Chapitre III : Dans les branches du cèdre
Extrait : « …ma passion pour les hauts cèdres appelait en moi des souvenirs depuis longtemps éteints. La forêt se rapprochait… »
Caitline était furieuse. Cette semaine avait été particulièrement exécrable. Dans un désir certainement inconscient de reprendre sa famille en main, James avait été odieux, imposant sa présence aux enfants d’une manière trop flagrante.
Au retour de classe dans l’après-midi, Peter avait prévenu sa mère de ce qu’il ne serait pas là dans la soirée, et comme elle l’avait présumé, James était parti dans une colère mémorable en l’apprenant, et Tommy avait regagné sa chambre, surexcité et en pleurs.
À présent, Caitline ne parvenait pas à se concentrer sur l’écriture des premiers chapitres. Au-dehors, derrière l’unique fenêtre des combles, les branches du cèdre s’agitaient comme autant de bras démoniaques, tandis qu’un vent v*****t s’abattait sur la région. En dépit de son chandail de laine, l’humidité de l’air ambiant la faisait frissonner par instants. Elle quitta son poste de travail pour aller scruter, à la fenêtre, l’aggravation du mauvais temps. L’orage menaçait depuis plusieurs jours déjà. Les médias l’annonçaient de manière imminente depuis l’aube. Les pelouses des habitations se couchaient en ondes parallèles sous les assauts du vent, tandis que les arbres des jardins se tordaient de manière alarmante. Les branches du cèdre giflaient la façade de la maison, et le mugissement du vent, d’abord étouffé, se métamorphosait en hurlements stridents. En bas et à l’étage, les volets avaient été fermés, mais ici, il n’y avait pas de protection possible. Caitline ne le regrettait pas ; elle affectionnait particulièrement ce vent et ses assauts, tout comme la pluie cinglante qui s’était mise à tomber dru quelques minutes auparavant.
La nuit, le déchaînement des éléments prenait des proportions dantesques qui les rendaient incomparables. Comme son regard se noyait dans la ramure sombre du cèdre et la fouillait jusque dans ses profondeurs, Caitline sursauta brusquement, sous le coup d’une vision particulièrement choquante. En examinant de plus près l’univers secret du titan végétal, elle s’employa à capter ce qui venait de s’imposer à elle en un flash obscur et menaçant. Sondant plus minutieusement le feuillage, elle s’ingénia à assimiler le schème ténébreux qui l’avait percutée presque mentalement. Prudente, elle s’apprêtait à s’éloigner de l’octogone de verre, quand à la limite de son champ de vision, le visage se matérialisa de nouveau, comme tout à l’heure, au moment où l’éclair avait surgi de l’océan nocturne et qu’une image très nette d’un faciès singulier s’était incrustée en surimpression sur le ciel tourmenté et dans ses propres yeux. Effrayée maintenant, Caitline tenta de rompre le lien vers l’extérieur qui la rivait sur place sans bouger ; une force inconnue la maintenait, ici, comme pour lui commander de regarder encore. Ses yeux la piquaient, tandis que son esprit absorbait contre sa volonté, l’image de l’être qui l’observait. Caitline crut qu’elle s’évanouissait quand le mirage sombra soudain et que ses jambes l’abandonnèrent en la projetant sur la moquette. Elle se retrouva à genoux sur le sol des combles, en pleine confusion.
En se relevant, la jeune femme évita de regarder du côté de la fenêtre et rejoignit un fauteuil près de son bureau. Quand elle ferma les yeux pour retrouver un semblant de tranquillité, elle se surprit à redessiner mentalement et machinalement les traits entraperçus dans une évocation d’enfer. Envahie par les réminiscences, tout son corps se mit à trembler. Tel un enfant tétanisé par la peur, Caitline se recroquevilla dans son fauteuil, ses doigts s’accrochèrent au cuir des accoudoirs pour mieux s’y arrimer, puis elle ne bougea plus.
Il s’écoula de nombreuses minutes avant que son esprit ne se rebelle et qu’elle ne s’efforce d’affronter l’image résiduelle, au fond de son iris. Reproduisant patiemment l’ébauche maladroite des traits cruels, et à la fois beaux, de l’être dont l’émanation l’avait à ce point effrayée, elle lutta de nouveau contre la peur instinctive, s’exhorta à poursuivre la tentative et peu à peu, sa peur s’amenuisa jusqu’à n’être plus qu’un nébuleux relent, aux tréfonds de son esprit. Quand elle se fut accoutumée à sa création mentale, Caitline, désorientée, finit par se relever ; elle recouvrit de sa housse la lourde Underwood, et descendit l’étroit escalier menant à l’étage inférieur. Elle ne savait pas ce qui s’était passé là-haut, mais elle avait intérêt à se reprendre rapidement. Sans doute, l’orage avait-il réveillé des terreurs enfouies, que l’écrivaine, en elle, avait été prompte à déterrer pour invoquer des forces créatrices dont elle n’avait rien su, mais dont elle se nourrirait par la suite afin de poursuivre l’œuvre de fiction. Dans leur chambre, James ronflait paisiblement et ne s’éveilla pas quand elle se glissa dans le lit. Pour une fois, elle était presque réconfortée de se retrouver au côté de son mari. Pourtant, le sommeil tarda à venir et des images d’horreur surprenantes la hantèrent une partie de la nuit.
La tempête dura deux jours et durant ces derniers, Caitline, tout en se traitant de lâche et d’imbécile, ne put se résoudre à retourner dans les combles. Elle s’installa dans le salon et travailla sur ses textes manuscrits, n’ayant pas même le courage d’aller chercher la machine à écrire.
