Chapitre V : Rencontre avec le diable

2412 Words
Chapitre V : Rencontre avec le diable Extrait : « Le démon m’apparut pour la toute première fois, une nuit, dans son antre sombre. Et pourtant, en plein centre de York. » Caitline marchait d’un bon pas sur le trottoir détrempé. Il s’était mis à pleuvoir une heure auparavant, tandis qu’elle arpentait les rues du centre-ville à la recherche de nouveaux patins à roulettes à trois roues, pour l’anniversaire de Peter qui allait sur ses quinze ans. Elle ne connaissait pas bien les lieux et elle avait dû s’informer auprès d’un passant qui lui avait indiqué une boutique dans Fossgate. La jeune femme avait perdu beaucoup de temps et maintenant, le paquet sous un bras, ses bottines aussi mouillées que la pluie elle-même, dégoutante d’humidité dans son imperméable alourdi et lui collant aux jambes, elle tentait de rattraper son retard. Il était près de dix-sept heures trente ; la nuit était tombée. Tentant de se repérer dans l’obscurité brouillée de pluie et de la brume qui s’élevait du sol, la jeune femme tourna au mauvais endroit et emprunta les Shambles. Elle se souvenait du pittoresque moyenâgeux des lieux et de son histoire inhérente. À la lumière du jour, les maisons à colombages et les multitudes de petites boutiques lui avaient paru pleines d’un charme romantique dont elle avait songé à placer quelques descriptions dans l’un de ses futurs manuscrits. Néanmoins, à cette heure et en plein hiver, les boutiques avaient fermé et la nuit et le brouillard ne laissaient qu’une impression sordide de démesure dans l’étroitesse et le mystère, le chaos des immeubles en porte-à-faux, si resserrés parfois, qu’ils paraissaient se toucher et s’étreindre, amenant chez la promeneuse une désagréable sensation de claustrophobie qui ne lui était pas familière. Ses talons sur les pavés scandaient sa marche irrégulière alors qu’elle plantait un regard inquiet tantôt sur le bout de l’interminable rue, tantôt sur le haut des immeubles dont l’architecture baroque donnait l’impression qu’ils allaient s’effondrer sur elle. Tout à son univers angoissant, elle ne distingua qu’au dernier moment le passant qui arrivait dans sa direction, et qu’elle heurta gauchement. Ennuyée, elle s’excusa. L’homme poursuivit sa route en grommelant, tandis que le colis de Caitline lui échappait et allait rouler plus bas, dans une sente qu’elle n’avait pas remarquée en premier lieu, entre deux étroites maisons, et qu’une sorte de toiture alambiquée rendait plus obscure encore. La jeune femme étouffa un juron d’impatience contre sa maladresse et contre la grossièreté du passant qui ne s’était pas même détourné pour l’aider. Elle tenta de situer dans le noir, la boite contenant les précieux patins de son fils, et crut l’apercevoir, plus bas, minuscule tache rectangulaire et blanche arrimée aux pavés d’un trottoir pentu, à quelques mètres d’elle. Caitline observa la bouche sombre du boyau, entre les deux rangées de maisons anciennes, peut-être un appentis ou une porte cochère ouverte sur une cour intérieure ou autre chose. Elle hésita, prise d’un pressentiment obscur qu’elle refoula, consciente de n’avoir pas le choix si elle voulait récupérer le cadeau d’anniversaire de son aîné. En s’accrochant à la rampe pour descendre l’étroite voie par laquelle son colis avait basculé, elle manqua glisser sur les pavés gorgés de pluie et creusés de canaux à cet endroit, se rattrapa in extremis, et vit avec appréhension la boite rouler plus bas, jusque dans le fond de l’antre sombre entraperçu. Décidément, elle n’avait guère de chance ce soir, et dire qu’elle était déjà en retard ! Les enfants devaient l’attendre depuis un moment déjà. Se le remémorer la fit prendre sur elle. Elle s’accrocha de nouveau furieusement à la glissière, le long du mur de pierre au niveau de l’escalier. Les marches, en partie effacées et rongées par les ans, entravaient le cheminement de Caitline qui avança encore de quelques mètres pour finalement atteindre l’obscurité de la singulière porte cochère, tout au fond, ouverte sur une