ROUND 3

2005 Words
ROUND 3 Le défi Elle était figée, livide. — Mais non. Et si c’est lui, tant mieux, parce que je vais lui casser la gueule. — S’il te plaît, je ne veux pas qu’on me voie ! Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait des manières. Mais ce n’était pas le moment d’entrer dans une longue discussion. — D’accord, comme tu voudras, j’ai dit. Je me suis dépêché d’enlever de la table ce qui pouvait trahir sa présence : la tasse, le café, les couverts, bref, ce qu’elle avait sorti pour son petit-déjeuner. J’ai viré le tout dans l’évier pendant qu’elle rangeait le grille-pain et le beurre dans le placard. J’ai rouvert le placard derrière elle, j’ai retiré le beurre et je l’ai remis dans le frigo. La sonnette a retenti une fois encore. — Monte à l’étage, j’ai dit pendant que j’allais ouvrir. J’ai ouvert la porte au moment même où l’on sonnait pour la troisième fois. C’était Abraham Okocha, mon ami afro-américain. Il a dit : — T’en mets du temps ! Tu dormais ? T’étais aux chiottes ? — Salut, Abraham. J’aurais pu être parti… — Mais t’es là, non ? Il est entré. Je lui ai offert une bière que j’ai posée sur la table basse du salon, et on s’est assis l’un en face de l’autre. Je n’avais envie de rien d’autre que du verre d’eau que je m’étais préparé. Abraham Okocha avait la soixantaine bien sonnée – sonnée, c’était le cas de le dire, avec les coups qu’il avait reçus, et je veux dire aussi qu’en le voyant on lui donnait facilement dix ans de plus et ses cheveux crépus blanchis ne le rajeunissaient pas. Il était né aux États-Unis dans un quartier de Brooklyn, d’un Noir américain et d’une Congolaise. C’est dans la rue qu’il avait livré ses premiers combats. Poussé par un ami, lui-même boxeur, il s’était mis à fréquenter les salles d’entraînement, avec toujours plus d’assiduité, parce qu’il n’avait rien à faire d’autre. Il avait eu son moment de gloire, en catégorie mi-lourd, dans le milieu des années soixante-dix. Le 24 décembre 1984, un accident de voiture lui casse la hanche et met fin du même coup à sa carrière de boxeur professionnel. Il avait 26 ans. Deux ans plus tard, il traverse l’Atlantique et débarque à Nantes. Nos routes se croisent en 2012, j’avais 16 ans. C’était à la sortie d’un bar dans le quartier du Bouffay, vers une heure du matin. Okocha l’avait quitté quelques minutes avant moi. Cinq beurs étaient en train de lui chercher des embrouilles. Peut-être bien qu’il passait pour un impotent, avec sa démarche claudicante, il n’en reste pas moins que sous mes yeux il étale deux des voyous sur le macadam, avant qu’un troisième ne le frappe à la nuque avec une bouteille vide. Il est tombé. Ces enfoirés l’auraient sûrement mis en pièces sans mon intervention. Prétention mise à part, je les ai étourdis tous les trois en moins de deux. Ensuite j’ai aidé Abraham Okocha à se relever. On est retournés au bar pour boire un verre. Okocha a réussi à me convaincre que je frappais vite, fort et juste. On ne devait plus jamais se quitter. — Qu’est-ce qui t’amène ? — J’ai un truc pour toi. — Tu sais qu’on a inventé le téléphone ? — Je voulais te l’annoncer en personne. Ce coup-ci, c’est un peu différent. Il y avait de l’émotion dans sa voix. Je sentais qu’il était tout excité mais qu’il ne voulait pas le montrer. — Je t’écoute. — Tu as été plein aux as, samedi soir. — Je sais. — Peut-être que oui, peut-être que non. — Accouche. — En décembre prochain, le 15. À Saint-Nazaire, ou ici, à la Beaujoire. Ce n’est pas encore décidé. — Combien ? — Cinquante mille. J’ai sifflé. C’était beaucoup d’argent pour quelqu’un comme moi. — Intéressant. — Intéressant ? Il faudrait combien pour que tu dises « Super ! » en faisant des sauts au plafond ? — Autant d’argent pour un combat arrangé ? — Tu te couches pas. Le type qui m’a contacté veut voir du vrai. C’est pour ça qu’il paye ce prix-là. — Dis-lui que c’est d’accord. — Attends, fiston, tu connais pas ton adversaire. Il a pris le temps de porter la cannette à ses lèvres. Sa pomme d’Adam est montée et descendue trois ou quatre fois avec bruit. — Rien à foutre. C’est beaucoup d’argent. — T’emballe pas. Tu sais, je t’en voudrai pas si tu refuses. Je te considère comme mon fils. — Arrête ton baratin. Je le connais par cœur. — Melmet Pamuk2. 