- I -

3176 Words
- I - La journée avait été chaude et la nuit s’annonçait lourde. Le climat de l’île, humide et doux, était différent de celui dont Marwen avait eu l’habitude à Rennes. Son père, le docteur Goulaouenn, lui avait expliqué que le Gulf Stream, un courant d’eau chaude venu du Mexique, baignait généreusement les côtes de l’Île Verte. De la collision entre ce courant chaud et les courants froids de la Manche et de la mer du Nord naissaient des mouvements d’air aux effets violents et complexes. Ainsi s’expliquaient, avait conclu le docteur Goulaouenn, la fréquence et la brutalité des orages sur l’Île Verte. Un éclair déchira le ciel. Son éclat bleuté illumina un instant l’ombre de la chambre, puis la nuit engloutit de nouveau la pièce. Marwen, dans son lit, frissonna d’aise et commença à compter : – Un – deux – trois – quatre – cinq… Le tonnerre fit vibrer l’air nocturne. – Foudre à cinq kilomètres ! s’exclama-t-elle. Elle se plaisait à compter les secondes entre l’éclair et le tonnerre, qui indiquaient à combien de kilomètres la foudre avait frappé. Comme tous les soirs depuis son arrivée récente sur l’Île Verte, Marwen avait entrebâillé les volets de bois, que sa mère fermait toujours soigneusement. Par la fenêtre ouverte, les odeurs, les bruits et les visions du dehors emplissaient sa chambre. Elle adorait l’intensité et la beauté des orages. Elle ne les craignait pas. Au contraire, du confort de son lit douillet, elle les savourait comme un poison délicieux, potentiellement mortel mais innocent à petites doses. L’île où sa famille et elle venaient d’emménager était connue pour ses « tempêtes électriques » (comme les appelait en plaisantant son père). Cela aurait pu effrayer un esprit moins téméraire, mais Marwen, bien que de santé fragile, avait du caractère. Par la fenêtre, la nuit était opaque, sans lune. Il devait être tard. Un vent faible mais insistant faisait grincer les volets sur leurs gonds rouillés. Dans le lointain, l’orage continuait doucement de gronder. Marwen soupira. Le corps détendu dans son lit chaud et confortable, elle se sentait bien. Le Manac’h, comme un chien fidèle, veillait sur elle, silencieux et dévoué. Il flottait au pied de son lit, ses contours flous et opalescents éclairés très faiblement, à peine perceptibles. Il ondoyait là, à la fois étrange et familier, sa clarté vaporeuse comme une lanterne dans la brume. Marwen lui sourit. Tout allait bien et, pour une fois, elle qui était souvent malade n’avait mal nulle part. Elle ferma les paupières et le sommeil mollement la reprit. Quand la sonnette d’entrée rompit le silence de la grande maison, Marwen n’ouvrit même pas les yeux. Ce genre d’incident était fréquent chez ses parents. Son père était le seul médecin de l’île, et on venait le chercher à toute heure du jour et de la nuit. Elle l’entendit se lever et aller ouvrir la porte. Toutefois, au lieu de l’activité qui suivait d’habitude ce genre de visites (le docteur s’habillant en hâte et attrapant au vol sa sacoche préparée par sa femme), Marwen n’entendit rien du tout. Ce silence inhabituel l’alerta. Elle ouvrit les yeux. Elle entendit sa mère se lever et aller retrouver son mari dans le vestibule. Quelques phrases furent échangées à voix basse et un cri de détresse échappa à Mme Goulaouenn. Puis la porte d’entrée claqua, et des voix étouffées se firent entendre de l’extérieur. Marwen ne distinguait pas les paroles prononcées, mais leur ton lui sembla emporté. Elle s’assit dans son lit. Une dispute ? Avec qui ? Et à quel sujet ? Enfin les voix se turent. La porte d’entrée se rouvrit et se referma, cette fois-ci en douceur. Des chuchotements animés lui firent tendre l’oreille. Quelque chose d’insolite se passait. Elle se leva en frissonnant, et ses pieds nus se recroquevillèrent au contact glacé du plancher. Elle se dirigea à tâtons vers la porte qui, malgré ses précautions, grinça quand elle l’ouvrit. Les voix venaient du vestibule en bas. Elle avança aussi silencieusement que possible vers la rambarde de l’escalier qui surplombait l’entrée. Une planche craqua sous ses pas. Les murmures se