La semaine qui suivit, James repartit en voyage avec ses associés, pour un nombre de jours indéfini, et Caitline respira, se persuadant même de ce que sa posture lors de la tempête, n’avait été que la conclusion logique d’une semaine de tension difficile. Fidèle à son habitude, son mari n’avait pas été très prolixe sur le genre de commerce qu’il devait mener, cette fois encore, avec les associés de la firme. Il ne s’étendait jamais sur les contrats en cours, sur le type d’acheteurs ou de vendeurs avec qui il traitait régulièrement. Elle avait néanmoins rencontré, à diverses reprises, plusieurs d’entre eux par le passé, mais n’avait, ces fois-là, pas été convaincue par leur entreprise, leur langage ou leurs attitudes. Des industriels et des exportateurs, pour la plupart, des négociants également. Des individus à l’antithèse de son propre personnage et des valeurs qu’il incarnait. La jeune femme n’était pas d’un abord austère ou fier, et ne fuyait pas les contacts ; encore fallait-il que ceux-là correspondent à certains critères de conduite avec lesquels elle pouvait se retrouver elle-même. Dans tous les cas, bien que sachant que James les amènerait à la maison par la suite, elle préférait que ce fût le moins souvent possible.
Anticipant le plaisir de se recentrer sur son travail sans avoir à redouter la venue impromptue de son mari, elle repartit dans les combles et travailla d’arrache-pied sur son dernier manuscrit. Ses idées lui venaient plus facilement, le texte coulait de son esprit à ses doigts qui pianotaient sur les touches du clavier à une vitesse surprenante. Saturée de concepts féconds et inhabituels à ce point, l’écrivaine ne pouvait plus cesser d’écrire.
Quelques jours plus tard, Caitline recevait une lettre de son éditeur qui lui apprenait que la trame de son « scénario » lui plaisait et qu’il envisageait de l’éditer, une fois qu’il serait achevé, sous réserve de quelques retouches et restructuration qu’il lui suggérait. Avec celui-ci, cela ferait le troisième roman qu’il publierait pour elle. La jeune femme était radieuse. Sa verve littéraire augmenta encore, et avec elle, le sentiment très fort d’irréalité qui s’emparait d’elle chaque fois qu’un roman en cours de création exigeait tout son temps. Elle s’enfermait dans les combles et s’attelait à l’intrigue de l’histoire qui se dessinait ou se redessinait à la cadence de ses nouvelles idées, n’hésitant pas à en déformer la structure, à la mettre sens dessus dessous pour mieux la remodeler selon ses desiderata ou ses impulsions du moment, introduisant les personnages, leurs lieux de prédilection, ainsi que leurs objectifs et leurs dominances propres.
Caitline ne surgissait des combles que lorsque le timbre de l’entrée la rappelait à l’ordre. Elle descendait alors, détendue et sereine à l’idée de revoir son cadet et de toucher un peu de la réalité du présent en lui préparant son goûter et le dîner du soir. Quand Peter revenait à son tour, ils s’accordaient une balade à trois dans leur nouveau quartier, échangeaient quelques mots ou plaisanteries avec un voisin ou un autre, se poursuivaient parfois en riant, puis rentraient affamés.
Lorsque James fit de nouveau son apparition, Caitline se mit à considérer les combles comme son dernier refuge. Un soir, alors qu’elle avait veillé tard, installée sur le canapé, un calepin et un stylo à la main, accaparée par la somme des corrections que nécessitait le manuscrit, elle s’y endormit sans y prendre garde et au cœur de la nuit se réveilla, surprise de se trouver là. Hésitant à redescendre, elle chercha le plaid tombé à ses pieds, s’en recouvrit et observa les rayons de lune irradiant l’espace obscur des combles. Il y avait quelque chose de beau et de malsain à la fois dans cette obscurité intense, palpitant dans les coins, et cette lumière de lune au centre, bien vivante et orientée sur le canapé sur lequel la jeune femme était couchée. Nuage nébuleux de lumière au sein de la noirceur opaque. Caitline n’osait faire un geste de crainte d’elle ne savait quoi. En tournant légèrement la tête, vers le bureau face à la fenêtre, elle crut discerner une ombre volatile dans un angle sur la droite, mais la sensation disparut si vite qu’elle pensa avoir imaginé la trace ou les contours mouvants. Pourtant, l’impression d’être observée, celle d’une présence proche, était maintenant si forte que Caitline en avait la chair de poule, et pour tout l’or du monde, elle n’aurait mis un pied par terre. Se dissimulant sous le plaid, à l’instar d’une gamine pusillanime, elle espéra que la perception n’avait été qu’une déviation des ombres projetées par la lumière venant de l’octogone de verre.
Elle dut se rendormir, et à l’aube, quand elle émergea des limbes de la nuit, le plaid de nouveau à terre, et que le rappel de son effroi nocturne revint la hanter quelques secondes, elle se mit à sourire en se traitant de froussarde. Et dire qu’elle écrivait des scènes de terreur où vampires et incubes infernaux affrontaient les humains, et qu’elle tombait à son tour dans le panneau ! Quelle petite fille elle faisait ! Pour la troisième fois, Caitline se rendormit, mais cette fois, beaucoup plus paisiblement. Quand elle se leva et descendit préparer le petit déjeuner de Tommy et de Peter, elle réalisa qu’elle avait, au final, merveilleusement dormi.