2 Prononcez « Pamouke ». — Répète un peu… Abraham a répété en séparant nettement les syllabes, et le prénom et le nom, et en me regardant droit dans les yeux comme s’il s’adressait à un crétin : — Mel-met… Pa-muk. — Nom de Dieu ! — Je savais que c’était foutu, il a dit en faisant mine de se lever. Je vais lui dire qu’il cherche quelqu’un d’autre. Merci pour la bière. Je l’ai retenu par le bras. — T’excite pas. Si tu savais que c’était foutu, tu m’en aurais pas parlé. Je me goure ? — Je t’ai jamais rien caché jusqu’à présent. — Laisse-moi réfléchir. Pour être honnête, je ne sais pas à quoi j’ai pensé. Je ne sais même pas combien de temps je suis resté méditatif. — Y a quelqu’un avec toi ? il m’a soudain demandé, le nez levé, comme un chien renifleur. — Non, pourquoi ? — J’ai cru entendre du bruit en haut. Et puis, ça sent le café et le pain grillé. Tu fais un régime ? J’ai préféré ignorer sa remarque ironique. — Tu diras au type que c’est d’accord. Le match est prévu pour décembre ? Il est donc pas question que je boxe avant. Pour moi, c’est du manque à gagner. Alors je veux 75 000 euros. Et 15 000 de plus si je gagne. Et fais-toi payer 20 000 d’avance. — S’il trouve que c’est trop ? — Combien il va encaisser, Pamuk, pour ce match ? Bon, d’accord, c’est lui qui fait le spectacle. Mais dis-moi combien il va palper : 100 000 euros, 200 000 ?… Quoi qu’il arrive, laisse-le d’abord refuser. De toute façon j’accepte à 50 000. — Tu as bien réfléchi ? Si Pamuk te déglingue, on n’aura plus qu’à aller pointer au chômage, si encore j’arrive à te traîner jusque-là. — Te bile pas. — Comme tu voudras. Je te tiens au courant. Ah, tu sais pas la dernière ? Les frères Albinos sont de retour. — Les Langlais ? À Nantes ! — Ça m’en a tout l’air. Ronald a recommencé à s’entraîner. C’est son frangin qui le manage. Abraham a fini sa bière et, cahin-caha, il s’est dirigé vers la sortie. Je l’ai raccompagné. Il s’est arrêté sur le seuil et m’a suggéré : — Méfie-toi quand même, je crois qu’il y a quelqu’un chez toi. — Toi, méfie-toi de la deuxième marche, elle est casse-gueule. — Je sais, je sais, tu me le dis chaque fois que je viens ! — Alzheimer est dans les parages. Il a fait attention à la façon dont il posait le pied et il s’est éloigné, de sa démarche mal assurée. J’ai refermé la porte. Pascale est descendue. — Qui est ce Pamuk ? — Une espèce en voie de disparition, un tiers homme, un tiers g*****e et un tiers résultat d’une manipulation génétique, plus un petit quelque chose non identifié. Idiot et robuste comme un bulldozer. Enfin, quand je dis « idiot », je veux dire beaucoup plus que la plupart des boxeurs. J’ai ajouté en souriant : — Complètement taré, quoi. — Tu as un complexe de ce côté ? — Peut-être. Ma sœur a fait des études. Pas moi. — Pamuk va te démolir. — Probable. — Tu le dis comme si cela ne te faisait rien… — Je me sentirai sûrement plus mal après la dernière reprise. Si je tiens jusque-là. Et si je me sens encore. Nom de Dieu ! Tu as raison. J’aurais peut-être pas dû accepter. Je me suis mis à rire. Elle a dit : — Je t’ai entendu parler d’un combat arrangé. Qu’est-ce que tu voulais dire ? — Il y a des rencontres un peu spéciales. Le vainqueur est désigné à l’avance. Elle m’a pris dans ses bras, elle a appuyé avec force sa joue sur ma poitrine. — Tu as donc tellement besoin d’argent ! Je l’ai embrassée sur les cheveux puis je l’ai repoussée gentiment : — Qu’est-ce que tu t’imagines ? Y a pas que le fric. C’est vrai, j’en ai pour six ans encore, sept, huit avec de l’optimisme. Mais, tu vois, accepter des combats que la plupart refusent, ça fait aussi partie de ma réputation. On propose plus rien à celui qui commence à décliner les offres. Si le type a négocié ce match avec Abraham, c’est pas uniquement parce qu’il m’a vu samedi soir. Il a entendu parler de moi. Peut-être qu’il est venu à Blain uniquement pour s’assurer qu’on lui avait pas raconté des bobards sur mon compte. Il sait que je peux donner du fil à retordre à Pamuk. Il faut assurer le spectacle. Le bouche à oreille, c’est important ! — C’est pour ça que tu te fais payer d’avance ? — Je me suis fait avoir une fois… — Raconte. — Ça t’intéresse pas. — Tout ce qui te touche m’intéresse. — Les types qui organisent des matchs truqués veulent pas se faire connaître. Au cas où ça tournerait mal. Ce qui est paradoxal, c’est que tout se passe dans les règles de l’art, avec contrats types, signatures et tout le toutime. En fait, c’est de la poudre aux yeux. Eux, dans l’ombre, ils misent