J’ai surtout failli lui dire que les matchs sont arrangés parfois.
— N’empêche, vous avez pris un coup il n’y a pas longtemps !
Elle faisait allusion au sparadrap que je m’étais collé sur l’arcade sourcilière gauche, qui me fermait un peu l’œil.
— C’est pour plaire au public.
— Alors vous êtes vraiment boxeur ? Vous êtes bon ?
Je ne savais pas si j’étais un bon boxeur, ni si j’allais devenir un champion. En tout cas, ça s’annonçait mal. Je montais le plus souvent sur des rings de quartiers, dans des petites villes de province, histoire d’animer la soirée d’un samedi. J’avais la réputation d’être loyal. Si on me disait : « Au sixième, tu te couches », au sixième round je me couchais1. C’était du cinéma, mais du grand, du vrai. Parce que, avant, j’en faisais voir de toutes les couleurs à mon adversaire. Assuré de la victoire, il ne se méfiait pas. Il en prenait plein la tête. Ça arrivait fréquemment qu’il ne sache pas se battre. Mais le public réclame des gros coups de poing. Avec du sang, si possible. En fait, il en veut pour son fric. Le match doit durer ce qu’il faut. Après la rencontre, plusieurs types, de ceux qui avaient organisé la soirée, sont venus me taper sur l’épaule pour me dire que j’avais été plus vrai que nature, que personne ne pouvait rien remarquer. Ils voulaient dire que personne n’aurait pu soupçonner la supercherie. J’arrête là. Il ne faut pas parler de ces choses. Surtout à des inconnus.
1 Les boxeurs professionnels s’affrontent de plusieurs manières. Au début, ce sont quatre reprises de trois minutes chacune, avec une minute de repos entre chaque reprise. Lors des galas, on assiste à des combats en huit ou dix reprises, de trois minutes chacune. Les affrontements en dix et douze reprises (toujours en trois minutes chacune) relèvent d’événements nationaux et internationaux. Les matchs en quinze reprises ont disparu.
C’était ça qu’on appréciait en moi, ça et ma faculté d’encaisser sans broncher. Je ne livrais pas que des rencontres bidon. Quand on cherchait un adversaire pour une demi-brute, histoire d’assurer le spectacle, on me contactait. J’ai toujours gagné avant la huitième reprise. Mais dans quel état ! Ma mère elle-même ne m’aurait pas reconnu. Arcades éclatées, pommettes ouvertes et nez sanguinolent, mais – et ça étonnait tout le monde – jamais cassé. Dès qu’on me lâchait la bride, je savais en faire baver. Dans mon genre, j’étais une bête. Quand j’étais amateur, il m’arrivait de disputer sept matchs en un mois. Mais chez les amateurs il n’y a que trois rounds. Et à partir de quatre, le règlement impose au boxeur un certain nombre de jours de repos avant qu’il puisse remonter sur un ring.
À présent, j’enfilais les gants une ou deux fois par mois. Selon ce qu’on me demandait, la soirée me rapportait entre 1 000 et 5 000 euros. Je n’avais pas à me plaindre, beaucoup d’autres étaient moins bien lotis. La plupart d’entre nous doivent avoir un job « normal », pour nourrir leur famille et payer les entraînements. Le reste de la semaine, je m’entraînais pour garder la forme. Cette nuit-là, justement, je revenais de Blain où j’avais disputé un combat de gala. Une soirée un peu spéciale et facile. J’étais sorti du gymnase presque aussi frais que j’y étais entré. Ce qui explique la fréquence avec laquelle j’enchaînais les duels. N’empêche ! Il ne faut jamais prendre sa voiture après une rencontre. Il y a des coups sournois qui vous tournent la tête plusieurs heures après. Inutile de faire un dessin sur ce qui peut arriver si on se trouve au volant. Où que j’aille, je passe la journée du lendemain sur place, pour récupérer, panser mes plaies. Et y voir plus clair aussi. C’est important d’y voir clair quand on roule la nuit. Abraham Okocha, mon manager, rentrait de son côté, parfois en compagnie de Sébastien Drojac, l’autre homme de coin, le toubib. Après un combat, j’ai toujours préféré me retrouver seul.
On est arrivés à la Billardière vers une heure et quart. J’ai arrêté la voiture devant la grille. Je la laisse toujours ouverte, il n’y a pas de voleurs dans le coin. Le moteur tournait au ralenti. J’ai demandé en la regardant :
— Qu’est-ce qu’on fait ?
C’est drôle comme je savais ce qui arriverait. Je crois que je l’avais cherché. J’aurais pu la déposer dans un hôtel à Nantes, ou à l’hôtel de la Forêt de Vertou qui était tout près, et même lui payer la chambre. Le lendemain, elle aurait joint sa copine par téléphone, elle serait venue la chercher et peut-être que Pascale aurait songé à me rembourser. Mais je ne l’ai pas fait. Je l’ai amenée directement chez moi.
