- III -Haletante et les yeux noyés de larmes, un point douloureux lui labourant le côté, Marwen s’effondra sur le sol, le dos contre la porte de sa chambre. Elle pleura longtemps, la tête entre les mains. Sa rentrée scolaire avait été un désastre.
Ce matin-là, sa mère et sa petite sœur l’avaient conduite jusqu’au portail de l’école. Après un bref adieu, elles avaient dû la laisser, car Mme Goulaouenn avait une journée chargée devant elle.
L’école était située hors du village pour permettre aux enfants des fermes éparpillées dans la partie sud de l’île de ne pas avoir trop de route à faire. C’était un bâtiment de granit, construit sur un étage et tout en longueur. Les deux classes, celle des garçons et celle des filles, étaient séparées par un préau.
Marwen s’était jointe timidement à la foule de parents et d’enfants qui arrivaient à l’école. Des groupes joyeux et babillant se formaient autour d’elle, et Marwen se sentit seule au monde. Elle ne connaissait personne.
Son cartable et ses chaussures en cuir la démarquaient des autres enfants. La plupart avaient des sacs en toile et des sabots. D’autres avaient des galoches, qui ressemblaient à des chaussures mais avec des semelles en bois. Tout ce bois claquant sur les pavés de la cour faisait un vacarme assourdissant.
Les maîtres arrivèrent, chacun agitant une cloche, et le tintamarre se calma. Le maître de la classe des garçons (qui était aussi le directeur de l’école) s’appelait M. Renoul. Il n’avait pas été mobilisé parce qu’il avait une jambe plus courte que l’autre. Son épouse, une jeune femme au sourire chaleureux, était l’institutrice de la classe des filles. Au son des cloches, les derniers parents s’éclipsèrent et les enfants commencèrent à se mettre en rang, les garçons devant leur classe à gauche du préau et les filles devant la leur à droite.
Une fille aux joues rouges poussa brutalement Marwen et se plaça devant elle dans la file. La maîtresse qui avait vu cette manœuvre chuchota un mot à la première fillette du rang qui vint la remplacer devant la porte de la classe. L’institutrice se dirigea alors d’un pas décidé vers le bout de la file.
– Elle ne t’a pas fait mal, j’espère ? demanda-t-elle à Marwen.
Marwen secoua la tête.
– Katel Le Coven, dit ensuite la maîtresse en s’adressant à la fillette aux joues écarlates, tu commences bien l’année ! Je t’ai déjà dit de ne pas maltraiter tes camarades ! Présente immédiatement tes excuses à… Quel est ton nom ? demanda-t-elle à Marwen.
– Marwen Goulaouenn.
– Mais bien sûr ! s’exclama-t-elle avec chaleur. Tu es la fille de notre bon docteur ! Bienvenue Marwen ! Je suis ton institutrice, Mme Renoul.
La maîtresse s’adressa ensuite à la fille aux joues rouges.
– Tes excuses immédiates Katel ! Comment oses-tu si mal accueillir une nouvelle ?
Katel Le Coven se tourna vers Marwen avec réticence.
– Je l’avais pas vue, maîtresse !
– Ne sois pas insolente ! rétorqua la maîtresse.
– Mais, maîtresse, elle est si maigre !
Quelques rires fusèrent dans le rang. Katel Le Coven avait aux lèvres un sourire triomphant. L’institutrice se fâcha.
– Silence dans le rang ! Quant à toi, Katel Le Coven, tu me feras cent lignes de « Je ne maltraiterai pas mes camarades » et cent autres de « Je ne serai pas insolente quand la maîtresse me réprimande ». Et s’il y a la moindre tache d’encre, tu recommenceras jusqu’à ce qu’il n’y en ait pas ! Voilà tes récréations bien occupées pour plusieurs jours !
L’institutrice la regarda durement jusqu’à ce que l’insolente baisse les yeux, puis, lentement, elle alla reprendre sa place devant la porte, dans un silence complet. Les garçons étaient déjà entrés dans leur classe depuis un moment et la cour était vide. La maîtresse laissa errer un long regard sérieux sur le rang de fillettes embarrassées, puis d’un signe de tête elle leur indiqua de rentrer dans la classe.
Katel Le Coven, dès que la maîtresse eut tourné le dos, jeta à Marwen un regard plein de haine.
– Tu perds rien pour attendre sale petite mijaurée ! souffla-t-elle.
Marwen sut dès cet instant que, pour une raison qu’elle ignorait, cette fille agressive et rougeaude n’aurait de cesse de la tourmenter. De plus, les rires dans le rang suggéraient qu’elle avait des complices dans la classe. Les choses ne se présentaient pas bien pour Marwen.
