25 février
Saint-RoméoCe matin, de bonne heure, elle envoie un message : « Libre ce soir, un peu tard ? » Il prend son temps pour répondre à la question. Trente-huit minutes exactement. « Chez moi ? »
Elle écrit « yes » pour se donner l’apparence légère d’une désinvolture très éloignée de la réalité de son état d’esprit. Puis elle regrette son ton comminatoire et ajoute, aussitôt après l’expédition, un codicille : « Pas obligé si ça t’embête. » Il dit : « Non ça ne m’embête pas. Vers quelle heure tu penses ? » Elle répond : « Je sais pas trop encore. Autour de 22, 22 h 30 ? Trop tard pour toi ? » Il écrit : « Pas du tout, je pensais même que tu allais me dire plus tard. »
La journée se déroule dans une lenteur extrême, rythmée d’activités routinières que ses mains accomplissent en roue libre tandis que sa pensée est déjà en chemin.
Préparer les enfants, les emmener à l’école, les voir courir vers le portail ouvert en prononçant machinalement les recommandations d’usage qu’ils n’écoutent plus. Pourquoi diable les enfants courent-ils toujours pour entrer à l’école ?
Aller au bureau, y tenir des conversations insipides de couloir, régler quelques dossiers, trier, parmi les cent soixante-huit mails arrivés ce jour, les cinq qui, seuls, appellent une réponse. Non, elle n’envisage pas dans l’immédiat de préparer ses obsèques, même pour protéger ses proches. Ni d’enlarge your p***s. Ni de rencontrer Kelly Chaudass, qui souhaite pourtant furieusement devenir son amie et propose de lui envoyer des photos. Qui a donné son adresse à tous ces gens qu’elle ne connaît pas ?
Faire les courses, passer au pressing, préparer le dîner. Oui, il y a du chou-fleur ce soir, c’est bon pour la santé, ton colon te dira merci. Réviser une dernière fois la leçon sur Jeanne d’Arc (1412-1431) pour le contrôle d’histoire de demain. Coucher les enfants, leur raconter un nouvel épisode des aventures de Nono et Nanette au pays de la forêt magique. Non, pas deux, un seul, la suite demain. Inventer une fable crédible pour s’absenter ce soir, par exemple aller un instant voir Valérie pour la consoler d’un gros chagrin.
Pendant tout ce temps, depuis le matin, elle est déjà en route pour le rejoindre. Elle se voit monter dans sa voiture, elle change le jour en nuit, elle repère le chemin, elle roule, elle se gare en bas de chez lui. Une fois arrivée à destination, elle rembobine la scène, revient en arrière, monte de nouveau dans sa voiture. Ajoute des détails à son trajet imaginaire, la couleur de la robe qu’elle portera, l’odeur du parfum qu’elle ne posera dans son cou que dans l’ascenseur pour ne pas éveiller les soupçons de son mari, la lingerie qu’elle aura choisie. Blanche en coton ? Noire en dentelle ? Rien ? Non, pas rien, ça va lui faire peur. Allume la radio et puis non, l’éteint parce que ça l’agace. Dix fois, vingt fois, elle vit ce voyage en pensée.
Mais là, le moment est venu.
Elle s’enferme dans la salle de bains, fait couler l’eau du lavabo pour couvrir le petit cliquetis musical des touches de son portable et écrit : « Je peux m’exfiltrer maintenant, trop tôt pour toi ? » Il répond : « Non non, tu peux venir. » Elle demande : « C’est quoi l’adresse ? » Il lui donne.
Elle n’a aucune idée de l’endroit où ça se trouve. Elle GPSise sur son téléphone. L’autre bout de la ville. Elle envoie : « 25 minutes. » Il ne répond pas. Alors elle part.
Rien n’est comme elle l’avait imaginé. Elle n’a pas eu le temps de changer de robe. Elle a oublié son parfum sur la console de l’entrée. Elle n’a presque plus d’essence, ça clignote sur la réserve. Elle part comme on se jette à l’eau quand on la sait trop froide.
À cette heure-ci, les rues sont presque désertes, on est en semaine, et les feux tous au vert. Elle se concentre sur le trajet pour ne surtout pas réfléchir à ce qu’elle est en train de faire. Franchit en quelques secondes des carrefours qu’elle ne connaît qu’embouteillés, emprunte des rues dont elle ignorait jusqu’au nom, traverse des quartiers inconnus.
Tiens, c’est joli par ici.
Tourne à droite, tourne à gauche, trouve le boulevard mais le prend bêtement dans le mauvais sens, fait un rapide demi-tour alors que c’est interdit. Évidemment, une voiture de police en patrouille qui rôde. Manquerait plus que ça. Elle a un petit coup au cœur et sans doute pas ses papiers. Mais la police s’en moque et la double sans l’arrêter. C’est un bon présage, elle a bien fait de venir.
Elle arrive, se gare presque devant sa porte. Les signes se confirment. Elle est étonnée, et même un peu déçue, de ne pas le trouver sur le trottoir, en bas, à l’attendre. Elle a dû arriver trop vite. Elle écrit : « Et maintenant ? » Il lui donne le code d’accès.
Elle répond : « Ah zut, je ne voulais pas le connaître » mais elle le compose et entre dans l’immeuble. Elle envoie de nouveau : « Et maintenant ? » Il répond : « Bâtiment E, 7e étage. » Elle traverse la cour, trouve le E, cherche l’ascenseur. Elle demande : « Pas d’ascenseur ? » Il répond : « Tu peux encore repartir. »
Elle écrit, amusée par l’insolence du ton : « Petit con », enlève ses talons trop hauts et commence à monter, sur la pointe de ses pieds nus, le vieil escalier en bois qui craque à chaque marche, en riant de cette aventure qu’elle ne pourra raconter à personne. Voilà près de vingt ans qu’elle n’a pas rejoint un étudiant, la nuit, dans sa chambre de bonne.