obscurité plus dense encore. Comme elle se penchait pour ramasser le colis, heureusement bien protégé, un rire se fit entendre, désagréable, sonnant comme un appel à la prudence. Une forme floue et claire fit son apparition, et à nouveau le rire déplaisant. Caitline recula avec précaution, consciente de l’incongruité du phénomène, très proche, consciente également qu’elle-même n’aurait jamais dû se trouver ici, sous cette pluie et cette obscurité grandissante, et à cette heure. Elle poussa un cri de frayeur lorsque la silhouette fantomatique se mua en un agrégat compact qui se jeta sur elle, en la vrillant de son rire strident. Un susurrement à son oreille, comme le glas annoncé d’une horreur à venir. – Quelle inconscience, étrangère… ! Tu te donnes à moi si aisément… Caitline tenta de se dépêtrer de l’intruse dont les traits estompés ne se différenciaient pas du cloaque des ombres. Le contact se rompit. Elle trébucha. – Qui… qui êtes-vous ? La jeune femme s’en voulut de sa voix chevrotante, mais ne parvint néanmoins pas à la contrôler. Elle tenait toujours le paquet dans ses doigts crispés, ne se résolvant pas à lâcher ce symbole d’une existence tout à la fois ordinaire et tranquille. – Tu vas bientôt le savoir. Contemple-moi… Contemple ce que je suis, avant que je me gorge de ton sang. Emplie d’épouvante, Caitline se crut un instant plongée dans l’une de ses propres intrigues, nées de son imagination la plus débridée. Devant elle, se dressait une créature comme jamais elle n’en aurait eu l’idée. Succube d’un autre genre, sordide dans son apparence purement gothique, vampire aux lèvres grimaçantes sur une dentition terrifiante, digne des pires cauchemars. Elle ne la vit pas s’approcher davantage ; pourtant, elle comprit que l’autre était sur elle quand elle fut bousculée rudement sans bien saisir ce qui lui arrivait. La jeune femme tenta de se libérer de l’emprise physique sans y parvenir le moins du monde. L’être avait pris une expression vicieuse en même temps qu’ironique et hasardait déjà sa bouche insane vers la gorge de Caitline qui hurla dans l’espoir d’éloigner le monstre et d’attirer un passant. La jeune femme pensa à ses enfants ; elle ne pouvait mourir ainsi, en les laissant totalement dépendant du bon vouloir de son mari qui prendrait très certainement plaisir à les tenir sous sa coupe, en leur faisant payer le peu d’attention qu’il leur accorderait. Non, elle était beaucoup trop jeune pour abandonner ses deux garçons. – Non… ! hurla-t-elle pour la seconde fois. Non… ! En dépit de l’incongruité de la scène et de son irréalité, quand Caitline sentit sur sa gorge les dents de la goule, puis les pointes dans sa chair, elle crut qu’elle allait vraiment y passer. Et quand la gueule du vampire draina les premières gouttes de son sang, elle manqua se trouver mal et voulut écarter le monstre accroché à elle, en une tentative pour s’y soustraire. Non ! Elle refusait de quitter ce monde de cette façon innommable. Elle gémit de fureur et de peur, gémit encore quand son sang fusa de plus belle et qu’un dégoût instinctif la traversa soudain. Elle crut être le jouet des premières hallucinations lorsqu’une seconde silhouette se manifesta dans un angle de son champ de vision. Silhouette sombre et fugitive, plus haute et plus robuste, qui, sur le moment, agaça ce qui restait de sa conscience, tandis qu’en elle, les premiers soubresauts de langueur apparaissaient. – Oh, non ! supplia-t-elle encore dans un instant de lucidité ; je vous en prie… mes enfants… – Arrête ça, Aidana ! Voix puissante et masculine qui tombe comme un couperet. La harpie s’éloigne subrepticement de la gorge humaine pour se gausser du nouvel arrivant. – Eh bien, Sean, que te prend-il à vouloir t’immiscer entre moi et ma proie ? Ce serait bien la première fois. La diablesse reprit la gorge de sa victime qui ne vit qu’un bras aux contours vague, ne perçut qu’une âme sale et noire, et s’inonda de son sang. Caitline, pâle maintenant, ne tenait debout qu’avec peine. – Contiens-toi ! L’homme ou le monstre vola plus qu’il ne marcha