Chapitre 1-2

2075 Words
— Je respecte vos aspirations, Suzana, ainsi que votre vie privée, n’en doutez pas… Mais prenez le temps d’y réfléchir. Vous trouverez également dans ce dossier une reproduction du triptyque du hollandais Jérôme Bosch, « Le Jardin des délices ». Moi, je n’y comprends rien à toutes ces bestioles mêlées à des humains complètement à poil. J’imagine que ça doit parler à Koskavic, et… peut-être à vous, sait-on jamais ! Il la fixe avec intensité. — Si j’ai pensé à vous pour ce projet, Suzana, ce n’est pas uniquement en raison de la proximité de la cible dans votre mission quotidienne. Un équipier du lieutenant Al Garfield y est lié d’une certaine façon. Dans le film que vous avez visionné, nous avons identifié le prisonnier tatoué. Comme Jiri Sicek, il travaillait dans l’usine FOREX de Písek, et il est issu d’une famille que vous connaissez bien. Il s’appelle Wincenty Polak. C’est un cousin du lieutenant de police Ric Polak ! * 2 * Ric Polak fulmine. Dans la poche revolver de son pantalon, son téléphone portable carillonne furieusement, mais il est incapable de décrocher. Sa position est bien trop inconfortable. Tant pis ! Il laisse sonner. Si c’est important, son correspondant lui laissera un message. Juché sur un tabouret, il a les deux bras tendus vers le lustre du plafond, et l’exercice dure depuis plusieurs minutes. Il peste contre son embonpoint, transpire et souffle bruyamment. Il s’acharne à fixer un morceau de ruban adhésif sur une branche de rameaux, et il y est presque. Le papier est rebelle ; il colle à ses doigts, et s’obstine à ne pas adhérer au bois humide. Un panier rempli de branches est posé à ses pieds. Sa mère l’a fait bénir ce matin à l’église. Il dégouline sur le parquet. Cette année, le curé n’a pas été avare d’eau bénite. À croire qu’il a plongé la brassée de bois directement dans le bénitier… Le policier est tombé dans le piège du dimanche des Rameaux, le fameux Niedziela Palmowa polonais. Et il faut que tout soit en place avant la tombée de la nuit. Bien sûr… On ne sait jamais. Des fois qu’une armée de créatures démoniaques en profite pour investir les lieux ! Toutes ces bondieuseries, Ric Polak s’en passerait bien, mais il se plie au protocole, non pas pour lui, mais pour sa mère. Pour rien au monde, il ne lui ferait de la peine. Son investissement religieux reste toutefois limité à sa portion congrue, car il ne faut pas exagérer. Carême est un mot qui n’entre pas dans son vocabulaire. Pire. Il prend un malin plaisir à cultiver son surpoids pendant ces quarante jours. Et la dernière fois qu’il est entré dans une église, c’était il y a cinq ans, pour une levée de corps dans un confessionnal. À cette époque, le manque d’empathie du curé local l’avait définitivement convaincu de rester bien en marge de ces mouvements sectaires. Soudain, il sent une présence derrière lui. Une petite voix chevrotante s’inquiète. — Ça y est ? Tu y arrives ? Ce n’est pas trop dur ? Et... euh… Tu penses que tu pourras terminer avant la nuit ? Parce que c’est bientôt, hein ? Agacé, il souffle. — Mais oui, ma petite mère… Pas de souci ! Au pire, tu vas nous tresser un collier de gousses d’ail, hein ? Et on se le collera autour du cou. — Ah ! On ne plaisante pas avec ça, mon petit. La religion est un sujet grave, tu le sais ! Dans un froissement de tablier, elle se croise les bras sur sa poitrine menue, et elle se tait. Elle reste derrière son fils, immobile et indécise, et elle l’observe. Deux petits yeux pétillants enfoncés dans un visage ridé comme une vieille figue. Ric Polak s’énerve. — Tu as autre chose à me dire ? Ou tu as décidé de rester derrière moi toute la sainte journée ? Peut-être histoire de vérifier que je ne me casse pas le nez au milieu de tes branches trempées par la grâce du Saint-Esprit ? Mmmm ? — En fait… Euh… Oui… C’est à propos de ton cousin, Wincenty. Il ne m’a toujours pas appelée pour me dire quand il arrivait. Tu te rends compte ? Ce n’est pas normal. Il n’a jamais raté cette fête des Rameaux avec nous. Le visage congestionné du policier se fige. — Ah, c’est donc ça… Tu t’inquiètes au sujet du cousin Wincenty… Le gentil Wincenty… Le bon garçon de la famille… Celui qui a fait le petit séminaire à Varsovie, et qui a été à deux doigts d’être curé, mais qui a préféré se mêler à la masse prolétarienne. La star incontestée chez les bigotes de la famille Polak, sûr ! Pas comme moi, hein ? Le fonctionnaire de police qui jure comme un charretier, qui boit, s’empiffre et s’amuse comme le pire des