— C’est ici que vous habitez ? elle a dit. Je ne vous imaginais pas vivre en pleine campagne.
— Après le boucan des salles, le silence, c’est bon. Je dirais que c’est nécessaire.
Elle m’a tendu la main :
— Merci, Joachim.
Elle a fait mine d’ouvrir la portière en jouant à celle qui n’y arrive pas. Pour gagner du temps, je crois. Elle avait prévu ma réaction.
— Vous comptez aller où ? Sans fric, à pied, en pleine nuit ?
— Mais votre femme, votre petite amie ?
— Vous prenez pas la tête.
Je ne l’ai pas laissée s’interroger davantage. Je crois qu’elle pensait à la même chose que moi. J’ai roulé au-delà de la grille, les phares éclairaient l’étendue de graviers, j’ai coupé le moteur. L’obscurité est retombée dans l’allée.
Je louais une maison qui avait été une ferme. C’était une demi-maison. Les propriétaires, Évelyne et Denis, qui avaient pris leur retraite, avaient coupé leur ferme en deux et aménagé une moitié pour en faire une habitation à part entière. Ils étaient mes voisins, on s’entendait bien, on se saluait à l’occasion par-dessus le muret qui séparait nos jardins. Eux avaient un jardin, un verger, un potager dont ils s’occupaient, se préoccupaient quotidiennement ; de mon côté, le terrain ressemblait à un champ de patates sans patates.
Je vivais confortablement et j’aurais pu vivre mieux encore, mais je mettais des sous de côté. Quand je touchais de l’argent pour un match, je n’avais pas dépensé en totalité celui que j’avais reçu au match précédent. Pas par calcul. C’était comme ça. D’ailleurs, à moins d’avoir le relevé de compte de la banque sous les yeux, j’étais incapable d’évaluer le montant de mes économies. Sans rouler sur l’or, j’estimais que je n’étais pas à plaindre. Et c’était heureux car la boxe ne durerait pas éternellement. Encore six ou sept ans, huit au mieux. Et après ? Et puis un accident était toujours possible.
Je lui ai dit :
— Vous passerez la nuit chez moi.
— C’est chic. Demain matin je téléphone à mon amie.
Je me suis penché vers la boîte à gants pour prendre la lampe torche. Mon bras a frôlé ses jambes et j’ai senti le parfum de son corps m’emprisonner comme une camisole. Je me suis vu, acculé dans les cordes, et mon adversaire me cognant dessus sans que je réagisse. Je faisais celui qui ne trouvait pas ce qu’il cherchait, un peu comme elle, tout à l’heure, quand elle a mis une plombe pour ouvrir la portière. Je m’en remplissais les poumons et le cerveau, de son odeur. J’avais envie de fermer les yeux et de rester là à pioncer, la joue entre ses cuisses.
Finalement, on est descendus. J’ai précédé Pascale dans le jardinet en éclairant les gravillons devant moi.
— Attention, j’ai dit, en éclairant cette fois le sol juste à nos pieds.
Il y avait deux marches inégales en ardoise ; l’une, en oblique, deux fois moins haute que l’autre. On butait dans la première ou la seconde et on se cassait la figure. J’ai ouvert la porte et j’ai allumé le couloir. J’ai éteint la torche. J’ai dit encore :
— Je passe devant.
J’ai allumé le salon et je l’ai invitée à entrer. Elle a eu un regard pour la pièce, comme une acheteuse potentielle.
— C’est mignon, elle a dit.
— Mais bordélique, j’ai répondu en m’empressant de rassembler les magazines et les journaux qui traînaient sur la table basse et les fauteuils, sur la télé, sur le micro-ordinateur portable, sur le buffet et le tapis de laine blanche.
J’en ai fait un tas bien géométrique et je l’ai placé au bord de la table basse. J’en ai profité pour ramasser une cannette de bière qui avait roulé par terre. J’ai dit :
— Je loue cette maison à un couple de paysans retraités. Ils habitent à côté. Venez, la chambre est à l’étage.
Je me suis engagé dans l’escalier de bois en colimaçon. J’ai ouvert la porte. Je lui ai montré deux portes en plus de celle de la chambre :
— Là, c’est la salle de bains et ça, c’est… c’est les toilettes.
Je l’ai laissée entrer la première dans la chambre.
— Je vais changer les draps, j’ai dit.
— Ne vous donnez pas cette peine, Joachim. Je dormirai sur le sofa.
— C’est ce qu’on dit dans les films. Vous l’avez-vu où, le sofa ?
— Mais vous ?
