L’ORAGE (janvier 1940)
L’ORAGE
(janvier 1940)Un éclair illumina le ciel nocturne, suivi d’un roulement sourd. Malgré le froid de ce janvier 1940, l’orage tel un loup affamé grondait autour de l’Île Verte.
Deux adolescents, chacun à sa fenêtre, bavardaient avec animation au-dessus du passage étroit qui séparait leurs maisons. La lueur pâle qui s’échappait de la chambre du garçon éclairait faiblement leurs silhouettes sombres penchées l’une vers l’autre. La fille, Marwen, malgré sa taille élancée, ne devait pas avoir plus de douze ans, tandis que le garçon, Gaël, devait en avoir environ quatorze.
– J’enrage car l’orage … dit Marwen.
– en rage … continua Gaël.
Marwen fit une moue sceptique. Machinalement, elle passa sa main dans ses cheveux courts et bouclés.
– « En rage » comme « en colère », expliqua Gaël.
– D’accord, concéda Marwen. J’enrage car l’orage en rage … fait rage !
– et… me fait… barrage – « bar-rage » ! conclut Gaël, avec un clin d’œil triomphant.
– Sale tricheur ! cria Marwen.
Les yeux noirs du garçon riaient sous sa frange brune. Il était perché en équilibre à la fenêtre de sa chambre, en face de celle de Marwen. Elle ne put s’empêcher de sourire.
– Jeux de mots… lui lança-t-elle.
– Jeux d’idiots, acheva-t-il en s’esclaffant.
Un grondement plus fort emplit le ciel et interrompit leurs rires.
– Et si c’était une bombe au lieu du tonnerre ? dit Gaël les yeux écarquillés et l’air menaçant. Le vent aidant, une explosion sur le continent, on l’entendrait d’ici. Imagine – si c’était la fin de la drôle de guerre…
– Ne parle pas de malheur ! s’exclama Marwen, son petit visage intense crispé d’épouvante.
Elle se pencha avec précaution un peu plus en avant sur le rebord de sa fenêtre.
– Tu penses que ça va démarrer bientôt ? dit-elle, de l’angoisse dans la voix.
Il ouvrit la bouche mais au lieu de répondre, il expira doucement et observa son souffle se dérouler comme une fumée dans la nuit froide.
– Ça fait des mois que rien ne se passe… dit-il enfin. Va bien falloir que ça se déclenche un jour.
– Tu crois ? dit Marwen. Quand je pense à la guerre, je veux dire à la vraie guerre, ça me fait peur !
– Mauviette !
Marwen fit mine de lui lancer quelque chose à la tête. Gaël fit mine de l’éviter.
– Sérieusement, t’as pas peur toi qu’ils débarquent ici les Allemands ? continua-t-elle.
– C’est ça qui te fait peur ? demanda Gaël.
– Entre autres…
– Alors, ne t’inquiète pas. Que voudrais-tu que les Boches viennent faire ici ?
– Je n’sais pas, moi…
Gaël prit un air faussement sérieux.
– Réfléchissons… dit-il. Une petite île perdue au large de la Bretagne, battue par la tempête et les orages… Hum…
Il se tapota la joue du bout des doigts, les sourcils froncés et le visage songeur. Puis, brusquement, il cessa son jeu et la regarda droit dans les yeux avec un air taquin.
– Même toi, tu peux voir que les Boches ça ne les intéresserait pas ! Tu les imagines ici avec leurs chars ?
Marwen hocha la tête, mais elle n’était pas convaincue. Gaël lui fit une grimace comique. La gaieté de son ami dissipait d’habitude ses angoisses et ses peines, mais ce soir elle avait comme un pressentiment.
– Vas-y, dit-il, dis-moi ce qui pourrait les appâter dans ce trou perdu !
– Le château… avança-t-elle.
– Un vieux château miteux loué à un savant suédois, car la châtelaine n’a plus un sou. Si tu crois que les Boches vont se déplacer pour ça !
– La forêt alors ?
– Bien sûr ! s’esclaffa Gaël. Avec sa Bête sanguinaire qui éventre ses victimes et leur arrache les yeux et le cœur ?
Marwen le regarda avec horreur.
– Les yeux et le cœur ? balbutia-t-elle.
– Oh désolé, dit Gaël, je t’ai choquée ? Je croyais que tout le monde était au courant. On arrive à tout savoir au café : les gens ont la langue déliée après quelques bolées1 .
Marwen frissonna.
– Eh bien, justement, reprit-elle, ça pourrait beaucoup leur plaire aux Boches.
– Tu parles ! ricana Gaël. Ils préfèrent les chars d’assaut aux bêtes sauvages ! C’est bien plus efficace. En plus cette forêt c’est une vraie jungle. Tu verrais les Boches, comme ils y perdraient la boussole !