***
Mis à part les nombreuses grimaces et regards haineux que Katel Le Coven lui jetait dès qu’elle le pouvait, le reste de la journée se déroula sans incident. Mais dans la cour, à la récréation, bien que Katel soit restée en colle à l’intérieur, Marwen se retrouva seule. Toutes les fillettes se connaissaient déjà et aucune d’elles ne vint lui parler. Elle les regarda sauter à la corde, tandis que les garçons à l’autre bout de la cour jouaient aux billes. Elle n’osa même pas aller aux toilettes, car celles-ci ne fermaient pas à clé et elle n’avait personne pour lui « tenir la porte ».
En classe, elle fut placée par Mme Renoul à un pupitre double juste en face de son bureau.
– Comme ça, dit l’institutrice avec douceur, je ne serai pas loin de toi si tu as besoin de quelque chose. Je te changerai de place après les premières compositions.
Elle entendit des filles derrière elle chuchoter quelque chose à propos du « banc des simplettes ». Marwen ne comprit pas ce dont elles parlaient, mais elle vit bien qu’elles se moquaient d’elle.
Le soir, dès que la cloche sonna, elle attrapa son cartable et sortit sans demander son reste. Le portail à peine dépassé, elle prit ses jambes à son cou et courut presque tout le chemin du retour, comme si, en laissant l’école derrière elle le plus vite possible, elle pouvait se détacher de tous les chagrins de la journée.
Devant la porte de sa maison, ébouriffée, le cœur lourd et à bout de souffle, elle essaya de se composer un visage plus tranquille. Mais, la porte franchie, elle trouva la maison vide. Un mot de sa mère dans l’entrée lui expliquait que sa petite sœur était chez sa nourrice et qu’elle-même avait dû partir rendre visite à un patient. Le goûter était prêt dans le cellier.
Marwen n’avait pas faim. Elle avait juste envie de l’épaule rassurante de son père, de la présence de sa mère et des piaillements familiers de sa sœur. Besoin d’une maison accueillante après sa rude journée.
Une énorme envie de pleurer, longtemps réprimée, la submergea. Elle monta l’escalier quatre à quatre et, à peine sa porte de chambre fermée, elle s’effondra en larmes.
***
Quand Marwen se fut un peu calmée, elle se leva, essuya ses larmes et lissa sa blouse froissée. On entendait dehors des voix imprécises mais la maison était tranquille. Elle était seule chez elle et se sentait si isolée à cet instant qu’elle aurait pu tout aussi bien être seule au monde.
Elle sentit le Manac’h auprès d’elle, mais sa présence ne lui apporta nul réconfort. C’était un compagnon extraordinairement fidèle, mais si mystérieux et discret que son rapport avec Marwen était plus proche de celui qu’on entretient avec son ombre que de celui qu’on a avec son chien.
Marwen aurait aimé pouvoir invoquer son aide, mais elle n’avait aucune autorité sur lui. Il était sans substance, comme une brume ou un fantôme. Elle ne le percevait que vaguement, comme une nappe un peu floue à la lumière du soleil ou comme une lueur plus ou moins trouble dans l’ombre de la nuit. Elle ne pouvait ni compter sur lui, ni lui en vouloir de ne pas l’aider. Il n’était ni une personne, ni un animal, ni une chose. Et pourtant il existait.
Qui était-il ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Elle savait juste qu’il était toujours auprès d’elle et que dans certains moments de peur ou de détresse extrêmes elle l’avait ressenti comme un allié. Toutes les fois qu’elle avait été malade, il l’avait veillée. Du plus loin qu’elle se souvienne, il avait toujours été à ses côtés, silencieux et loyal bien que totalement invisible aux autres. Elle l’acceptait comme on accepte une partie de soi, tout en étant parfois intensément consciente qu’il était une énigme détachée d’elle.
Très jeune, elle avait appris à ne pas parler de lui. Au tout début ses parents et ses proches l’avaient toléré, pensant que, comme beaucoup d’enfants, elle s’était inventé un camarade imaginaire. Mais en grandissant, elle avait dû se rendre à l’évidence que personne d’autre qu’elle ne le voyait. Il lui était aussi apparu très vite évident que nul autre qu’elle ne possédait un Manac’h.
Un médecin, consulté lors d’une de ses nombreuses maladies, avait émis l’hypothèse qu’elle souffrait d’une sorte de fièvre perpétuelle accompagnée d’hallucinations. Il avait suggéré de la faire hospitaliser. Marwen n’avait pas bien compris de quoi il parlait, mais le soir même son père l’avait prise à part et lui avait conseillé de garder pour elle son ami imaginaire et de ne plus jamais en parler. Il lui avait donné un carnet à secrets, avec un verrou et une clé, pour qu’elle puisse y écrire ce qu’elle ressentait, mais Marwen ne s’en était jamais servi. Elle avait bien essayé d’expliquer le Manac’h à son père, mais comment expliquer ce qu’elle ne comprenait pas elle-même ?
Par nécessité, le Manac’h était donc devenu son secret.