sur la goule et l’arracha à sa victime. La mégère alla valdinguer contre la paroi de roche à l’autre bout, tandis que Caitline s’affaissait contre le torse de l’inconnu, du marbre à l’état brut. Quand il la regarda droit dans les yeux, en se moquant royalement de celle qu’il avait catapultée contre le mur, Caitline tressaillit et crut réellement sa dernière heure venue. Un vampire, cette fois un mâle, se tenait contre elle à la soutenir. Les traits marqués et emplis de cruauté. Les yeux à demi clos, la jeune femme sentit son corps se dissoudre ainsi que sa volonté sous l’attention de l’être singulier. À croire qu’elle vivait l’un de ses romans, songeait-elle, luttant contre une faiblesse croissante. Quand elle parvint à ouvrir les yeux et à les planter dans ceux de cet archange providentiel, ou plutôt de ce cerbère enténébré, elle frissonna de nouveau. Sous son regard vitreux, celui du vampire, énigmatique, la cernait comme s’il escomptait tirer d’elle son énergie restante tout en préméditant de la lui redonner. Partagé entre deux volontés coexistantes. Quel moment insolite que leurs deux regards plongés dans celui de l’autre ! Un peu d’énergie revenait dans le corps de Caitline qui trouva de nouvelles forces et jaugea l’homme contre elle ; son visage… Oh, Seigneur ! Son visage… ! – Caitline, murmura alors le vampire. Caitline, il va falloir vous nourrir… – Oh, non… ! répliqua dans un soupir sa captive qui réalisait ce qu’il sous-entendait. Oh, non ! Pas de ça ! Comme si elle pouvait déjà deviner de quoi il s’agissait ! – Pour vos enfants, Caitline… Si vous voulez survivre… pour eux. Comment connaissait-il son nom ? Son histoire ? Elle laissa la question en suspend quand dans une vision d’atrocité saisissante, l’être se dénuda le torse et le griffa de ses doigts longs et nerveux, s’arracha un lambeau de peau d’où un sang riche et sombre jaillit, captant son attention fragile. Caitline fixa le filet de sang sinuant au sein de la pilosité virile. Tétanisée, elle ne bougeait plus, rivée à son bourreau et aussi démunie qu’une poupée déshumanisée. Avec une rapidité hypnotique, la main du vampire attira brutalement la tête de la jeune femme contre son torse et contraignit sa bouche à s’y appliquer, la forçant à boire et se repaître à son tour de son essence mystique. Quand dans sa gorge l’élixir précieux se mit à s’écouler, Caitline exhala une plainte, un sanglot. Sans plus résister ni protester, elle buvait, aspirait, absorbait la substance qui la ramenait à la vie. L’extase qui la tenait enlacée à l’être qu’elle ne voulait que fuir, la faisait geindre d’impatience et répugner à relâcher sa prise. À ses côtés, elle entendait l’être gémir de la même contrariété, de cette convoitise inopinée qui les tenait tous les deux. Le cœur de ce dernier, au travers de la chair, participait du même rythme saccadé, se collait au sien pour ne pas manquer un seul battement, une seule brève pulsation, afin de l’amener lentement à battre sur un rythme commun et apaisant, et pourtant, derrière le tempo singulier, la jeune femme y percevait l’excitation torride qui le tenait. Elle savait que bientôt, il ne se maîtriserait plus, le savait… Les lèvres de l’être remuèrent contre son cou. – Il faut cesser… Cesser, Caitline… Sous l’emprise du flux prodigieux, gommant l’expérience alors même qu’elle la perpétrait, celle-ci n’écoutait pas, s’abreuvait, inconsciente de l’aura noire qui montait du vampire. – Caitline… ! Ce fut un rugissement qui la figea, tandis que deux mains la rejetaient en arrière avec une force qui manqua lui briser la nuque. – … Je ne contrôle plus, Caitline, si vous comptez vivre, il faut partir… Éloignée du fluide salvateur, la jeune femme dévisagea d’un œil égaré l’homme qui la sondait d’un regard de braise. Les yeux rouges montraient plus que tout autre chose, l’appétit monstrueux qui le possédait. Elle comprit qu’il s’était retenu plus qu’il n’aurait dû et qu’il allait bientôt faire taire ses scrupules, obsédé par sa propre faim. Pourquoi n’avait-elle pas capté le message de sa voix oppressée