Chapitre 1-3

2114 Words
Tout en bas, les pixels de l’icône argentée scintillent. Elle a cliqué de nombreuses fois sur ce genre d’icônes, et elle sait ce que ce geste entraîne : un engagement ferme et entier pour le succès de cette mission noire, et sans résiliation possible. Aujourd’hui, elle le ressent comme un appel au secours. Elle a la sensation que les pulsations de l’icône lui parlent ; elles lui disent que l’homme est dangereux pour l’humanité, qu’il doit être neutralisé, et qu’elle est l’agent adéquat pour cette tâche, et elle seule ! Elle approche le pointeur de la souris du carré en relief. Elle hésite. Soudain, une sonnerie aiguë la fait sursauter. La tablette posée près de son lit s’anime. Le visage d’une femme brune apparaît, et un nom, Teresa Magellan. La blonde Suzana se lève, et effleure l’écran de l’index. Les deux sœurs se font face par écrans interposés, un étrange miroir où la blondeur de l’une répond à la noirceur de l’autre. Elles ont la même forme de visage, le même nez légèrement busqué. Suzana soupire. — Bonjour Teresa… Que me vaut l’honneur de ton attention, ma chère sœur ? La voix est lointaine, mais le débit saccadé et l’accent mis sur les consonnes voisées est sans équivoque : il ne s’agit pas tout à fait d’une visite de courtoisie. — Salut ! Merci de prendre l’appel. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis heurtée à ton répondeur. J’envisageais même de le demander en mariage, c’est dire… Non, mais, sans blague ! Le but de mon appel ? Tu te moques de moi ? Prendre de tes nouvelles, et accessoirement t’en donner de ta mère, si la santé de Linda t’intéresse encore un peu, évidemment. Alors ? On commence par quoi ? Suzana dodeline sa tête d’un air ennuyé. — Par notre mère, évidemment… Linda m’est très chère, et tu le sais. Arrête de me culpabiliser. Ton railleur. — Mouais… Très chère ? Tu parles ! Et c’est pour cette raison que tu continues de vadrouiller aux quatre coins de la planète pour XOX Consulting ? Ça laisse peu de place pour les visites familiales. Évidemment ! Je comprends… Mais rassure-toi, Linda ne t’en veut pas. Son Alzheimer lui brouille l’esprit, et ça s’aggrave au fil des mois. Maintenant, elle est persuadée que tu es morte, empoisonnée par une mygale. Cocasse, non ? — Hein ? Et tu lui réponds quoi ? Que je suis encore vivante, j’espère ? Haussement de voix. — Je ne lui réponds plus rien à ton sujet, ma petite. On voit que tu n’as pas beaucoup l’occasion d’être confrontée à cette maladie. C’est un éternel recommencement, où tu dois répéter perpétuellement les mêmes choses, un peu comme Sisyphe avec son rocher. Tu vois le genre ? Et puis dis donc, tu n’as qu’à venir la voir, et lui expliquer toi-même ! Silence pesant. Sourire navré. — Le travail, Teresa ! Comme tu l’as si élégamment souligné, mon travail consiste justement à aller aux quatre coins de la planète mettre en place des solutions informatiques. Je ne suis pas toute la journée les fesses vissées derrière un bureau du ministère de la Défense, et… — Stop ! Tu n’as pas de leçons à me donner ! Depuis que j’ai quitté Matignon, je me suis octroyé plus de temps libre… Linda ne va pas bien, et Hervé ne peut pas être là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On ne peut pas exiger cela d’un auxiliaire de vie. Alors voilà, pour ma part, je me suis rendue disponible… Silence. Teresa poursuit. — Je ne te demande pas de quitter ton emploi, Suzana, mais passe quand même nous voir de temps en temps. C’est dur pour tout le monde, tu sais… D’accord ? — D’accord… Bien sûr… Je ne savais pas pour ta mise en disponibilité… Je suis désolée… Geste négligent de la main. — Tu n’as pas à être désolée. C’est mon choix. Ceci étant, je garde toujours un pied et une oreille dans le service, et c’est aussi un peu l’objet de mon appel… Raclement de gorge. Teresa poursuit. — XOX Consulting t’a commandé un « Contrat Noir » sur un certain Jiri Koskavic, un financier avec qui tu travailles, n’est-ce pas ? D’après mes antennes, il s’agit d’une belle ordure, un type que personne ne regrettera. As-tu accepté cette mission noire ? Interloquée, Suzana reste silencieuse quelques instants avant de répondre. — Je suis engagée sur un « Contrat Blanc » : la mise en place d’un système informatique gérant les finances, un projet FXOX tout ce qu’il y a de plus légal. — Allons donc, Suzana ! La neutralisation de cibles est tout à fait légale quand le commanditaire est la France, ou un état ami ! Tout le monde sait ça ! Ne me prends pas pour un jambon ! Tu l’as accepté ce « Contrat Noir », oui ou non ? — Non… Les prunelles noires deviennent suspicieuses. — C’est non : non, pas