turent immédiatement. Elle attendit le souffle haletant. – Tu as entendu ? dit sa mère. – Ce n’était rien, répondit son père. Mme Goulaouenn, sans doute rassurée par son mari, reprit : – C’est impossible que ça recommence… Je ne peux pas croire que ça puisse recommencer… Après tant d’années… – Calme-toi, dit le Dr Goulaouenn de sa voix apaisante. Ce n’est plus pareil. Le temps a passé. Et puis je suis là. – Oui, dit Mme Goulaouenn, mais maintenant j’ai des enfants, des filles… Marwen crut alors entendre un bruit de sanglot étouffé. Le silence se creusa un instant autour de cette plainte, puis la voix de son père reprit gentiment : – Allons nous coucher. – Tu peux aller te coucher, toi, après tout ça ? – Je sais que c’est dur pour toi, ma chérie, mais je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre ce soir… Allez viens. Marwen entendit un autre sanglot mal réprimé, suivi d’un froissement de tissu. Elle visualisa son père, le bras autour des épaules de sa mère qui pleurait, essayant en vain de la réconforter. Qu’est-ce que ça voulait dire ? – Tu ne crois pas qu’elle a entendu là-haut ? dit alors sa mère d’un ton anxieux. – Non, répondit son père. – J’ai entendu du bruit. – C’est juste la maison qui craque. Ne t’inquiète pas ! De toute façon, on ne peut pas protéger les enfants de tout. Parfois c’est mieux de les informer. – Pas dans ce cas-là ! répliqua-t-elle d’un ton sans appel. Elle n’a pas besoin de savoir ça. En plus, tu sais comme elle est fragile ! Le bébé ne me donne pas tant de soucis ! Marwen en avait entendu assez pour savoir qu’elle n’était pas censée être là. Elle retourna dans sa chambre, un drôle de sentiment au cœur. Quelle était cette chose si terrible qui faisait pleurer sa mère ? Qui était le mystérieux visiteur dont la seule vue l’avait fait crier ? Incapable de se rendormir, Marwen pensa allumer la lampe à pétrole et lire un peu, mais quelque chose de plus fort qu’elle l’incita à se diriger vers la fenêtre. Dehors, une lune fine et voilée éclairait à peine le jardin et le bois qui le bordait. Marwen allait retourner vers son lit, lorsqu’un mouvement à l’orée des arbres retint son regard. Elle s’approcha de la fenêtre et concentra son attention sur ce qu’elle avait cru voir. Rien. Probablement un renard. L’île en regorgeait. Ils rôdaient la nuit aux abords du village dans l’espoir de trouver de quoi manger. Elle s’apprêtait à rejoindre son lit quand un flux glacé la traversa et la fit frissonner. Une peur inexplicable. Elle se concentra une dernière fois sur le jardin et vit soudain une silhouette pâle, drapée dans une longue cape, se détacher de la ligne sombre des arbres et avancer lentement hors de l’abri du bois. On eût dit un pèlerin du temps passé ou un moine. L’inconnu s’immobilisa en face de sa fenêtre. Deux points lumineux luisaient un peu plus loin à la hauteur de ses genoux. Bien qu’elle ne puisse voir son visage noyé dans l’obscurité, elle sentit qu’il la regardait. Elle eut le réflexe de se rejeter en arrière, puis se raisonna : l’étranger ne pouvait pas la voir dans l’obscurité de sa chambre. Avec prudence, elle se rapprocha de la fenêtre. Elle jeta un coup d’œil à l’extérieur. La lune était cachée. Quand le nuage qui la dissimulait passa, l’homme encapuchonné avait disparu. Marwen retourna à tâtons vers son lit, guidée par la lueur pâle du Manac’h qui lui en indiquait la position. Elle tremblait de froid et de frayeur. Même blottie sous son édredon douillet, elle ne parvint pas à se réchauffer. L’aube finalement se leva et Marwen n’avait pas réussi à se rendormir. Le ciel était clair et rougeoyant. Marwen pressentit que cette journée ensoleillée de septembre 1939 serait un jour mémorable. *** Le télégramme était déplié sur la toile cirée quand Marwen revint de la boulangerie. Elle avait entendu des voix masculines venues de la cuisine et avait ralenti le pas devant la maison pour tenter d’entendre ce qui se disait. Par la porte-fenêtre entrouverte, elle vit son père assis à la table avec Monsieur le Maire. Ils avaient tous les deux l’air soucieux. – On ne peut pas se passer de vous ici ! disait