettes dorées de la chemise accrochent la lumière des néons. Suzanne susurre.
— N’ayez crainte, Monsieur le directeur, j’ai la situation sous contrôle, et soyez-en persuadé, j’honore toujours mes contrats…
— J’en suis convaincu… Une petite remarque d’organisation, cependant. Une partie des services de l’usine et moi-même allons participer à une messe pour rendre hommage à l’un de nos jeunes employés, Jiri Sicek, décédé dans un regrettable accident de la route. Ce sera demain, en fin d’après-midi. Par conséquent, nous serons indisponibles durant ce laps de temps. Bien entendu, si vous souhaitez vous joindre à nous pour ce recueillement, vous serez la bienvenue. L’office sera dirigé par un prêtre très apprécié ici, le prêtre Pietrek.
La jeune femme marque un temps d’hésitation. Jiri Sicek, le nom qu’a évoqué Carlos Santiago…
— Merci, Monsieur, hélas je ne pourrai pas me libérer. J’ai un après-midi très chargé demain…
Sourire courtois. Il indique du regard le tableau de Jérôme Bosch.
— Très bien… J’ai remarqué votre intérêt pour le tableau. Je suis à l’origine de cet élément de décoration dans cette salle. L’original est au musée du Prado, à Madrid, mais je m’en suis procuré une copie à l’identique. J’en extrais régulièrement des clichés en haute définition et je les encadre pour les offrir, en fonction des lieux qui vont les accueillir, des circonstances qui les réclament, et des bénéficiaires. L’œuvre de Bosch est aussi riche qu’incomprise. C’est un monde en soi. Elle intrigue, au moins autant que l’artiste. Et elle effraie, car chacun peut y voir le reflet de… son âme ! Si vous le souhaitez, je peux vous préparer un encadrement. Bien sûr, si vous partagez ma fascination pour cet artiste, mais c’est le cas, n’est-ce pas ?
Il marque un temps d’arrêt avant de poursuivre.
— Et bien sûr, si vous aimez cet extrait du triptyque intitulé par le maître… « Le Paradis et la présentation d’Ève » !
Suzana refuse d’un mouvement de tête courtois, et elle franchit en silence le seuil de la salle de réunions. Jiri Koskavic la regarde s’éloigner, puis il effleure son poignet avec un pouce. Il s’attarde sur le bouton de manchette. Le bijou semble palpiter ; il offre le dessin d’un crucifix aux extrémités effilées.