Chapitre 1
* 1 *
Cling… Cling… Cling… Les bracelets s’entrechoquent. Les menottes brillent à la faveur des néons. L’homme a les mains moites. Les maillons brinquebalent contre le bracelet d’une montre, une courroie de cuir percée de crânes étincelants. Dans la semi-pénombre, sa démarche est hésitante ; il chaloupe entre les murs du couloir. Les semelles de ses baskets grincent sur le carrelage. Soudain quelque chose se pose sur son épaule. Grésillements. Il tressaute sous le choc électrique de la matraque, et il accélère le pas, sans une plainte, sans un mot. Deux silhouettes l’encadrent plus étroitement, silencieuses. Elles portent des capes noires, et une capuche couvre leur tête. Le rebord est large ; les traits de leur visage restent plongés dans l’ombre. Le trio arrive au bout du couloir. Il entre dans une pièce richement illuminée. L’homme cligne des yeux, aveuglé. Il perçoit des formes, des madriers, des installations qu’il ne comprend pas.
Vlan ! Il est rudement poussé, et trébuche. Ses bras entravés l’empêchent de se rétablir, et il chute en avant, la tête la première. Son visage heurte lourdement l’accoudoir d’un fauteuil. Il se contorsionne pour se relever. Une main gantée se plaque sur son crâne, agrippe ses cheveux, et lui relève brusquement la tête. Un filet de sang coule de ses narines. Il desserre les lèvres, et grimace. Il réalise que le fauteuil est occupé. Une femme nue y est attachée. Une croix christique est tatouée sur son épaule, luisante de sueur. La prisonnière tremble. Ses yeux sont emplis de larmes. Elle tente de gémir, mais le bâillon de cuir ne laisse filtrer que des bruits de gorge. Les deux silhouettes se baissent de part et d’autre de l’homme à terre, empoignent ses bras, et le relèvent sans ménagement. Il résiste, peut-être pour la première fois. Il grogne, essaie de donner des coups de tête, des coups de pied.
Krzzzzzzzz… Le corps s’arc-boute sous les grésillements de la matraque, puis il s’affale, inconscient. Il est traîné quelques mètres plus loin. Les baskets impriment des marques claires sur le sol. Elles passent à côté de plantes en pots, de magnifiques fleurs aux pétales immaculés. Contraste incongru. Le trio s’arrête devant deux madriers croisés sur un billot. Quelques pas derrière, un ensemble de deux cadres monumentaux domine la scène. On les devine capables de se séparer. Deux demi-sphères bleutées s’y font face, comme une figuration stylisée de la Terre. Elles sont coupées par un disque couvert d’arbres et de roches. Il est la terre qui sépare le ciel de la mer. Le désordre y règne. Des citations latines brillent à la lisière supérieure des panneaux.
Grincement de bois. Le corps pantelant est placé sur la croix, poignets et chevilles posés sur des lanières de cuir. Les silhouettes encapuchonnées ont le geste sûr. L’une d’elles empoigne une main. Elle hésite, regarde la montre. Elle se penche. Sa tête émerge de la capuche. C’est un homme. Son visage est lisse, sans expression. Ses yeux se fixent sans ciller sur l’objet décoré de crânes argentés. Fascinés, ils approchent, encore et encore. Les crânes étincelants brillent dans les prunelles claires. CLONG ! Un levier est verrouillé. L’homme sursaute ; il se relève rapidement. Son visage retourne dans l’ombre de la capuche, et il se hâte d’attacher les dernières lanières.
L’installation bascule sur un axe, redressant le corps évanoui à la verticale. Dans le mouvement, un pan de la chemise du prisonnier se raccroche à un clou. Le tissu se déchire, et un torse glabre apparaît. Il est couvert d’un tatouage. Un scorpion occupe toute la surface du ventre ; une épée est plantée entre ses pinces. La respiration oppressée fait rouler les abdominaux, et elle confère au dessin une illusion de vie. Soudain, une main gantée s’abat sur le visage ; une série de claques résonne. L’homme gémit. Il se réveille.