— Allez vous rafraîchir, il y a tout ce qu’il faut dans la salle de bains. C’est pas du luxe, mais il y a tout ce qu’il faut.
— Pourquoi vous faites ça pour moi ? Je suis une parfaite inconnue.
« Parfaite »… je me suis répété mentalement.
Cette fille savait ce qu’elle valait.
— Je crois qu’un homme est prêt à faire beaucoup de choses pour une femme qu’il trouve attirante. Si on inverse les rôles, je crois pas qu’une femme en fasse autant, même si le gars ressemble à un acteur connu. Bon, vous voyez, pas de femme, pas de petite amie, ça ne me gêne pas et ça vous rend service, alors il est où, le problème ? Et d’abord, pourquoi il y aurait un problème ?
— Je suis surprise. Il y a longtemps qu’un homme ne m’avait pas témoigné autant d’égards.
Je n’en croyais pas un mot. Elle était trop belle, trop chic pour qu’aucun mec refuse de lui lécher les orteils. J’ai pensé alors qu’elle cherchait à me mettre à l’aise, par modestie. Je ne me souviens pas d’avoir imaginé qu’elle aurait eu quelque chose à cacher.
Elle s’est lavée pendant que je changeais les draps. La dernière fois remontait à loin. J’avais horreur de faire le lit. Mais la chambre était aérée tous les matins, avec une fenêtre grand ouverte.
L’eau claquait contre le rideau de plastique de la douche.
Je suis descendu, j’ai pris deux bières dans le frigo et je suis remonté dans la chambre. Je me suis assis sur le lit, une bouteille sur chaque genou. J’ai attendu que Pascale sorte.
Je me suis senti mal quand je l’ai vue. Je crois même que j’ai eu le tournis. Elle ne portait que son soutien-gorge et son slip transparents. Elle avait rejeté ses cheveux mouillés derrière les oreilles, et son visage aux pommettes roses n’en paraissait que plus radieux dans la lumière. Elle n’avait pas l’air de se rendre compte de l’effet qu’elle me faisait. Ou bien elle me jouait une sacrée comédie.
— Ouf ! je me sens mieux ! elle a soufflé en souriant et en tendant les bras vers l’arrière comme on se réveille le matin, ce qui faisait ressortir sa poitrine, et la rendait terriblement excitante.
Je me suis levé, je lui ai tendu la bière. Elle s’est approchée, j’ai reconnu alors l’odeur fraîche de la savonnette qui avait caressé sa peau.
Elle a attrapé la bouteille sans un mot, à pleine main, et elle a introduit le goulot entre ses lèvres rouges et mouillées qui luisaient sous l’ampoule du plafonnier. Je l’ai regardée boire. J’avais une sale sensation au creux de l’estomac. J’ai avalé plusieurs gorgées de bière, bruyamment.
— Une douche chaude, une bière fraîche, super ! elle a dit, en faisant claquer sa langue.
— J’ai mis des draps propres.
— Bonne nuit, elle a dit encore.
J’avais cru quoi ? C’était une manière de me faire comprendre qu’elle voulait rester seule, qu’il fallait que je déguerpisse.
Je l’ai saluée d’un geste de la main qui tenait la bouteille de bière. Je suis sorti en refermant la porte.
J’étais mal, très mal. Moi, c’était d’une douche froide que j’avais besoin. Au bas de l’escalier, j’ai fini ma bière et je suis allé m’en servir une autre. Ce n’était pas dans mes habitudes de boire autant de bières d’un coup, à cause de mon poids qu’il fallait que je surveille. Mais j’avais les flammes de l’enfer dans le bas-ventre, j’ai failli vider la bouteille dans mon slip.
Combien de temps je suis resté à tourner en rond, autour de la table basse, avec ma bouteille vide à la main ! Et ça se disputait dans ma tête ! « Fais pas cette connerie », disait l’ange. « Vas-y, elle demande que ça », répondait l’autre. J’ai senti que je n’en pouvais plus. Tant pis, on verrait bien. J’ai posé la bouteille sur la table, j’ai monté les marches deux à deux et j’ai ouvert la chambre brutalement, sans réfléchir, comme si ma vie en dépendait.
Pascale avait éteint le plafonnier, allumé la lampe de chevet et jeté un mouchoir par-dessus pour tamiser l’ambiance. Elle était sur le drap, le buste relevé sur l’oreiller, complètement nue. On aurait dit le tableau d’un grand peintre.
— Je savais que tu viendrais.
Je me suis déshabillé en catastrophe comme si j’avais un record à battre, j’ai explosé ma chemise et je me suis jeté sur elle. Nos bouches se sont immédiatement trouvées. Nos dents mordaient jusqu’au sang. Elle m’arrachait les cheveux en gueulant, elle soupirait en me déchirant le dos avec ses ongles. Nous étions deux fauves.