10. Le dossier
Le temps est radieux et je chante sous mon casque, la visière relevée, avalant quelques moucherons dans la foulée. Cauchemar des automobilistes, je traverse sans encombre le pont du Mont Blanc en empruntant la voie du bus. Je gare mon scooter en bas de mon immeuble du quartier des Pâquis, sur l’autre rive du lac.
Trop curieux de connaitre les antécédents de ma future patiente je vais me réfugier sous un arbre du parc à deux pas des vaguelettes qui meurent contre les berges, les dossiers sous le bras, sans passer par mon appartement.
Première enveloppe : Procès de Melle Julie-Ange de Blanc-Seing.
Acte d’accusation « homicide involontaire sans circonstance atténuante ». Julie-Ange avait poussé un de ses professeurs du haut de l’escalier central de l’université. Le pauvre était mort sur le cou, si j’ose dire, les vertèbres cervicales disloquées. Parcourant rapidement les circonvolutions d’un langage juridique abscons, il ressort que ma future patiente avait des antécédents. À douze ans, elle frappe sa maîtresse d’école avec la grosse règle du tableau noir. Pas n’importe comment. Elle la frappe entre le cou et l’épaule en lui sectionnant un tendon. La maîtresse restera paralysée d’un bras. Julie-Ange est naturellement virée de l’école publique.
À quatorze, elle essaye de noyer un de ses camarades, qui est sauvé de justesse par un gardien.
L’année suivante, au collège du Léman, considérée comme brillante, elle cloue la main de son voisin avec une fourchette pendant la pause de midi. J’aurai peut-être dû lire tout ça avant de me lancer dans cette aventure…
Mes consultations, la lecture des dossiers, les petites fêtes entre amis, une nuit aussi chaude que débridée avec la charmante maman d’un de mes patients juniors, ont raison du reste de la semaine. Elle m’avait ouvertement dragué usant de tous les stratagèmes connus à ce jour, allant du décolleté abyssal au doigt sucé goulûment entre ses lèvres pulpeuses le regard langoureux fixé dans le mien, en passant par le gentil petit message chiffré au rouge à lèvres sur le miroir des toilettes. Son insistance et son corps sculptural ont eu vite fait d’apaiser ma conscience professionnelle. En fin de compte, je ne trahissais que partiellement la déontologie ; elle n’était pas directement ma patiente.
Je lui ai quand même glissé au cours d’une de nos conversations intimes, que ce n’était pas une raison pour ne pas traiter mes notes d’honoraires avec toute l’attention qu’elles méritaient…