le paquet et encaissent des fortunes. Un jour, je signe pour 25 000 euros. Une aubaine. J’aurais dû me méfier. J’ai jamais respiré l’odeur des billets. Ni vu ni connu, le type a encaissé son pognon, et le mien avec, et il s’est tiré. Je devrais même dire « le nôtre », Abraham en a pas vu non plus la couleur. — Mon pauvre chéri. — Heureusement, des tordus de cette espèce, il y en a pas beaucoup dans la profession. Maintenant je reste vigilant. — Et tu n’as jamais retrouvé cet homme ? — Autant chercher une aiguille… Au fait, c’est quoi, ton nom ? — Oh… Chapel. Et toi ? — Montechance. Elle m’a tendu la main. J’ai cru qu’elle procédait aux présentations, par plaisanterie, mais elle m’a saisi au poignet : — Viens. — Où ça ? — Dans la chambre. On est restés au lit tout l’après-midi. Vers six heures on est sortis. On a pris la voiture et on est allés à Nantes par le périphérique. Il faisait lourd, une chaleur d’orage. Je me suis garé dans le parking souterrain devant le palais de justice, enfin, ex-palais, c’est un hôtel de luxe maintenant. Dans des magasins de la rue Crébillon, une rue pour les gens qui ont du fric, je lui ai acheté un jean, deux chemisiers, une paire de tennis (elle s’est changée sur place), des sous-vêtements et quelques objets féminins comme du rouge à lèvres, une brosse et un sac à main pour y fourrer toutes ces bricoles… Vers sept heures, je l’ai emmenée dîner à L’Entrecôte, derrière la place du Commerce. Après on s’est demandé si on devait aller au cinéma. Mais Pascale marchait un peu de travers, le côtes-du-rhône faisait son effet. Alors on est rentrés et on s’est couchés aussitôt. On a fait l’amour pendant une heure. Ça ne m’était jamais arrivé auparavant de faire l’amour deux fois dans la même journée. — Je t’aime, Joachim, elle a dit. Et à nouveau nos bouches se sont rencontrées, nos corps se sont pressés l’un contre l’autre jusqu’à l’asphyxie. *** Le lendemain matin, quand je me suis réveillé, Pascale dormait encore. Elle était sur le côté, tournée vers la fenêtre. Je me suis levé sans faire de bruit. J’ai emporté mes affaires et j’ai refermé la chambre. J’ai fait un brin de toilette rapide, j’ai contrôlé mon poids sur la balance, j’ai enfilé mon survêtement. Avant de sortir, j’ai laissé un mot en évidence sur la table, en appui contre la tasse, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Le ciel était bleu-blanc, légèrement voilé. Il n’y avait presque pas d’air. La journée s’annonçait torride. Le buste emmailloté dans quatre tee-shirts qui me laissaient tout juste de quoi respirer, et capuche sur la tête, un petit sac calé dans le dos, je me suis élancé sur les routes les plus longues qui menaient à Vertou. Maintenir mon poids, garder la forme était mon souci quotidien. Que dis-je ? de chaque instant. Sans condition physique digne de ce nom, point de boxeur. Quand un pro commence à ressentir de la fatigue systématiquement dès le troisième round, il est en droit de s’inquiéter sur son avenir de boxeur. La fatigue, c’est un peu comme la vieillesse : on a beau savoir ce qu’il faut faire, le corps n’obéit pas, le super direct qu’on pensait donner, c’est l’adversaire qui nous l’envoie dans la gueule, et on est déjà au tapis en train de se faire compter sans qu’on se soit rendu compte de rien, et à penser : « Merde ! Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » Enfin, c’est ce que mes copains racontent, parce que, pour moi, ça ne s’est encore jamais produit. J’ai couru pendant deux heures, puis marché pendant une. J’ai fait des étirements sur le parking du marché. J’étais en nage. J’ai bu l’eau fraîche que j’avais emportée dans la bouteille Thermos. Avant de rentrer, comme chaque jour ou presque, à Vertou j’ai acheté Ouest-France. Habituellement, c’étaient les pages des sports qui m’intéressaient. À l’occasion, mon nom était cité. Ce jour-là j’ai été attiré par la Une. Elle était entièrement consacrée à Stéphane Bertellec. Il y avait sa photo. Même si ce nom me disait quelque chose, je ne savais pas qui c’était. En tout cas, ce devait être quelqu’un de connu dans la région. J’ai lu l’article tout en marchant. On écrivait qu’il avait été assassiné dans la nuit de dimanche à lundi, de deux balles dans la tête au volant de sa Mercedes, sur une aire de repos de la route de Vannes en direction de Nantes. J’ai cessé de marcher.
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