encore ? Ou non : non, je n’accepterai pas ? Suzana pousse un soupir exaspéré. — Mais qu’est-ce que ça peut te faire, hein ? — Qu’est-ce que ça peut me faire ? Mais tu es ma sœur, bourrique ! Et tu as une mère, même si sa maladie l’empêche de se souvenir que tu es encore sa fille. Bref ! Tu as autour de toi des gens qui t’aiment, et qui s’inquiètent pour toi. Alors, je n’aimerais pas te voir embringuée dans un « Contrat Noir » avec ce sinistre individu. Tu ne sais pas où tu mets les pieds. Moi si. J’ai mes sources… — J’ai également les miennes, Teresa. La situation est sous contrôle, et j’ai l’habitude. — L’habitude chez XOX Consulting, c’est de tutoyer le danger, avec une sévère dose d’ambivalence. Le bien et le mal sont des notions à géométrie variable chez eux. Tu l’as expérimenté à de nombreuses reprises, et à tes dépens ! — Il n’y a pas d’ambivalence dans cette affaire. J’ai signé un « Contrat Blanc », et c’est tout ! — Je te crois, mais si tu t’engageais pour un « Contrat noir », tu me le dirais ? — Non… — Et pourquoi ? — Parce que tu es ma sœur, et que je t’aime… Le dernier mot prononcé, Suzana effleure l’écran avec son index. De faibles crachotements sourdent des haut-parleurs. Le visage de Teresa s’est figé dans une expression de surprise. Son image s’estompe progressivement dans un écran noir. * 4 * « Maman… Maman… » La voix d’enfant est douce, à peine audible. Presque un soupir. Suzana repousse le drap sur ses jambes ; elle a chaud. Elle émerge à demi du sommeil, et grimace. Le sang pulse à ses tempes. Elle sent poindre un mal de tête, et une douleur au ventre. Elle connaît les signes. Ce mois-ci, ses menstrues seront douloureuses. Elle en a l’habitude, et elle se force à respirer lentement, profondément. Elle pose une joue sur l’oreiller. Le tissu satiné est frais ; il lui fait du bien. Le lit de l’hôtel est confortable, mais la climatisation n’est pas correctement réglée. La nuit est certainement trop avancée pour la modifier. Elle ignore quand le réveil sonnera, mais elle ne veut pas le savoir. Il lui suffirait de tendre un bras, appuyer sur un bouton de sa tablette, et ouvrir les yeux. Mais elle préfère se laisser aller. Elle goûterait cet abandon avec délice, s’il n’y avait pas ces règles douloureuses et les vagissements de cet enfant. C’est étrange. Hier encore le personnel de l’hôtel lui avait assuré qu’elle était la seule cliente de l’étage. « Maman… Maman… » L’appel se fait insistant ; il monte d’un ton. Il est proche. Elle pense à la chambre voisine. Aucun autre bruit ne vient troubler la monotonie de cet appel. Ni craquements de parquet, ni les murmures rassurants d’une mère ou d’un père. Non, rien ! Seulement cette litanie entêtante. Bizarre ! Les parents ont un sommeil de plomb, ou… Ils sont sourds, ou encore… Peut-être sont-ils absents ? Suzana se dresse sur ses bras, les sens en éveil. L’enfant doit être calmé. Il faut voir ce qui se passe. Peut-être est-il en danger ? Elle doit réagir. Au minimum, alerter la réception. « Maman… Maman… » Suzana se penche vers le bord du lit, tâtonne dans le noir à la recherche de l’interrupteur mural. La rampe en bakélite ne tombe pas sous ses doigts. Il est pourtant difficile de passer à côté du bloc, un relief d’un bon centimètre, pile à l’aplomb de la table de nuit. Elle s’énerve, et la céphalée empire. La jeune femme pivote complètement sur le ventre. Dans le mouvement, une pointe de feu au-dessus du pubis lui arrache un cri. Elle s’immobilise, souffle profondément, et la douleur reflue. Elle fait des moulinets de plus en plus larges avec son bras. Elle finira bien par le trouver ce satané interrupteur ! Soudain, son poignet bute sur un câble, et sa main accroche une ogive. Elle ne se souvient pas avoir vu ce dispositif d’éclairage. Elle empoigne l’objet. Déclic. Un flash jaunâtre envahit la pièce. Elle cligne des yeux, et accommode avec peine. Elle se fixe, tétanisée. « Maman… Maman… » L’armoire en face n’est plus là. Un large panneau occupe la surface du mur. Il est couvert de figures étranges, des plantes exotiques aux pointes acérées, des animaux chimériques, et un couple assis nu dans l’herbe, de part et d’autre d’un homme auréolé. Elle reconnaît un élément du triptyque de Bosch, « Le jardin des délices ». Quelle est cette plaisanterie ? Elle glisse sur un côté du lit, pose les pieds à terre. En face d’elle, le papier peint est différent. La porte d’accès à la salle de bains a disparu. Les meubles ne sont plus à leur place. Elle n’est plus dans sa chambre d’hôtel ! « Maman… Maman… » La voix est proche, très proche. Elle est ici, dans cette chambre. Elle grimpe dans les