le maire avec conviction. On a vécu assez longtemps sans médecin après la mort du docteur Lebec. On ne peut pas se retrouver dans cette situation. Je vais leur faire savoir, moi, à la préfecture et même, s’il le faut, au ministère ! – Je ne veux pas de traitement de faveur. – Ce n’est pas pour vous Dr Goulaouenn ! C’est pour la commune et je pourrais même dire l’île entière ! L’arrivée de Marwen interrompit la conversation. – Bonjour Monsieur le Maire ! Sanguin, corpulent et d’apparence bougonne, le maire était un monsieur important. Le père de Marwen disait toujours que c’était un brave homme même si limité par certains aspects. Il était le plus gros agriculteur de l’île, ainsi que son maire depuis de nombreuses années. De par sa fortune et sa fonction, son attitude était facilement paternaliste, ce qui lui valait le respect de la majorité, mais en irritait certains. Avec le docteur Goulaouenn, qu’il admirait beaucoup, il était si aimable qu’il en était presque mielleux. – Bonjour Marwen ! répondit-il en mâchouillant sa grosse moustache grise, ce qu’il faisait toujours lorsqu’il était préoccupé. Si « bon jour » est vraiment l’expression appropriée ! Je pourrais même dire qu’on ne sait plus que dire avec les événements ! Marwen déposa le pain dans la panière en fer. – Où est Maman ? – Dehors avec Jeanne, répondit son père. Marwen sortit dans le jardin, de l’autre côté de la cuisine. Elle s’arrêta un instant pour respirer l’air tiède qui embaumait la menthe et le romarin. Un peu plus loin, sa mère parlait avec la blanchisseuse, « la Jeanne », devant la buanderie où les ustensiles nécessaires à la lessive étaient rangés avec soin. Il apparut vite évident que les deux femmes ne parlaient pas de linge. Jeanne avait les yeux rouges et la mère de Marwen avait l’air abattu. À la vue de sa fille, elle secoua la tête comme pour chasser des pensées tristes et pressantes. – Tiens ! Marwen te voilà déjà revenue du pain, dit-elle avec un sourire pâle. – Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Marwen. – Elle est fine la puce, dit la Jeanne, on peut rien lui cacher ! – Si c’est de la guerre dont vous parlez, dit Marwen, j’aurais du mal à ne pas savoir ! On ne parle que de ça au village. Ça veut dire quoi « la mobilisation est déclarée » ? À ces mots, le visage de Jeanne sembla devenir encore plus rouge que d’habitude. – Ça veut dire, que nos hommes, vont devoir repartir, se faire tuer ! répondit-elle, sa voix entrecoupée de sanglots. La dernière fois, c’était mon homme qu’ils m’ont pris ; cette fois-ci, c’est mes gars ! De détresse, la pauvre femme tordait ses mains boursouflées par les lessives. – Papa va partir ? demanda Marwen atterrée. – Ce n’est pas encore fait, dit Madame Goulaouenn, sans avoir l’air très convaincue elle-même. Ainsi c’était donc vrai. C’était la guerre. Tout le monde n’avait que ce mot à la bouche. Ce n’était pas totalement une surprise puisqu’on en parlait, sans y croire vraiment, depuis des mois et des mois. On avait voulu penser que les choses se calmeraient. Mais rien n’avait arrêté l’ambition folle de Herr Hitler, le chef d’État allemand, et de ses hordes nazies. On avait écouté la radio et le Dr Goulaouenn, visiblement accablé par les nouvelles, avait planté des drapeaux sur la carte d’Europe affichée dans son bureau pour marquer l’avancée allemande : l’Autriche, les Sudètes, la Tchécoslovaquie… Cette avancée restait abstraite pour Marwen. Irréelle. Et puis, finalement, l’inacceptable était arrivé. Les Allemands avaient conclu un pacte de paix avec les Russes, leurs ennemis de toujours, et maintenant ils venaient d’envahir la Pologne. Le Dr Goulaouenn disait que cela scellait le destin de la France. Les Polonais étant nos alliés, la guerre était inévitable. De plus, les Boches (comme on surnommait les Allemands) se trouvaient géographiquement aux portes de la France. La ligne Maginot, sorte de frontière fortifiée entre l’Allemagne et la France, était censée protéger le territoire français. Mais en ce samedi 2 septembre 1939, tous les hommes de dix-huit à quarante ans avaient quand même été appelés à rejoindre