6. Le dîner
Nous nous levons. Un pan de la paroi s’ouvre en coulissant sur la salle à manger.
Je m’attendais à quelque chose d’étonnant, mais là, ça dépasse mon imagination. Une table démesurée est dressée dans une serre renfermant un véritable jardin botanique doublé d’un zoo.
De petits singes se baladent en liberté, des papillons virevoltent, des oiseaux exotiques nous frôlent en nous gratifiant de leurs cris stridents. Il doit y avoir aussi un étang car on entend des coassements et le bruit de l’eau qui coule en cascade tranquille.
Nous nous avançons en soutenant Julie-Ange. La maman nous place.
Je suis seul d’un côté de la table, la famille de Blanc-Seing me faisant face.
J’ai l’impression de passer un examen devant un jury.
Une jeune asiatique d’une beauté renversante, surgit de nulle part, sans un mot, pose délicatement sur la table l’ordonnance que j’avais demandée et disparait tout aussi discrètement.
Je jette un coup d’œil à la feuille alors qu’un jeune homme, également asiatique, tiré à quatre épingles, nous sert une coupe de champagne.
Le « jury » me fixe, impatient, dans l’attente de mon verdict.
Je lance :
– C’est incroyable, il lui a donné du GHB4. Et il le prescrit froidement comme thérapie !
La liste continue : sédatifs, somnifères et pour les psychotropes, antidépresseurs, psychostimulant, etc. ! L’abrutissement puis la stimulation. Du Valium puis de la Ritaline ! Sans, bien sûr, tenir compte des interactions chimiques ou comportementales. Mais surtout, il n’y a aucun apport de Lithium, indispensable aux maniaco-dépressifs, ce dont souffre visiblement Mademoiselle de Blanc-Seing.
– Vous pouvez tout arrêter sans risque. Vous pouvez peut-être continuer les gouttes bleues, c’est normalement pour les épileptiques, mais seulement le soir, ça fait bien dormir et c’est moins mauvais que les somnifères.
Soulagés, ils proposent un toast à la guérison de Julie-Ange. Cette dernière boit sa coupe cul sec et étonnement semble se réveiller d’un coup, sortir de sa léthargie.
Elle me demande :
– C’est quoi votre prénom ?
Aïe ! C’est la question que je redoute chaque fois.
En effet, mes parents, dotés d’un humour débordant, m’avaient appelé « Ulysse ».
Bon, rien de spécial en soi, quoiqu’un peu vieillot. Quand on lit M. Thérique Ulysse, ça va, quand on lit M. Ulysse Thérique, ça va aussi mais quand on le dit à haute voix… il y a de quoi traumatiser un enfant dès la maternelle !
Elle éclate de rire, les parents, eux, n’ont pas capté.
Elle se le répète plusieurs fois en riant :
– Ulysse Thérique, Ulysse Thérique !
Là les parents comprennent.
Au lieu de rire le père avoue :
– Comme je vous comprends ! Je m’appelle Jean-Edmée de Blanc-Seing, j’ai eu droit aussi lors de mes études à toutes les orthographes, plus les « blanc nichon, blanc téton, et autre sein blanc ».
Julie-Ange répète en boucle en se poilant.
– Ulysse Thérique, Ulysse Thérique, Ulysse Thérique psychiatre !
Elle en pleure de rire, n’arrivant plus à s’arrêter. Le fou rire finit par se propager à ses parents et me gagner également. La glace est définitivement rompue. Cet intermède amenuise nos différences sociales, pourtant abyssales. Les deux Asiatiques apparaissent et disparaissent dans un ballet parfaitement rodé, nous servant des plats sublimes dans une présentation raffinée. Julie-Ange, me jette des regards furtifs, touchant à peine sa nourriture. La discussion dévie sur leur magnifique demeure.
– J’imagine que ce bâtiment est classé ? Comment avez-vous fait pour le « customiser » de cette manière ? demandé-je.
– La rénovation ne s’est pas faite sans peine, me répond le maître des lieux. L’argent, comme vous vous en doutez, n’est pas étranger au « deal » passé avec les plus hautes autorités du canton. En contrepartie d’un don substantiel au ministère du patrimoine, j’ai obtenu l’autorisation de modifier à ma convenance cette magnifique propriété sans toutefois toucher à la façade. Mais ils ont numéroté, répertorié, inventorié, dessiné, photographié chaque pierre, chaque moulure. On devenait fou. Aux rendez-vous de chantiers, de nouvelles exigences étaient inventées : expertises, contre-expertises, autorisations, respect de l’environnement, etc. Pas la peine de se moquer des bakchichs nord-africains. C’est exactement la même chose ici, l’hypocrisie en plus. Ils n’en avaient rien à braire du patrimoine, c’est de l’argent qu’ils voulaient. Encore et encore. De guerre lasse, j’ai menacé de tout arrêter. Comme par magie, les tracasseries administratives ont disparu. J’ai même reçu une caisse de vin de l’État de Genève. Un bon moment qu’ils essayaient de se débarrasser de cette encombrante propriété. Propriété léguée à la république, m’a honteusement menti le Maire, mais assujettie à son entretien. Entretien mon cul, c’était une ruine !
Jean-Edmée s’échauffe au souvenir de ces tractations.