23 février
Saint-LazareSamedi midi, elle s’est risquée à lui téléphoner pour savoir si ses vacances se passaient bien, s’il faisait beau et si sa mère était contente de l’avoir auprès d’elle. Puis, au détour d’une phrase, elle lui a demandé, sur un ton qu’elle souhaitait léger, quel jour il pensait finalement rentrer à Paris et il a répondu : « Mardi, je prends le train mardi. » Elle a dit « ah ». Pas un long soupir de soulagement joyeux. Juste un petit « ah » interrogatif, bref et sec, pour avoir l’air désinvolte. Elle a ajouté « au revoir » et elle a raccroché.
Depuis samedi midi, elle réfléchit. Doit-elle, ou pas, aller l’attendre à la gare ?
Pour ne pas céder trop vite à une pulsion de midinette qui la déçoit d’elle-même, elle joue à hésiter, à peser le pour et le contre.
Du côté du pour, elle classe le confort d’esprit d’avoir une échéance certaine à son attente qui dure depuis plus de trois semaines. Elle met aussi, du moins l’espère-t-elle, la surprise heureuse qu’il aura à la voir sur le quai.
Du côté du contre, elle ne sous-estime pas le risque qu’elle prend à dévoiler ainsi son attachement et l’ascendant supplémentaire qu’elle lui donne dans leur relation débutante mais déséquilibrée, depuis l’origine, à son détriment à elle.
Mais au fond, elle se ment. Elle sait déjà qu’elle ira. Pourtant, elle ne connaît pas l’heure de son arrivée, elle n’a pas osé la lui demander de peur qu’il ne diffère de nouveau son retour. Quand il avait dit : « Je pars passer quelques jours dans ma famille, je t’appelle après », elle n’avait pas imaginé qu’il serait aussi peu pressé de la retrouver.
Pour se faire croire qu’elle n’a pas encore arrêté sa décision, elle consulte les horaires sur internet, ça n’engage à rien. Le premier train du matin arrive à 7 h 52. Celui-là, elle l’écarte d’emblée, elle n’imagine pas un instant qu’il soit capable de se lever assez tôt pour l’attraper. Le suivant, celui de 10 h 02, lui paraît plus vraisemblable.
Le mardi matin, c’est le cœur battant qu’elle prend le métro pour arriver à l’heure à un rendez-vous qu’elle n’a même pas.
Les travaux récents de modernisation de la gare de Lyon ont profondément modifié les espaces. En mieux, dirait-elle volontiers. C’est plus large, plus clair, plus gai. Il y a même, appuyé contre une rambarde, un piano rouge sur lequel un musicien inspiré joue du Bach, au milieu d’un cercle d’admirateurs attentifs et de valises à roulettes.
Ça fait très longtemps qu’elle n’est pas venue ici, elle ne reconnaît rien. Elle se perd entre les niveaux, les différents halls, les quais marqués de lettres et ceux marqués de chiffres dont la logique de classement lui échappe.
Elle se plante devant un écran d’affichage qui clignote sans arrêt, ne trouve aucune mention du TGV de 10 h 02, s’inquiète un instant puis constate, avec soulagement, qu’elle consulte le panneau des départs Banlieue et non celui des arrivées Grandes Lignes.
Elle tourne sur elle-même pour essayer de se repérer. L’horloge marque 9 h 57, elle va le rater, c’est trop bête. Parce qu’elle en est sûre, elle le sait, elle le sent, il est dans ce train, tout proche d’elle maintenant, plus proche à chaque seconde. Elle tourne encore, s’agace de tous ces gens décidés qui ont l’air de parfaitement savoir où ils vont, traverse un groupe fébrile d’adolescents, partant sans doute en voyage scolaire si elle en juge par les recommandations parentales qu’elle glane au passage :
–« Tu ne fais pas l’imbécile, hein ?
–…et surtout, tu manges des légumes !
–Pense à m’envoyer un SMS quand vous serez arrivés que je m’inquiète pas. »
Alors qu’elle est près de s’affoler tout à fait, la voix sucrée de la SNCF l’informe de l’arrivée imminente du TGV de 10 h 02 en provenance de Genève, Bourg-en-Bresse, Dijon, voie 13, éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plaît.
Elle a tout juste le temps de rallier la voie 13. Elle se poste au débouché du quai, en retrait, un peu cachée derrière le panneau publicitaire qui recommande, en très grosses lettres, de souscrire au plus vite un abonnement à Canal + au tarif préférentiel de 19,90 euros par mois, mais précise, en tout petits caractères, pendant un an puis 49,90 euros.
Et alors qu’elle est exactement là où elle le souhaitait, elle commence à avoir peur, vraiment peur. Du regard peut-être ironique qu’il posera sur elle, de la parole sans doute moqueuse qui la crucifiera, de l’expression trop tendue qu’elle aura sûrement quand elle le verra enfin, du « je passais à tout hasard » qu’elle ne parviendra jamais à articuler d’un ton crédible. Elle n’aurait jamais dû venir, c’est idiot d’être là. Il faut partir. Tout de suite.
Elle n’en a pas le temps.
Une horde de passagers, de bagages, de poussettes, déboule devant elle dans un flot ininterrompu d’urgence et d’énervement. Elle voudrait fermer les yeux, pensant, comme les enfants, qu’elle deviendra invisible si elle-même ne voit rien, mais c’est plus fort qu’elle, elle ne peut pas s’empêcher de le guetter. Après tout, si c’est trop dur, elle ne se montrera pas. Au moins, elle saura qu’il est revenu.
Elle balaie la foule du regard, de gauche à droite, puis de droite à gauche, sans cesse, sans même cligner des yeux pour ne pas risquer de le manquer. Elle se dit que ce n’est pas ainsi qu’elle avait rêvé la scène de son retour, elle l’avait imaginée au ralenti, comme dans les films d’amour, avec de la musique sucrée en fond sonore.
Le fleuve humain ne se tarit pas, il roule toujours, en vagues si serrées qu’elle a du mal à discerner les visages. Plusieurs fois, elle tressaille à la vue d’une silhouette ou d’une allure qui lui semble un temps familière. Et elle continue à chercher, à attendre, à l’affût comme une bête aux aguets qui ne veut pas perdre l’espoir d’attraper sa proie.
Cette fois, les voyageurs se font plus rares, il en arrive encore quelques-uns, nonchalants, qui prennent leur temps, en traînant une valise en promenade. Puis, plus rien.
Elle ne l’a pas vu. Ou bien alors elle l’a manqué, il est passé à quelques centimètres, il l’a frôlée sans qu’elle le sache. Ou bien encore, il n’a pas pris ce train. Oui, c’est ça, c’est certainement cela. Elle retourne consulter les panneaux d’affichage. Le suivant est attendu pour 12 h 29.
Elle se dit qu’elle est vraiment trop bête, qu’elle devrait être soulagée, qu’elle devrait vite s’enfuir. Elle regarde les gens autour d’elle, les autres, ceux qui s’étreignent dans la joie des retrouvailles, ceux qui se séparent sur le quai, les yeux gonflés, les mères accablées d’enfants, les voyageurs en retard qui courent, hagards, vers leur quai. Que fait-elle ici ?
Et elle se dirige lentement vers une guérite qui vend du café et des journaux.
Elle sait très bien qu’elle va rester là, à attendre l’arrivée du train suivant.