5. Master class du Professeur Rufus Lutz

1664 Words
5. Master class du Professeur Rufus Lutz Nous sommes réunis dans le grand oratoire de l’université. Seule ma copine Sabine manque à l’appel. Aujourd’hui, master classe du professeur Rufus Lutz, un polonais émigré à Bâle. Il parle parfaitement le français pour un Pollack de Bâle, ré-émigré à Genève depuis deux ans. Il nous a fait parvenir un mois auparavant un travail à effectuer sur le cas d’un psychopathe, un cas fictif que nous avions à analyser. Nous étions notés sur le rapport que nous devions lui remettre. Un rapport sérieux, comme si nous étions produits en tant qu’expert par un tribunal. Le professeur Lutz est d’une intelligence remarquable, d’une justesse dans l’analyse rarement prise en défaut. De fait, personne ne remet en question ses conclusions, ce qui engendre jalousies et frictions avec ses collègues. Derrière ses airs de modestie, il nous fait bien comprendre qu’il a toujours raison. – Bonjour ! Commence-t-il de sa voix tonitruante. Il n’utilise jamais le micro. – Selon les principes manichéens, merci à ceux qui m’ont rendu leur travail à temps. Les insondables abîmes barémique de la géhenne lutzoise attendent les retardataires. Le ton est donné. Un écran s’allume avec un titre en caractère gras. « L’IMPORTANCE DE LA FORME, DU FOND ET CE QU’ILS DÉVOILENT DE VOTRE PERSONNALITÉ » – Avez-vous seulement pensé à vos futurs patients ? Croyez-vous qu’ils soient apeurés, reconnaissants, admiratifs pour votre savoir de thérapeute ? Savoir tout puissant s’il en est ? Baliverne ! Chaque être humain, du plus humble au plus égotique, capte instantanément l’autre. Décortique, trie, étiquète, dissèque les comportements. Votre gestuelle, votre attitude, votre positionnement. Vieux réflexe de survie profondément ancré dans le cerveau reptilien. Utile en cas de défense mais également pour l’attaque. Pour déchiqueter son ennemi, appuyer là où ça fait mal. Vos écrits, jeunes gens, ne dérogent pas à cette règle. Combien d’indices de votre personnalité laissez-vous dans un rapport qui semble froid, scientifique ? Soyer factuel ! N’interprétez pas ! Vous ne faites pas votre auto psychanalyse ! Vos patients n’ont pas à subir vos propres traumatismes ! J’ai choisi le travail de quatre d’entre vous, non pour leurs qualités ou leur bien-fondé, mais pour la personnalité dévoilée au travers de cette étude de cas. Légère gêne dans l’auditoire. – Les inepties amphigouriques ou trop succinctes de Gertrude, Heldert, Bénédicte et Thérique vont nous éclairer, je l’espère, sur la personnalité de leurs auteurs. Certains sont soulagés, d’autres moins… – Commençons par le travail de Gertrude qui n’est pas loin d’être mon élève préférée. « Fayotte, lèche-cul », sont les moindres des petits mots gentils perçus dans le brouhaha qui s’élève de l’assemblée. – Silence ! Gertrude est l’archétype de l’élève modèle. Ses recherches sont impeccables, elle a fouillé dans l’enfance de X, a trouvé des excuses à son comportement, a développé une théorie plausible sur le caractère fondamental de notre égorgeur, pour finalement dégager une responsabilité limitée des actes commis. Gertrude suppute qu’un traitement adéquat permettra à cet assassin compulsif multirécidiviste de réintégrer la société sans encombre, bref, parfait selon le schéma idoine prôné dans cet établissement. Gertrude ne se sent plus de joie. Elle se voit déjà trônant au tribunal en experte réputée, dans une magnifique robe noire, dont elle aura fait doubler le col de satin pour faire plus classe, le jury pendu à ses lèvres, buvant ses paroles si parfaites. Le professeur reprend : – Parfait Mademoiselle ! Parfait mais sans une once d’imagination ! Un bivalve précambrien ayant parcouru Lacan serait fatalement tombé sur une expertise équivalente. Et pan, dans les dents. Gertrude laisse tomber son fromage, redescend en vol plané de son estrade perchée et se recroqueville sur son banc au troisième rang. – Vous