lorsqu’il s’était adressé à elle ? Pourtant, le rouge de ses yeux s’amenuisait au fur et à mesure de l’étrange tendresse qui venait remplaçait la cruauté première des traits du vampire. Comment faisait-il cela ? Se maîtriser à ce point ? Il se détourna d’elle et sa voix envoûtante, simple murmure dans la nuit, s’adressa à l’autre, la démone remise sur ses pieds et qui les lorgnait avec une haine sans équivoque. – Aidana, qu’allais-tu faire ? Pourquoi ôter la vie à une mère… Il y en a tant d’autres… Râle de frustration de l’autre vampire obligée d’écouter l’aura puissante du mâle. – Ne vois-tu pas ce que cette mortelle a de particulier ? Ses créations nous font exister et à la fois nous soutiennent. Ses pensées, ses livres… Ne la touche jamais plus, Aidana. Jamais plus… Cri strident de colère du succube qui s’enfuit au sein de quelque espace que Caitline ne discerne pas. Soulagement manifeste de celle-ci à voir la créature se dissoudre dans les ombres. Pourtant, l’autre monstre la tient toujours sous son contrôle. Comme s’il percevait ses pensées, le vampire se tourne vers elle ; ses bras puissants se resserrent sur sa taille et elle n’a pas le temps de se troubler qu’elle est emmitouflée dans l’ample manteau du vampire et emportée plus vite que sa propre pensée ne pourrait agir. En un geste doux qui la surprend, l’une des mains du vampire vient chercher sa tête pour la plaquer contre son torse et la protéger du vent et de la pluie, du froid de la nuit qui les cernent. Dans un songe éveillé, la jeune femme porte ses lèvres sur le cuir qui habille l’être de l’enfer, caresse le vêtement comme s’il était une part de lui. Et dans le cœur de l’être, une douceur sans nom qui le taraude en dépit de sa faim. Elle a l’impression qu’ils voguent, invisibles, au-dessus des sols de la ville dont elle aperçoit subrepticement les pavés comme huilés d’humidité. L’univers baroque des Shambles s’éloigne peu à peu, et avec lui, les faîtages de tuiles verdissantes et les portants de briques déviants qui s’entremêlent aux murs d’enduits et de poutres anciennes des autres bâtisses. Bientôt, ils atteignent des rues plus larges ; un bout de High Petergate est à peine entraperçu que déjà surviennent la place Saint-Léonard et son Théâtre Royal. Curieuse, Caitline y jette un coup d’œil avant que le vampire ne l’emporte plus loin vers la voie de Bootham et de ses habitats spacieux, puis son parc de verdure. Enfin Clifton, puis Greencliffe Drive et ses cottages aux toits sages qui peuplent progressivement leur monde de la nuit, leurs haies en sommeil et leurs cyprès protecteurs. Elle croit distinguer le ruban de l’Ouse qui se rapproche et dont la couleur des eaux se fond à celle de l’obscurité. Et quand il la dépose tout près de sa maison, qu’elle croit tout à coup qu’ils n’ont finalement jamais quitté le sol et que le son de sa voix lui chuchote de ne plus jamais revenir, là-bas, au soir tombé, sa victime éprouve des difficultés à se tenir sur ses jambes, au point qu’un instant, le regard de l’être s’illumine d’un rire intérieur, puis s’éteint quand l’inquiétude prend le relais. – Pourrez-vous marcher seule ? Il lui tend le colis pour lequel toute cette folie a eu lieu. A-t-elle compris ce que ce dernier a failli lui coûter ? Sans doute que oui. Elle l’avait néanmoins, pratiquement oublié. Le regard de l’être est dans le sien comme le sont ses pensées. Il l’observe silencieusement de l’intérieur. Engourdie, la jeune femme acquiesce : – Ça va aller, je crois… Merci. – Ne revenez jamais là-bas, Caitline, jamais dans les ombres. Son ton insistant s’ancre dans l’esprit de sa protégée qui bégaye : – Oui…, oui, bien sûr… Et puis, il est parti, avant qu’elle n’ait l’idée ou le dessein de l’interroger. Plus rien ne laisse supposer de sa présence réelle. Plus rien ne transpire de l’effrayante aventure, que le cadeau dans son emballage, maculé et imbibé de pluie. Derrière Caitline, la porte de la maison se referme, tandis qu’au loin, loin à l’abri des regards, le vampire veille.
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