mécréants. Aïe ! Il rétracte les mains en grimaçant. Une écharde est entrée sous un ongle. Il peste et lâche l’ensemble. La branche tombe à ses pieds, et le rouleau de scotch rebondit plusieurs fois avant de disparaître sous une armoire. Sa récupération s’annonce délicate. Aujourd’hui, c’est vraiment une journée pourrie… Madame Polak le regarde avec des yeux ronds. — Ne sois pas jaloux, mon petit, ce n’est pas chrétien. Vous êtes différents tous les deux, mais je t’aime plus que tout. Tu le sais, n’est-ce pas ? Le policier descend du tabouret. Il souffle. — Ouais, ouais, ouais… Pour Wincenty, il ne faut pas que tu t’en fasses. Il est sans doute occupé. Aux dernières nouvelles, il travaille comme intérimaire en République tchèque. Et puis il n’est plus tout seul, maintenant. Il veut peut-être fêter Pâques avec Christina et leur gosse la petite Mila, sans nous, et… Les petits yeux bleus s’agrandissent, et elle le coupe net. — Impossible ! Ils doivent venir tous les trois. Il me l’a promis ! Et je connais Wincenty. Quand il promet, il tient parole ! Et il se faisait une telle joie de participer à la veillée. Czuwanie est très important pour lui, et pour Christina aussi. Elle est une bonne catholique pratiquante, tu sais ? Non, je pense qu’il est arrivé quelque chose… Tu ne veux pas essayer de l’appeler ? Je le ferais bien, mais je n’ai pas mes lunettes. Ric Polak sort le portable de sa poche revolver. — Tu exagères, maman… L’excuse des lunettes est usée jusqu’à la corde. Il faudra bien un jour que tu apprennes à te servir du clavier d’un téléphone. Ce n’est quand même pas sorcier. Je ne serai pas toujours là pour te composer les appels. Il s’active quelques secondes sur l’écran. Sonnerie. Une fois, deux fois, trois fois. Étrange. Wincenty est toujours collé à son smartphone. D’habitude il décroche à la première ou seconde sonnerie. À la dixième sonnerie, l’appel bascule sur la messagerie. Ric Polak raccroche sans attendre la fin de l’invitation à laisser un message. — Il ne répond pas… Il a certainement autre chose à faire qu’à jouer avec son téléphone, comme moi, d’ailleurs… Il ne faut pas que tu t’en fasses ! Et puis… La petite voix monte dans les aigus. — Et bien sûr que je m’en fais ! Tu es policier. Alors, tu ne peux pas demander à un policier de là-bas de se renseigner ? Vous avez l’habitude de vous aider entre flics, non ? C’est souvent comme ça que vous fonctionnez, toi et ton collègue manchot, Garfield ! Moue ennuyée. — Calme-toi, maman… Ce n’est pas si simple pour un enquêteur d’impliquer d’autres enquêteurs sans l’autorisation de nos hiérarchies, surtout quand on sort du territoire national. Et puis, il ne faut pas exagérer. Le cousin Wincenty ne répond pas sur son portable, c’est vrai, mais de là à s’imaginer le pire ! Il peut y avoir mille explications bénignes… Elle se rembrunit. -… Et il peut y en avoir autant de dramatiques ! Tu sais, Ric, j’ai un très mauvais pressentiment. Et j’ai un sixième sens pour ces choses. Elle tourne la tête vers le hublot de la porte d’entrée. L’ovale est orangé. Le soleil est sur le point de se coucher. — Et bien sûr, tu ne vas pas avoir le temps de poser toutes les branches de rameaux de monsieur le curé avant la nuit. C’est sûr. Je m’en doutais… Il ne faudra pas s’étonner si le malheur s’abat sur la famille ! Elle tourne les talons, et s’éloigne vers la cuisine en grommelant. Ric Polak secoue la tête, navré. Il se baisse, et se met à quatre pattes au pied de l’armoire. Il colle sa joue au sol, scrute le plancher. Déception. Le rouleau s’est logé contre le mur. Il allonge le bras. Impossible de l’atteindre ! Il va falloir essayer autre chose. Soudain sa poche vrombit, et une sonnerie stridente retentit. Il sursaute, se cogne la tête à la poignée d’un tiroir. Aïe ! Il se frotte vigoureusement le crâne et empoigne son portable. C’est un appel de sa messagerie vocale. Sans doute le coup de fil manqué quelques minutes plus tôt. Stupéfaction. Tiens ? C’est l’ancienne petite amie de Garfield : l’informaticienne Suzana Magellan a essayé de le joindre. * 3 * Suzana Magellan pose son téléphone sur le bureau, entre la carte de bienvenue de l’hôtel et son ordinateur portable. L’appareil tournoie et oscille quelques instants avant de se stabiliser contre le coin d’une pochette noire. Elle s’assoit sur le lit, les mains jointes sous le menton. Elle a beaucoup hésité avant d’appeler Ric Polak. Il est si impulsif, si pugnace. Elle craint une réaction disproportionnée. Mais avait-elle le choix ? Il sera mis au