l’armée française. Avec consternation, les adultes et les personnes âgées répétaient à qui voulait l’entendre que l’histoire recommençait. Les horreurs de la Première Guerre mondiale étaient encore fraîches dans les esprits. Les noms des disparus de la guerre de 1914 à 1918 étaient gravés profondément dans les mémoires, ainsi que sur les stèles grises des monuments aux morts. Les grands blessés de guerre étaient hélas des visions familières dans toutes les villes et villages d’Europe. Et voilà qu’après vingt ans, la guerre revenait. Elle était là. Vraiment là. Incontournable. Et Marwen ne ressentait qu’un sentiment d’irréalité. Son père allait-il devoir partir ? Devant ces nouvelles écrasantes et la possibilité encore plus écrasante du départ du docteur, Marwen sentait son esprit se dérober. – Faut quand même pas trop te tracasser ma cocotte ! dit la Jeanne, dont le bon cœur parlait plus fort que le chagrin. Elle s’essuya les yeux avec un coin de son tablier. – Dame, reprit-elle, ton père il est bien trop utile ici ! C’est que le maire il va faire des pieds et des mains pour le garder not’ docteur. Pensez donc, un si bon docteur ! Et le maire il en connaît du beau monde sur le continent. C’est pas vrai ça, Mme Goulaouenn ? La mère de Marwen hocha la tête distraitement. Puis son regard se fixa sur sa fille. Elle la prit par le menton et l’observa avec attention. – Tu as bien petite mine toi ! dit-elle. Monte donc te reposer dans ta chambre avant le déjeuner. Tu sais bien que tu ne dois pas te fatiguer. Marwen ne protesta pas ; elle ne voulait surtout pas ajouter aux soucis de sa mère. La Jeanne lui donna une tape affectueuse dans le dos. Marwen eut un petit sourire aussi gai que possible et se dirigea en traînant un peu les pieds vers la maison. Près de la porte de la cuisine, prise d’un drôle de pressentiment, la fillette se retourna. La Jeanne avait repris sa conversation avec la mère de Marwen, mais cette dernière n’y participait pas. Marwen se fit la réflexion qu’elle avait l’air si lointain qu’on aurait dit qu’elle était déjà partie pour la guerre devant Papa. *** Pour éviter de déranger son père et son invité, Marwen fit un court détour par l’entrée. Alors qu’elle passait de l’autre côté de la cloison entre le hall et la cuisine, elle entendit la voix tonitruante du maire et celle plus calme et grave du docteur. Elle hâta le pas et monta l’escalier le plus rapidement possible. Elle avait entendu suffisamment de mauvaises nouvelles et ne voulait rien savoir de plus. Elle aurait presque voulu se boucher les oreilles. Arrivée dans sa chambre, elle ferma la porte derrière elle et s’appuya un instant contre le battant. La guerre. Était-ce donc ça l’explication des événements étranges de la nuit précédente ? Cette révélation ne lui donnait toutefois ni l’identité du visiteur mystérieux, ni celle du moine encapuchonné qui l’avait tant effrayée. Cela n’expliquait en fait que la réaction horrifiée de sa mère. Elle s’assit un moment sur son lit. Quelque chose ne collait pas. – Marwen ! Marwen ! appela sa mère du jardin. Ferme ta fenêtre. Ta chambre est assez aérée comme ça ! Marwen se leva et l’odeur âcre de la lessive lui chatouilla les narines et la gorge. De sa fenêtre, elle vit que Jeanne et sa mère avaient cessé de parler et que la blanchisseuse s’était mise au travail. Elle avait jeté dans l’eau bouillante de la lessiveuse, à l’entrée de la buanderie, la masse de linge à laver qu’elle allait ensuite remuer avec un gros bâton. C’était un rude travail que Jeanne accomplissait une fois par semaine chez diverses familles de l’île. (Les femmes des familles moins fortunées, qui ne pouvaient s’offrir ses services, allaient elles-mêmes faire la lessive au lavoir communal.) Au bruit de la fenêtre qui se fermait, Jeanne leva la tête et, après avoir essuyé du revers de son tablier son front perlé de sueur, elle fit un petit signe amical à Marwen. La fillette lui répondit par un sourire triste, puis alla se rasseoir sur son lit. Elle ressentait un sentiment de malaise. Désœuvrée, elle prit un livre et essaya de lire, mais mille pensées fourmillaient