Anna
Le plateau d’argent reposait intact sur la petite table d’appoint et l’odeur du bouillon de volaille mêlée à celle du pain frais me soulevait le cœur d’une nausée si visqueuse qu’elle me brûlait l’œsophage. Manger était au-dessus de mes forces car ma gorge était si serrée que l’air lui-même peinait à se frayer un chemin jusqu’à mes poumons. Allongée sur le dos, les yeux fixés sur les moulures blanches du plafond, je sentais mes larmes couler en silence, traçant des sillons brûlants sur mes tempes avant d’aller mourir dans mes cheveux, et je tremblais d’un tremblement fin et continu qui semblait venir du plus profond de mes os.
Lucette s’approcha du lit avec une lenteur de spectre, ses doigts agiles dénouant les rubans de ma robe de jour pour m’aider à enfiler ma chemise de nuit, mais chaque effleurement du tissu contre ma peau me faisait sursauter. Je compris que si je restais bloquée dans le silence de ma tête, la panique finirait par me rendre folle, aussi je tournai légèrement la tête vers elle et murmurai d’une voix qui n’était plus qu’un souffle brisé :
__ Lucette… parle-moi de lui. Parle-moi de Kaël de Montfort.
Le simple fait de prononcer son nom fit rater un battement à mon cœur, et je vis dans le miroir de la garde-robe les mains de Lucette se figer instantanément contre mes omoplates tandis que ses joues habituellement roses s’empourpraient d’un coup et que ses yeux fuyaient les miens.
__ Ce n’est pas des histoires pour vous, mademoiselle Anna, balbutia-t-elle d’une voix maladroite. Le Colonel a interdit qu’on prononce ce nom ici.
Je me retournai alors vers elle, mon visage baigné de larmes, et la suppliai d’une voix étranglée :
__ Je t’en supplie, Lucette, je dois savoir à quel monstre ma vie est promise.
Ma servante laissa échapper un long soupir tremblant, vaincue par la détresse qui me tordait les entrailles, puis elle s’assit prudemment sur le rebord du matelas et baissa la voix jusqu’à n’être plus qu’un sifflement.
__ On dit des choses terribles sur lui, mademoiselle. Sur les champs de bataille, il n’épargne personne, pas même les blessés ni ceux qui se rendent, et il les passe tous au fil de l’épée sans un cillement. Les soldats de l’Empire l’appellent le Duc de Fer parce que son cœur a la dureté et le froid de ce métal. Rien ne l’émeut, dit-on, et sa fortune est bâtie sur des montagnes de cadavres car il possède des usines entières qui fabriquent des armes noires sur tout le continent.
Je ramenai mes genoux contre ma poitrine en serrant mes bras autour de mes jambes pour m’empêcher de m’effondrer, comprenant soudain que l’homme silencieux qui avait dansé avec moi, celui dont la main gantée avait effleuré mon poignet, n’était autre que ce boucher. Mais Lucette n’avait pas fini, et sa voix changea encore d’intonation pour devenir plus basse, presque conspiratrice, comme si elle allait révéler quelque chose d’interdit.
__ Malgré toute cette cruauté, toutes les femmes de la capitale de Montfort perdent la tête dès qu’il paraît à cause de son visage d’ange, de ses traits si parfaits qu’on lui donnerait le Bon Dieu sans confession, mais sa nature est sauvage...