êtes en audience. De vous va dépendre l’incarcération à vie ou un suivi psychiatrique d’Hannibal Lecter et vous allez déballer des poncifs aussi éculés ! N’importe quel psychologue de la partie adverse démonterait ces arguments en deux coups de cul hier à Pau3. Il verrait au travers de ce dossier un psychologue procédurier, attaché maladivement à des références dépassées, ayant uniquement cherché dans les cas d’école avérés, sans intuition, traitant superficiellement le sujet en un diagnostic restrictif pour un verdict quelque peu hâtif. Il décélérait un cruel manque d’expérience et profiterait de cette naïveté pour vous discréditer aux yeux d’un jury. Réalisant que Gertrude était à deux doigts de se hara kiriser, il corrige : – Ce n’est aucunement personnel. J’ai choisi ce travail pour ce qu’il a de révélateur. Pour les « trahisons » involontaires de son auteur. Il est votre reflet psychologique. Voyez-vous la subtilité de cet art ? Ne faites pas l’ingérence de votre propre besoin de justice dans l’analyse factuelle d’un parfait étranger dont vous ne connaissez que fragmentairement le parcours. Et puis, vous n’êtes qu’en deuxième. N’oubliez pas que vous ne pouvez pas tout savoir ; sinon, comment justifierais-je mon salaire… ? Gertrude est abattue, les trois autres attendent l’exécution. – Bénédicte ! Bénédicte, je vais être bref. Êtes-vous sûre d’être à votre place dans cette classe ? Bénédicte vient de rétrécir de soixante centimètres. – Je sens en vous un intérêt particulier pour l’essai de la compréhension… comment dire… de l’âme, plus que du psychisme. Votre analyse est pour le moins ésotérique. Non, Thérique je ne vous ai pas encore cité… Il attend un instant que la classe réagisse à son jeu de mots douteux. – Le côté abstrait de vos conclusions me fait dire que la parapsychologie ou le paramédical vous irait mieux ; l’hypnose, peut-être ? Avancer que c’est la méditation qui amènera Monsieur X au Bouddhisme, religion non-violente par excellence, me semble un peu optimiste. Quant aux bienfaits des bains de siège au bromure que vous préconisez pour calmer ses pulsions, je n’ai trouvé aucune référence scientifique les justifiant, si ce n’est par une certaine chanteuse israélienne. Les magnifiques grands yeux de Bénédicte luttent désespérément contre la noyade, submergés par une marée de larmes salées. Elle hait Lutz d’autant plus qu’il a raison. Il lui a suffi de quelques lignes pour la percer à jour et corroborer ce doute qu’elle avait depuis quelques mois sur son choix d’orientation. Le professeur remet un peu d’ordre dans ses papiers et reprend : – Heldert !… Cessez donc de citer, que dis-je, de vous cacher derrière les brillantissimes Freud et Jung ! Tout n’est pas sexe dans la vie ! Pour la majorité des humains j’entends. Dans votre cas, par contre, il semble remplir une part prépondérante. À la moitié de votre dissertation, n’importe quelle nonne du Couvent des Oiseaux aurait décelé votre propension frénétique aux joies de la copulation compulsive. La classe part d’un rire collectif, y compris Heldert dont la réputation n’est plus à faire. – Votre vie privée ne me regarde pas mais il serait de bon aloi que cela ne transparaisse pas dans les documents portant votre signature ! Un traitement basé sur le défoulement physique et émotionnel, le recadrage de la notion plaisir-souffrance dans un retour sur soi et la castration chimique sont, d’autre part, bien trouvés. Il attend un instant que le sérieux réintègre les rangs. – Chers futurs brillants psychologues, il ne vous est pas interdit d’avoir un style, une marque de fabrique mais n’oubliez pas que vous serez sans cesse jugés, contredits ou mis en doute. Vous aurez à défendre vos convictions, vous serez parfois attaqués par des confrères sans état d’âme, ne partageant pas votre point de vue. Dévoiler ainsi votre personnalité ou vos points faibles sera inévitablement utilisé contre vous. Bien plus encore, il y va de votre