dans sa tête. La guerre… La guerre… Elle repensa à M. Legoff, une « gueule cassée »2, qui tenait un bureau de tabac à Rennes à deux rues de la maison où vivaient les Goulaouenn avant leur départ pour l’Île Verte. M. Legoff était un homme tellement abîmé par la guerre qu’il ne pouvait plus que passer ses journées assis derrière le comptoir de sa boutique. Une photo sur le mur derrière sa chaise roulante le montrait avant la tragédie qui avait entraîné ses blessures, jeune et en uniforme de soldat. Son visage depuis était devenu méconnaissable, comme mangé par une masse affreuse de cicatrices rouges et gonflées. Son corps difforme était soutenu par des oreillers que sa femme, dévouée et résignée, réarrangeait régulièrement autour de lui. On savait que le pauvre homme souffrait encore beaucoup de ses blessures, mais il était en général étonnamment joyeux et avenant avec ses clients. Les Goulaouenn le donnaient toujours en exemple. Lorsque Marwen était malade (ce qui arrivait hélas très souvent), elle pensait à lui, et son étrange courage la rassurait. Mais, sous le coup de la déclaration de guerre, le pauvre homme devenait soudain pour Marwen une figure d’angoisse et d’horreur : elle se demandait si un tel sort pourrait être un jour celui de son père. Elle pensa au bon sourire du Dr Goulaouenn, à son calme, sa gentillesse, et son cœur se serra. Il était la joie et la stabilité de la famille. Comment pourrait-on survivre sans lui ? De même que l’avait fait sa mère dans le jardin, elle secoua la tête pour tenter de se débarrasser de ses idées noires. Il lui fallait s’occuper l’esprit. Elle abandonna son livre, sur lequel elle ne pouvait se concentrer, se leva de son lit et se dirigea vers la seconde fenêtre de sa chambre. Cette fenêtre ne possédait rien d’extraordinaire en soi (rien du tout en fait), mais depuis leur emménagement elle avait intrigué Marwen. C’était une ouverture toute simple, plus haute que large, avec juste un battant. On aurait pu l’ouvrir (elle avait une poignée qui fonctionnait), mais sa mère lui avait interdit d’y toucher car elle craignait trop les courants d’air. Marwen n’en avait d’ailleurs aucune envie, car ce qu’elle aimait faire c’était observer de l’abri de sa chambre, derrière le rideau et le panneau de verre, ce qu’il y avait de l’autre côté. Elle en ignorait la raison mais ça la fascinait. La fenêtre ne donnait que sur un sombre et étroit passage qui courait entre le pignon de la demeure des Goulaouenn et celui de la maison attenante. Cette maison abritait au rez-de-chaussée le café (dont l’entrée était sur la rue) et à l’étage l’appartement du cafetier. À la petite fenêtre de la chambre de Marwen correspondait une fenêtre dans la maison voisine, les deux ouvertures se faisant presque face. La pièce de la maison voisine était toujours sombre, si bien que Marwen l’avait imaginée inhabitée. La seule chose qu’elle pouvait y distinguer, dans le renfoncement où se blottissait la fenêtre, c’était un pan de papier peint aux couleurs passées, taché et même déchiré par endroits. Ces déchirures, qui auraient horrifié sa mère, faisaient les délices de Marwen. Elles inspiraient son imagination de fillette solitaire. Elle y voyait des choses aussi étranges et exotiques que des continents lointains, des animaux sauvages ou des sorcières bossues perchées sur leurs balais. À partir de ces éléments imaginés elle s’inventait des histoires. Cela pouvait l’occuper pendant des heures. Il y avait aussi dans le renfoncement de la fenêtre d’en face, une étagère à la peinture écaillée qui jusqu’alors ne l’avait pas intéressée. Mais aujourd’hui, jour où le papier peint déchiré n’aurait sans doute pas suffi à la distraire, un objet était apparu sur l’étagère. Un livre. Et pas n’importe lequel, son livre préféré : une aventure palpitante qui racontait l’histoire d’un serment maudit unissant deux familles, ainsi que les conséquences terribles de ce serment sur l’amitié entre deux adolescents. À qui pouvait bien appartenir ce livre ? Y avait-il un habitant dans la chambre abandonnée ?
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