aigus, angoissée. Suzana tourne la tête de tous côtés, s’efforce d’identifier la source, peut-être un haut-parleur, car l’enfant ne peut être dans cette pièce ! Mais l’appel l’encercle de toutes parts. Le volume s’accroît, et le rythme accélère. À présent les syllabes se bousculent dans une suite à peine intelligible. Suzana a mal. Le sang pulse à ses tempes. Elle plaque ses mains sur les oreilles, mais les sons franchissent la barrière de ses paumes, et agressent ses tympans. Mais quelle est cette folie ? « Maman… Maman… » Elle décolle les mains de sa tête, et baisse les yeux, sur ses genoux, remonte à son ventre. Elle comprend ! La voix n’est pas dans la chambre. Elle est en elle, emprisonnée dans ses organes ! Elle sursaute. Quelque chose de doux lui caresse la cuisse, comme du velours, un apaisement. Elle soulève sa chemise en lin. Un carré de tissu sombre est posé sur son pubis, un linge d’enfant. Une auréole humide grandit au centre. Soudain, une douleur lui déchire le ventre. Elle hurle et se recroqueville la tête sur les genoux. Elle a peur. Cette sensation est inédite. Rien à voir avec ses menstrues. Elle pose ses mains sur le carré de mousse. Au-dessous, quelque chose s’y agite, souffre, et la torture. Elle remonte une main devant son visage. Les doigts sont couverts de sang. Elle hurle, puis plus rien ! Plus d’appel, plus de mouvement. Rien… Cette absence d’activité la terrifie. Elle ferme les paupières, bascule sur le côté. Flash ! Un v*****t coup la frappe sur le crâne. L’appel revient. Cette fois, le ton est plus aigu, la diction chaotique. Ce n’est pas la voix d’un enfant. « Mam mam… Mam mam… » Ce sont des bruits d’eau ! Ils roulent dans les canalisations de la bâtisse. Des robinets grincent. Suzana se redresse, désorientée. Elle est tombée. Ses doigts balaient la surface lisse du parquet. Elle reconnaît les ombres autour d’elle, la configuration de sa chambre d’hôtel. C’était un rêve ! Elle est allongée sur le sol, au pied de son lit. Elle se souvient… Ce cauchemar hallucinant, ce traumatisme poisseux, les scories d’un drame ancien qui ne la quitte pas. Cet enfant qu’elle n’a jamais mis au monde, il lui en veut. Elle le sait, car il le sait : elle est coupable. L’intensité de son mal de tête décroît. Dans quelques minutes, ce désagrément sera supportable pour le reste de la journée. Elle regroupe ses appuis, se dresse sur ses jambes, et enclenche l’interrupteur de la lumière d’ambiance. Les pulsions de son ventre s’éteignent. Elle baisse la tête sur ses jambes, sur ses cuisses maculées de sang. Entre ses pieds, un carré de tissu tombe. Le linge d’enfant est humide. Ses lèvres tremblent. Au coin de ses yeux, des larmes grossissent. Soudain une mélodie de Wagner s’élève dans la pièce. Sur l’écran de la tablette, un message s’anime : un bonjour scintillant, suivi d’un rappel, le premier rendez-vous FOREX de la journée. La jeune femme prend une large inspiration, redresse le buste, et essuie ses paupières d’un revers décidé de la main. * 5 * Suzana Magellan a capté l’attention générale. Aujourd’hui, elle porte un tailleur-pantalon sombre, sans fantaisie. Il lui confère une silhouette longiligne, presque asexuée. Dans la salle de réunions, les membres du comité de direction s’installent autour de la table ovale. La pièce est prévue pour accueillir vingt personnes, au maximum. Aujourd’hui, elle en contient une trentaine, et la climatisation est en maintenance. Il fait chaud. Des senteurs de parfums se mêlent aux effluves de café, mais dans moins d’une heure les relents de sueur domineront. C’est une certitude. La consultante regarde discrètement sa montre. Ils sont encore dans les temps. Elle pose la main sur l’objectif du rétroprojecteur, ajuste une dernière fois la netteté de l’image. À droite de l’écran, un tableau est accroché sur le mur. Il la met mal à l’aise. Elle reconnaît le tableau de son cauchemar, plus exactement un extrait du triptyque « Le Jardin des délices ». Le sujet la perturbe. Elle s’attarde un moment sur l’œuvre de Jérôme Bosch. La photo représente un lac sur la partie inférieure gauche, un rocher sur la partie inférieure droite, et un champ verdoyant sur la partie supérieure. Dans cet ensemble, un bestiaire étrange s’y ébat. L’aspect fantasque de la peinture offre un contraste insolite avec le sérieux des posters collés sur les autres pans de murs, des slogans vantant la qualité de la haute technologie FOREX. Une secrétaire attire son attention, une main sur l’interrupteur. Suzana lui adresse un hochement de tête appuyé d’un sourire. Tout le monde est là ; la séance peut débuter.
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