crédibilité envers vos patients. La sonnerie de la pause met court à plus de bonnes raisons de nous sentir tout petits. Je savoure dans le couloir ce quart d’heure de sursis que m’offre le vénéré psychologue qui a découvert que l’attention humaine ne dépasse pas les quarante-cinq minutes. Re-driiiiiing et nous regagnons nos places. Je n’en mène pas large. – Thérique ! Ah Thérique, la révolte vous anime. Il est facile de vous imaginer dans un bouge d’une obscure dictature Sud-américaine, préparant un coup d’État. De vous voir plonger dans un primordial bouillon de culture intellectuel, bousculant les dogmes, renversant les acquis, doutant des concepts qui ont pourtant fait leurs preuves et fomenter une révolution, Expliquez-moi : pourquoi vous échinez-vous à suivre un cursus, à assimiler avec attention les cours, à apprendre procédures et préceptes pour n’en tenir aucun compte dans votre analyse ? Vous avancez vos propres théories, vos propres méthodes, dont personne n’a jamais entendu parler, avec l’assurance d’un vieux maître de kung-fu ! Vous prônez qu’une seule séance par semaine est un non-sens. Que nous devrions quasiment vivre avec nos patients pour être efficaces ! Il me semble avoir insisté sur l’importance bénéfique du temps de latence, de décantation entre les consultations ? Ça ricane dur dans les gradins occupés par mes soi-disant amis. Me sentant attaqué et sérieusement mis en doute, je me permets d’intervenir : – Monsieur ! Sauf votre respect, ce « bénéfique temps de latence » l’avez-vous appris au cours de vos études, dans les livres ou c’est du domaine de l’empirique ? Quel patient n’est pas frustré des milliers de choses qu’il aimerait encore déverser sur votre bienveillance lorsque vous prononcez la phrase fatidique : « c’est tout pour aujourd’hui, nous reprendrons la semaine prochaine » ? Le professeur est visiblement décontenancé, surtout que les étudiants ne se gênent pas de rire sous cape. Qui est ce freluquet qui se permet de lui donner des leçons ? Il se reprend très vite et s’adressant personnellement à moi, d’un ton moqueur : – L’avez-vous, cette expérience, Monsieur Thérique ? – Je m’y emploie ; ça marche très bien avec mes parents. Mensonge éhonté. Je suis orphelin. Mais ça me permet de ne pas perdre la face et de déclencher un chahut général qui me laisse le temps de respirer. Lutz reprend la parole s’adressant cette fois à tout l’auditoire : – La copie de Thérique a cependant des fulgurances jouissives. Hormis qu’elle nous dit que ce Monsieur est volontaire, indiscipliné, rebelle et fourmillant d’idées iconoclastes voire répréhensibles d’un point de vue judiciaire, – pour les personnes non informées, je rappelle ici que l’utilisation d’opiacés ou d’amphétamines récréatifs n’est pas encore entrée dans la constitution – elle soulève des questions pertinentes. Je me dois de dire que son travail de pure provocation a cependant énuméré pratiquement toutes les interprétations psychiques de notre ami schizophrène, y compris celle qui s’est avérée. En effet, le cas que je vous ai soumis est une affaire réelle. L’homme qui a commis plusieurs viols et crimes, a existé. D’éminents confrères se sont penchés sur sa personnalité. Il a « bluffé » tout le monde. Après trois ans de thérapies diverses, il a eu une première permission pour bonne conduite avec la bénédiction de ces mêmes confrères. Il s’est empressé d’égorger son accompagnante après l’avoir violée et a disparu dans la nature ! Puis sans transition : – Vous pouvez passer pour récupérer vos copies avec vos misérables notes. Des questions ? Je lance : – Pourquoi appelez-vous les filles par leur prénom et les garçons par leur nom ? Du machisme peut-être ? – Thérique, ne renversez pas les rôles, j’ai dit que vous étiez quelqu’un d’intéressant, ne me faites pas mentir ! Mais c’est qu’il serait susceptible, le bougre, n’étais-je peut-être pas le seul à penser…
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