Chapitre IV : L’éditeur

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Chapitre IV : L’éditeur Extrait : « Je n’aime pas ceux qui prennent les autres de haut. Généralement, il me suffit d’un regard dans leur direction pour qu’ils cessent leur petit manège. Mon éditeur n’était pas de ceux-là. » La société d’édition était située dans le centre de la ville de York, dans Bootham, près de Saint Leonard’s Place, et plus proche encore de Marygate cernée tout du long par la portion de remparts encore debout. Les galeries d’art et les librairies florissaient dans le coin, au milieu de nombreuses autres petites boutiques et de restaurants de standing. La façade de l’agence éditoriale s’affublait de colonnes, de part et d’autre de son entrée spacieuse, et rappelait diverses facettes de l’histoire du pays. Stefan Henry, son agent, la suivait depuis trois années, l’encourageant à écrire depuis qu’il avait lu son premier manuscrit. D’un naturel traditionaliste, il avait néanmoins des goûts artistiques proches des siens, et s’intéressait, à l’instar de Caitline, à l’étrange et au mystique. La jeune femme souhaitait lui soumettre une nouvelle version du manuscrit en cours d’écriture. Il était important pour elle d’échanger régulièrement avec lui sur le sujet. Ses retours, invariablement perspicaces, lui apportaient une certaine stabilité et la persévérance nécessaire à la production de l’œuvre à venir. Tout juste la quarantaine, l’homme exerçait dans le milieu depuis une dizaine d’années et côtoyait de nombreux écrivains. Cependant, il ne travaillait vraiment qu’avec un petit cercle restreint dont Caitline faisait partie. Son dynamisme et sa créativité plaisaient à la romancière qui trouvait en lui un éditeur suffisamment ouvert à la modernité pour être crédible à ses yeux. Avant lui, elle avait approché certains de ces magnats de l’édition, imbus de leur personne et retranchés dans un conservatisme beaucoup trop strict pour lui permettre de s’épanouir dans son art et d’améliorer son travail d’écriture. Elle avait gâché son temps et son énergie avant de comprendre qu’il lui fallait découvrir l’une de ces perles rares : un éditeur prêt à l’écouter et la conseiller, sans pour autant l’accabler de critiques sévères et improductives. Elle avait sillonné loin hors de son secteur, avant de finalement le trouver sur York. Son récent emménagement dans cette ville allait lui faciliter la vie. Installée dans son office, dans un fauteuil moelleux qui faisait face à celui de l’éditeur, elle regardait par les fenêtres à guillotine et à petits carreaux donnant sur Bootham, les cyclistes et les piétons qui déambulaient dans le brouillard de ce milieu de matinée. En venant ici, elle avait admiré les maisons de caractère, principalement édifiées en brique, et leurs enfilades de fenêtres spacieuses et de porches élégants. Caitline se détourna pour porter son attention sur son agent qui avait reposé les feuillets chargés d’une écriture dense, et s’adressait à elle : – À votre habitude, vous avez réalisé un beau travail de préparation. Certains détails en témoignent… C’est ce que j’apprécie notamment chez un auteur, sa minutie dans la phase préparatoire. Vous le savez. Il lui sourit. – J’ai aussi modifié l’intrigue initiale. – Oui. Quelque chose vous rebutait dans cette dernière ? – Pas vraiment. Néanmoins, j’ai trouvé plus pertinent de déconstruire le schéma de base pour cette nouvelle tournure. Cela vous déplaît ? – Non, au contraire, c’est plutôt astucieux. L’intérêt du lecteur en sera ferré davantage. Et j’aime particulièrement le style et le ton de ce nouveau manuscrit. Ils s’écartent légèrement des précédents. Une volonté derrière ces changements ? – Je dirais que je me suis laissée emporter par les personnages de l’histoire. Il me semble qu’ils courent devant moi plutôt que l’inverse. Il sourit de nouveau. – Je vois. Cependant, n’oubliez pas de rester, malgré tout, maîtresse de cet univers en construction. Faites semblant de vous laisser porter, mais à la fin, désignez votre but et atteignez-le. Vous en gagnerez en cohérence. – J’en prends note, Stefan. Très bien. Comment allez-vous faire grandir vos personnages ? – Je n’ai pas vraiment décidé. Sans doute l’héroïne devra-t-elle revoir sa conception de l’existence et ses valeurs, trouver des repères plus appropriés. Quant au personnage masculin, j’éprouve des difficultés à déterminer sa progression. Ses notions d’ancrage dans sa réalité singulière devront certainement s’adapter au monde tel qu’il va se révéler pour lui. S’il prend les décisions qui s’imposent… – Vous préférez ne pas savoir à ce stade, n’est-ce pas ? – Oui, c’est un peu ça. Disons que je ne prétends pas figer les choses dès à présent ; je ne souhaite pas m’interdire des alternatives que je ne discerne pas encore. L’éditeur tapota d’un doigt le dossier entre ses mains. – Dans la trame de votre manuscrit, je ne perçois pas le rapprochement entre vos personnages. C’est volontaire ? – Un problème d’éthique personnelle que je vais devoir dénouer moi-même. C’est comme si je m’interdisais également de juger à cette étape de l’histoire. – Je comprends. C’est plutôt bien vu. À l’instar de vos personnages, vous songez cependant à l’éventualité d’un réajustement de votre identité intrinsèque, je me trompe ? – Non. Vous me cernez bien, Stefan. – C’est mon travail, non ? Eh bien, je ne peux que vous encourager à poursuivre l’aventure. N’hésitez pas à me contacter si vous croyez vous embourber. Je suis curieux de voir le manuscrit abouti. Il devrait en valoir le détour. Il se leva et Caitline l’imita. Il y avait chez cet homme, en dépit de sa taille dans la moyenne, et dans sa blondeur délavée, une assurance tranquille qui avait toujours plu à la jeune femme.
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