Elle ne pouvait imaginer qu’un jour elle rencontrerait quelqu’un à qui elle pourrait en parler ; encore moins quelqu’un qui la comprendrait…
***
Le soir de la rentrée scolaire, la mère de Marwen rentra assez tard. Elle venait de passer chez la nourrice et portait dans ses bras Anaïk, qui somnolait déjà. Sans tarder, elle mit le bébé en pyjama et le coucha. Puis elle descendit rejoindre Marwen pour le dîner.
– Ça promet d’être difficile ! dit-elle en entrant dans la cuisine. Avec ton père absent, j’ai un emploi du temps épouvantable. Et ce n’est même pas encore l’hiver !
– Je ne savais pas quoi préparer pour le dîner, dit Marwen.
– Ne t’inquiète pas, répondit sa mère. J’ai ramené des œufs et du lard de la ferme du vieux Gabier, et il nous reste une laitue dans le cellier.
Elle se lava soigneusement les mains dans l’évier en porcelaine.
– On va manger une omelette au lard avec de la salade. As-tu pensé au pain ?
Marwen rougit.
– Pardon ! dit-elle. J’ai oublié.
Sa mère eut un geste d’impatience puis se reprit et regarda sa fille avec attention.
– Dure journée ?
Marwen détourna les yeux.
– Ça ira…
– C’est toujours difficile de démarrer quelque chose de nouveau, dit sa mère. Il faut s’armer de patience et les choses s’arrangent avec le temps… Mais, en attendant, nous sommes fatiguées et il nous faut manger ! Je fais l’omelette et tu prépares la salade.
Marwen alla chercher la laitue dans le cellier, petit réduit sombre et frais attenant à la cuisine, puis elle entreprit d’éplucher la salade et de la laver.
– Au fait, une bonne nouvelle, annonça Mme Goulaouenn en battant les œufs dans un bol avant de les verser dans la poêle où doraient déjà les lardons. À partir de la semaine prochaine, la fille de Jeanne, qui a juste vingt ans, va venir tenir la maison. C’est une fille honnête et travailleuse comme sa mère.
Elle se tourna vers Marwen et lui sourit.
– Tu ne trouveras plus la maison vide en rentrant le soir, continua-t-elle, et je n’aurai plus à m’occuper du ménage et de la cuisine !
Marwen fit à sa mère un petit sourire qui tentait d’être gai. Elle pensait déjà au lendemain où elle devrait retourner à l’école et retrouver la solitude ainsi que le visage haineux de Katel Le Coven. Un frisson d’appréhension la parcourut. Elle secoua la tête pour chasser ses idées noires. Sa mère, plongée elle aussi dans ses propres pensées, ne remarqua pas le désarroi de Marwen.
L’omelette et la salade prêtes, la fillette et sa mère mangèrent sans grand appétit. Le silence s’était installé entre elles car ni l’une ni l’autre ne pouvait parler de ce qui la préoccupait. Mme Goulaouenn alluma le poste de TSF3 pour écouter les nouvelles. Après le dîner, elle partit lire le journal dans le salon, tandis que Marwen faisait la vaisselle. Quand la cuisine fut rangée, Marwen alla dire bonne nuit à sa mère et monta se coucher.
Mais elle ne put s’endormir car l’angoisse du lendemain la tenaillait. Elle entendit Mme Goulaouenn monter l’escalier, vérifier que la lumière était éteinte chez Marwen et jeter un coup d’œil à la petite sœur, avant de se retirer dans sa chambre.
Dès que le silence fut rétabli, Marwen, incapable de trouver le sommeil, ralluma sa lampe de chevet et prit un livre qu’elle avait choisi avant de se coucher. C’était un livre réconfortant qu’elle avait déjà lu de nombreuses fois. Elle le feuilleta pendant une bonne heure (elle entendit l’horloge de l’entrée sonner dix puis onze heures), avant d’éteindre à nouveau sa lumière. Elle ferma les yeux pour dormir. C’est alors qu’elle entendit l’appel.
***
Ce n’était pas un appel ordinaire, plus une sorte de murmure chuchoté à son oreille. Elle ouvrit les yeux avec épouvante et ralluma la lumière. Rien. Il n’y avait personne.
Elle se leva, regarda sous son lit. Rien.
Le cœur battant, elle marcha vers la fenêtre.
Il était là ! L’homme encapuchonné de blanc qui l’avait tant inquiétée à la veille de la déclaration de guerre. Il se tenait debout, à l’orée du bois, long et droit sous sa houppelande, sa silhouette claire et son visage comme un ovale noir sous sa capuche. Il semblait tourné vers la maison, vers sa fenêtre.
Elle entendit alors la voix dans son oreille lui murmurer :
– Toi, toi ! Mon petit roi !
Paralysée, elle le regardait. Elle ne voyait pas ses yeux, mais elle sentait peser sur elle l’emprise sombre de son pouvoir. Enfin, il se détourna et disparut dans la forêt. Quand elle put enfin bouger, Marwen ressentit intensément la fraîcheur de la nuit. Elle retourna sous la protection fragile de son édredon. Ses dents claquaient, et elle n’aurait su dire si c’était de peur ou de froid.