À cette pensée il éclata de rire. Marwen parvint à ébaucher un sourire.
– Et même s’ils s’y retrouvaient, reprit-il sur un ton rassurant, tu imagines leur réaction en tombant sur Maïa la sorcière ! Tu ne l’as jamais vue mais je peux te dire qu’elle a une sacrée réputation par ici. Elle ne leur ferait pas de cadeaux !
À la mention du nom de Maïa, Marwen avait rougi. Gaël ne sembla pas le remarquer et continua :
– Allez, quoi d’autre ?
– La forteresse, au nord de l’île… proposa Marwen.
– Une ruine ! décréta Gaël. Quoi d’autre ?
Marwen eut un moment d’hésitation.
– Alors ? taquina Gaël. C’est tout ? Tu me déçois, benête.
– La boule de feu ? proposa-t-elle comme à regret.
– Ah, dit-il une étrange expression dans le regard, la fameuse boule de feu… Même si tu ne l’as jamais vue toi-même, tu dois savoir qu’elle aime visiter un petit café que nous connaissons bien tous les deux…
Marwen l’observait avec appréhension. Il parut le remarquer car il allégea l’atmosphère en ajoutant facétieusement :
– Hélas, fantôme ou pas, elle ne s’attarde jamais assez longtemps pour prendre un verre avec les habitués !
Marwen eut un rire un peu forcé. Puis elle se ressaisit et se joignit à Gaël dans son inventaire enjoué des attraits discutables de leur île.
– Un gros monsieur le maire tout rouge et…
Elle cherchait ses mots.
– pompeux ? ridicule ? suggéra Gaël.
– Quelle vache ! dit Marwen. J’allais dire « imposant » !
– N’importe quoi ! répliqua Gaël.
Les deux adolescents éclatèrent de rire.
– Je suis si contente que… commença Marwen lorsque leur rire fut calmé.
Gaël plongea son regard soudain sérieux au plus profond des yeux clairs de Marwen.
– Tu es… murmura-t-elle… mon meilleur ami.
Leurs regard se touchèrent et restèrent longuement attachés.
– Tu veux dire ton seul ami, plaisanta alors Gaël, dissipant le trouble qui venait de se glisser entre eux. Le seul à pouvoir te supporter !
Leurs rires reprirent de plus belle, mais l’orage les interrompit en décochant un éclair vibrant dans le ciel chargé.
– Un… deux… trois… récitèrent-ils à l’unisson.
Une détonation fracassante retentit non loin de là.
– Trois kilomètres !
Les enfants applaudirent.
– Chiche que t’es pas cap de me toucher la main au-dessus du passage, lança Gaël, une lueur malicieuse dans le regard.
Marwen souffrait facilement de vertige mais aurait préféré tout plutôt que de l’avouer.
– Chiche que je suis cap ! répondit-elle, du défi plein la voix.
– D’accord ! On va voir ça !
Il tendit la main vers elle, son long corps mince en équilibre à l’extérieur de sa fenêtre. Marwen le regarda et revit dans ses yeux bruns la merveilleuse douceur qui parfois les traversait quand il la regardait. Elle sentit son cœur s’affoler et une rougeur idiote lui monta aux joues. Gênée et confuse, elle regarda un instant le vide sous elle. Elle respira à fond, puis, avec décision, le bras tendu vers son ami, elle se tortilla sur le ventre pour avancer plus avant sur le rebord de sa fenêtre.
Des grondements sourds emplissaient le ciel nocturne. Un vent glacé s’était levé. La lampe à côté de Gaël vacilla. Leurs doigts s’effleurèrent. Marwen sentit ses cheveux se dresser sur la tête. Elle regarda Gaël, dont le visage se crispa. La Dame Blanche se tenait debout à ses côtés ! Marwen voulut le prévenir, mais aucun son ne s’échappa de ses lèvres.
À cet instant, une boule lumineuse apparut au-dessus du passage entre leurs deux maisons. Marwen distingua comme des veines rouges qui palpitaient sous sa surface argentée. Une flamme gigantesque s’échappa de la boule vers le ciel.
Marwen sentit le Manac’h derrière elle, une présence non plus discrète comme à l’habitude, mais intense. Sa force obscure l’entourait. Elle se sentit protégée.
La boule qui jusqu’ici avait flotté entre les deux adolescents explosa soudain. La déflagration projeta Marwen en arrière.
Avant de perdre conscience, elle revit comme en rêve les épisodes les plus marquants de sa vie depuis son arrivée sur l’île six mois auparavant.
Gaël…
1 Des petits bols en faïence dans lesquels on sert du cidre.
PREMIÈRE PARTIE
AVANT L’ORAGE
(septembre – décembre 1939)