Zzzzzip… Une silhouette a rejoint un établi, juste en face des madriers croisés. Elle ouvre lentement la fermeture éclair d’une mallette en cuir. Cette lenteur n’est pas imposée par la difficulté du mouvement. L’intention est tout autre. Elle veut attirer l’attention du prisonnier. À quelques centimètres de la butée, la main gantée ralentit sa progression. Elle veut que l’homme la regarde terminer, qu’il devine, qu’il comprenne. Il finit par tourner la tête vers le bourdonnement aigu. Ses yeux sont à demi ouverts. Soudain, ils s’agrandissent, aimantés par l’étui. Il a compris. D’un mouvement brusque, les parois sont écartées. Tintements métalliques. À la faveur d’une lampe de bureau, des instruments brillent d’un éclat sinistre. On distingue des lames, des pinces, des ciseaux… La silhouette saisit un des outils, et le lève à hauteur du visage. Elle pose un doigt sur une extrémité, sur une roue dentée, puis descend le long du manche. Déclic. La roue s’anime dans un vrombissement strident. L’homme s’agite, donne des coups sur les attaches, se contorsionne sur les madriers. En vain. La silhouette approche à pas comptés, menaçante. Elle dirige la scie circulaire vers le visage du prisonnier. Il hurle…
Clac ! Suzana Magellan baisse brutalement l’écran de l’ordinateur portable sur le clavier. Silence gêné. Elle repousse une mèche de cheveux blonds derrière l’oreille, réajuste de l’index sa paire de lunettes à large monture. Son regard clair est glacé.
— J’en ai assez vu ! C’est un mauvais film gore, une sorte de snuff movie. Et après ? Hein ? Carlos, vous ne m’avez pas convoquée uniquement pour me montrer ça, des trucages pour adolescents attardés…
Carlos Santiago est assis derrière son bureau, et il ne répond pas. Ses mains velues sont posées à plat sur un classeur, et elles ne bougent pas. Le directeur des opérations de XOX consulting en impose. Sa carrure de catcheur est calée entre les accoudoirs de son fauteuil, le buste décollé du dossier, comme s’il s’apprêtait à se lever, ou à bondir. Sous un crâne fraîchement rasé, son visage massif est impassible. Une petite voix criarde s’élève à ses côtés.
— Il n’y a pas de trucages, Suzana, hélas… C’est un véritable snuff movie. Les images ont été authentifiées. Tu connais notre sérieux en la matière…
Sissi Spark est assise près de la porte lambrissée ; sa chevelure rousse est ramassée dans un chignon serré, et pas une mèche ne dépasse. Mouvement brusque du menton. Elle se lève, et se rapproche de la consultante. Ses mains lissent d’un geste rapide les pans de sa jupe. Le geste est saccadé. Sa voix s’enroue avec des roulis de fumeuse.
— Nos services travaillent sur cette affaire depuis plusieurs mois, et les conclusions sont formelles. Des films comme celui-ci, nous en avons analysé une dizaine. Il s’agit de véritables meurtres. Les productions sont d’une qualité professionnelle, et elles possèdent la marque d’un réseau très structuré, toujours le même : une société de production appelée SCORPIO. Les mises en scène sont très soignées, comme tu as pu le constater, et les films s’inspirent souvent d’œuvres artistiques. Dans cet extrait, tu as pu voir une copie du fameux triptyque du hollandais Jérôme Bosch, « le Jardin des délices ». Ce sont les deux bords extérieurs, ceux qui décrivent la création du monde. On les voit rarement ; les médias préfèrent offrir au public le spectacle de l’intérieur du triptyque, pas de son écrin. Les productions SCORPIO sont donc à part, et revendiquent un certain élitisme, à n’en pas douter ! Rien à voir avec de petits films amateurs faits à la sauvette dans une cave. Nous avons identifié des lieux de tournage dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Comme en témoignent ces images, cette fois l’organisation s’étend sur l’Europe de l’Ouest. Nous avons déjà noté un précédent, un jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans l’usine de Písek. Jiri Sicek. Je vous épargne les images…
Geste agacé de la main.
— Eh alors ? Il me semble que vous avez ce qu’il faut pour déclencher une action policière ! En quoi ceci me concerne, Sissi ? Nous avons un accord. J’adhère au credo de l’entreprise pour son respect des exigences des clients, bien sûr, « leur cible est notre cible », mais ceci exclut un service du type « Ruban Noir ». Désormais, je ne m’occupe que des contrats « Rubans Blancs », et uniquement sur des projets informatiques liés à la finance.
Claquement sec. Carlos Santiago a ouvert un classeur.
— Ça suffit ! Si une intervention policière conventionnelle était possible, nous ne serions pas en train d’évoquer ce dossier dans mon bureau !
Sous les yeux des deux femmes, il extrait deux pochettes, et referme les anneaux en métal doré. Il lève à hauteur de son visage un document entouré d’un bandeau blanc.
— Vous travaillez en ce moment pour le compte de la société FOREX, un client tchèque, pour — je cite l’objet de cette mission — assurer la mise en œuvre du module financier FXOX sur le système informatique existant. Dans ce cadre, vous opérez en qualité de chef de projet, et vous êtes actuellement basée sur le site de Písek, plus exactement au sein du département « Contrôle de Gestion », et cela pour une durée de trois mois. C’est exact, n’est-ce pas ?