courant, tôt ou tard ; alors autant que cela vienne d’elle ! Suzana se lève et fixe d’un air songeur la couverture glacée du document. Elle approche ses doigts du « Contrat noir », lentement, comme s’il allait lui sauter au visage. Comme d’habitude, le dossier XOX Consulting répond à des normes bien précises, et à des codes propres à la société ; le but est de rendre ces lignes anodines si elles tombaient entre des mains non autorisées. La consultante est rompue à l’exercice. Devant l’ordinateur, elle repousse quelques feuilles couvertes de graphiques, les éléments de sa présentation au comité de direction du lendemain. Elle déplie le câble relié à la prise USB, et le branche à une prise moulée sur le dos de la pochette. Une lumière verte s’allume dans la reliure. Un document électronique surgit aussitôt sur l’écran. Suzana s’installe sur le fauteuil, les mains levées au-dessus du clavier. Elle ne s’attarde pas sur les paragraphes juridiques, un jargon standard reproduit sans modification dans tous les contrats. Elle navigue rapidement vers le détail de la mission noire, sur l’historique et l’environnement de la cible, Jiri Koskavic. L’homme est un orphelin de l’assistance publique, incorporé dans l’armée à l’âge de 17 ans, et rapidement intégré dans les forces spéciales tchèques. Ces unités imposent une double compétence, et parallèlement au métier des armes, il étudie la médecine à la faculté Karlovy de Prague. Une photo montre un soldat, tête nue, équipé d’un fusil à longue portée Dragounov sur l’épaule. Son visage est figé, comme un masque de cire. Il était spécialisé dans le renseignement en environnement hostile. À ce titre, sa liste de faits d’armes est impressionnante. Il est intervenu sur de nombreux théâtres d’opérations, principalement dans les anciens territoires d’Union Soviétique. Il agissait dans le cadre de prêts de ressources combattantes entre gouvernements amis, une pratique mercenaire très commune, y compris dans les démocraties occidentales. Il était un combattant plutôt médiocre, mais ses compétences médicales étaient très appréciées, et par-dessus tout, il s’est fait une solide réputation grâce à son habileté à arracher des renseignements à des prisonniers. Suzana ne peut réprimer une grimace nauséeuse. Plusieurs clichés en couleur montrent des corps avachis sur des fauteuils. Les manches retroussées, Koskavic pose en treillis camouflé aux côtés de cadavres mutilés. Il fume une cigarette en fixant l’objectif, avec toujours ce visage si inexpressif. Dans les années 2000, il a quitté l’armée pour occuper plusieurs postes de direction dans les administrations publiques, avant de prendre la responsabilité financière de FOREX dans l’usine de Písek. D’un point de vue privé, l’homme est engagé depuis plusieurs années dans des œuvres caritatives, et s’est associé à un groupe de prières catholique appelé les témoins de Voragine. On pourrait penser que l’homme se rachète une conduite, mais certains faits le démentent. Il a été reconnu dans plusieurs snuff movies, toutes des productions signées par la société SCORPIO, une compagnie possédant une antenne à Prague. Il en est le producteur. Plusieurs acteurs ont été retrouvés sans vie peu après le tournage. Les corps ont été découverts au Moyen-Orient, et le meurtre des deux hommes de l’usine FOREX représente une évolution dans la croissance de la société. Sur les clichés, le bourreau apparaît toujours encapuchonné, et l’extrait visionné dans le bureau de Carlos Santiago fait figure d’exception. Cette singularité la chiffonne. Elle positionne le pointeur sur l’icône du film. Les premières images remplissent l’écran. Elle engage la lecture rapide, et ralentit sur la scène de la crucifixion. Le gros plan sur le tortionnaire commence. Elle ralentit encore. Le visage émerge lentement de la capuche, image par image. Ce visage lisse de mannequin de supermarché, ces yeux si clairs qu’on les croirait sans vie ! Aucun doute, c’est lui ! Les pixels ne mentent pas ! Et ces yeux, Bon Dieu, oui ! Ces yeux, avec le reflet du bracelet-montre, les crânes argentés ! C’est lui, et c’est effrayant au possible ! Le cadreur a fait un travail exceptionnel. Elle y voit jusqu’au grain du cuir. C’est net. Lueur de doute. Peut-être trop net… Ceci étant, elle ne peut contester la présence de Jiri Koskavic dans ces images à moins de faire preuve d’une sévère dose de mauvaise foi ! Suzana arrive à la dernière page du contrat, au paragraphe de la signature.
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