La voix rugueuse poursuit sans attendre de réponse.
— Votre responsable local chez FOREX est un homme, un directeur financier qui occupe une fonction tout à fait légale. En parallèle de cette activité, il est également producteur de la société SCORPIO. Elle est licite, mais…
Il marque un temps d’arrêt avant de reprendre sur un débit plus rapide.
— Jiri Koskavic procède au recrutement d’acteurs, et il lui arrive parfois de s’impliquer en personne dans le rôle de bourreau. Vous le connaissez. Vous l’avez vu en très gros plan dans cet extrait vidéo. Vous ne pouvez pas le nier ! Et c’est également lui qui brandissait la scie circulaire, entre autres instruments de torture…
La jeune femme affiche une moue incrédule.
— L’acteur lui ressemble, c’est vrai, mais… Jiri Koskavic, un tueur ? J’ai beaucoup de mal à vous suivre. Vous avez raison : je connais cet homme. C’est un homme pieux, un catholique impliqué dans des œuvres caritatives, et un homme de goût. Vos sources sont-elles aussi fiables que vous le pensez, Carlos ?
Sissi Spark se rapproche de la jeune femme. Elle pose une main couverte d’éphélides sur son épaule, puis elle se penche vers son oreille. Suzana Magellan se raidit, incommodée par les relents de tabac froid.
— Sweet Honey, moi, je pense que tu connais déjà les réponses à ces questions. Les procédures d’investigations et de contrôles chez XOX Consulting sont sans failles. Je te l’accorde : Koskavic est très investi dans un cercle de prières, le groupe Voragine. Nous le savons déjà… Les offices sont sous la direction du père Pietrek, un proche de Koskavic, et un personnage intrigant. Nous savons peu de choses sur lui, à part son goût pour Jérôme Bosch. Dans sa jeunesse, il a soutenu une thèse sur l’artiste, mais son travail a été censuré par l’église, et il a été sanctionné. Depuis cet épisode, il semble être rentré dans le rang, et il est sorti des écrans radars des autorités pontificales. Nous n’avons pas de détails ; les secrets du Vatican sont mieux gardés que l’accès à Fort Knox.
Carlos Santiago empoigne la seconde pochette. Elle est barrée d’un bandeau noir.
— Jiri Koskavic ne peut pas être inquiété légalement. L’homme est très prudent, et il jouit de fortes protections. Son organisation a des ramifications solides dans plusieurs pays. Il est un élément clé du trafic de snuff movies, et nous avons de bonnes raisons de penser que sa neutralisation va porter un coup fatal à SCORPIO. Pour l’instant, les ressources conjointes des polices tchèques et françaises se sont cassé les dents sur cette affaire. C’est la raison pour laquelle nous avons été consultés pour éliminer cet homme. Par ailleurs, vous savez que XOX Consulting traverse en ce moment une période difficile en termes d’activités et de rentabilité. Le cours de l’action est à son plus bas niveau depuis son introduction en Bourse. Le spectre d’une OPA est plus qu’une hypothèse. Vos capacités à mener à bien des missions doubles ne sont plus à prouver. Un succès sur cette affaire ne peut qu’avoir un impact positif sur l’avenir de la société. C’est donc dans ce cadre, Suzana, que nous souhaitons vous proposer un additif à votre contrat initial, en d’autres termes un contrat « Ruban Noir » avec Koskavic pour cible.
La jeune femme se lève, secoue la tête avec obstination.
— J’ai tourné la page, Carlos… Je ne tue plus. C’est ma décision, et je vous saurais gré de la respecter.
Carlos Santiago hoche lentement la tête.
— Décision louable, sans aucun doute. C’est bien de respecter les droits régaliens. Vous respectez aussi une promesse faite à votre petit ami manchot, le lieutenant Al Garfield, et…
— Monsieur ! Laissez le lieutenant Al Garfield en dehors de ça ! Et ma vie privée ne vous regarde pas !
Il pose la pochette sur le bureau, et il la pousse d’une pichenette. Suzana Magellan hésite, puis se croise les bras, butée. Dans le mouvement, la manche remonte un peu, découvrant des rougeurs sur le poignet. Les marques de psoriasis n’ont pas échappé à Sissi Spark, et elle jurerait qu’elles n’étaient pas là au début de l’entretien ! Elle adresse un regard contrarié au directeur des opérations. Il l’ignore, et poursuit.