11. Lundi

993 Words
11. Lundi Réveil difficile, les bonnes résolutions style « pas de fiesta le dimanche soir » n’ont plus cours en été. J’aime trop ce quartier considéré comme « chaud » par les Genevois. Dans la cité de Calvin, on a vite fait de cataloguer un endroit regroupant trois sexe shops et deux prostituées comme « chaud ». Il est vrai que l’activité nocturne est plus débridée que dans le quartier des banques, l’alcool y est plus abondant que les lingots d’or et les femmes moins tristes que ces messieurs en complet trois-pièces noirs… Je ne me rappelle plus l’heure du rendez-vous. Je me pointe vers les dix heures chez les de Blanc-Seing et stoppe le scooter en bas des marches comme l’autre jour. C’est Julie-Ange qui m’accueille ; elle a l’air en forme – Vous devriez le mettre dans le garage. Elle dirige une télécommande vers le bâtiment que j’avais pris pour l’écurie. La porte la plus proche de la maison s’ouvre. J’aperçois la Lamborghini dans la pénombre. Je pousse le scoot à l’intérieur. Ils n’ont pas fini de m’étonner dans cette famille. La bâtisse est envahie de voitures de luxe, rutilantes, alignées en rang d’oignons. Un mini-salon de l’auto à domicile. Je crie depuis l’intérieur : – Vous faites comment pour choisir celle que vous prenez ? Vous tirez au sort ? Avec la réverbération, j’ai l’impression de parler dans une caverne. Je ressors, elle est en bas des escaliers et se dirige vers moi, la démarche chaloupée mais encore peu sûre. Tous mes doutes se dissipent, elle est d’une beauté à couper le souffle. Un mètre septante-huit de perfection. Sans adjonction de conservant ni de Botox ou autre siliconasserie, cent pour cent pur extrait de beauté. Sa minirobe rouge Ferrari ne cache rien de ses jambes interminables. Longiligne, frisant l’anorexie, sa gorge, libre de toute entrave pointe fièrement, fascinante. Un maquillage discret fait exploser le violet profond de ses yeux qui lui dévorent le visage. Ses cheveux fraichement coupés court, foncés, sont parcourus de reflets roux. Elle ondule plus qu’elle ne marche, sortant directement d’un mix revue de mode/film porno. Le bracelet électronique de sa cheville gauche dépareille, comme une injure à sa beauté. Tout son être n’est qu’un appel au viol. Je ne suis pas un obsédé de la chose (quoi que…) mais mes plus bas instincts remontent à la surface, je suis à deux doigts d’excuser Heldert pour le don de sa personne ! – Ça va ? me demande-elle. J’ai droit à un bisou sonore. Ressaisis-toi mon petit. Referme la bouche, essuie le filet de bave à la commissure de tes lèvres, pense à tes impôts pour calmer les chatouillis dans ton boxer et donne-lui une réponse ne reflétant pas ce que suggèrent tes fantasmes. – Très bien, merci, ça fait plaisir de vous voir dans cette forme ! – Oh, c’est plus apparent que vrai, je ne suis pas encore très claire dans ma tête. J’ai gerbé tripes et boyaux pendant deux jours en vous maudissant. Si vous saviez comme je vous ai haï, à genoux la tête dans les chiottes ! Venez, promenons-nous pour faire connaissance, je n’ai aucun souvenir de votre première visite. Le sourire qui flotte sur ses lèvres me dit qu’elle ne m’en veut plus trop. Elle me prend le bras. Comme elle, j’ai ôté mes chaussures pour apprécier le contact doux et soyeux du gazon parfaitement entretenu. Elle me mitraille de questions, d’où je viens, mon âge, si j’aime le sport, lequel, ma couleur préférée, mon ascendant, ce que j’aime manger, boire, si j’ai une femme, des enfants… – Je parle beaucoup, excusez-moi. Puis, en laissant un silence entre chaque phrase : – J’ai besoin d’être rassurée… je reviens lentement sur terre… j’ai perdu le souvenir de ces derniers mois, ça me fait flipper. D’un ton presque suppliant : – Vous allez pouvoir m’aider Docteur ? – On laisse tomber le « Docteur », « Monsieur » est limite tolérable. Mes amis m’appellent Ulysse. Sur ce, très formelle, elle me tend la main. – Julie-Ange, enchantée. Ou Ange ou Julie, c’est vous qui choisissez. Son sourire est craquant. – Je vais commencer par Julie, Ange me parait peu approprié d’après ce que j’ai lu à votre sujet. Je la bats froid. Elle fait la moue mais ne rétorque rien. Tout en parlant, nous avons contourné la demeure pour se retrouver sur la terrasse où nous prenons place. Un chat noir s’approche hésitant. La curiosité l’emportant, il vient se frotter à mes mollets. Je tends la main pour faire connaissance. Julie-Ange n’a pas le temps de crier : « NOOOON ! » qu’il fait un bond en arrière en soufflant puis revient que pour m’octroyer le suprême honneur de me lacérer le dessus de la main d’un coup de griffe rageur. Le serviteur de l’autre soir apparait comme par magie avec de quoi soigner mes plaies. Ça paraît normal, je pourrais presque croire que c’était prévu, puis il nous installe un parasol. Julie lui dit quelques mots en japonais. Petite révérence et il disparait par l’entrebâillement de la baie vitrée. Ma patiente se mue en infirmière appliquée, mi-désolée, mi-amusée. – Il faut s’en méfier comme de la gale. Ce chat, c’est la réincarnation du Diable ! Je demande : – Les gens qui vous servent sont-ils muets ? Vous leur avez arraché la langue pour qu’ils ne puissent divulguer les sombres turpitudes des riches de ce monde. Elle éclate de rire. – C’est un couple de japonais, ils vivent au troisième, sont extrêmement respectueux de la hiérarchie et mettent un point d’honneur à ne pas exister mais être disponible à toute heure du jour ou de la nuit. Ils sont comme ça, c’est leur éducation… ou leur formation. Tomoko était ma meilleure copine à l’école. C’est moi qui l’ai engagée après son école hôtelière. Mais on se marre en privé. Ils sont bien tarés, mais s’il vous plait, n’en dites rien à mes parents. Je ne suis pas sûre qu’ils apprécieraient. Le japonais nous apporte deux bières panachées ; Je lui avais dit que j’aimais ça lors de son interrogatoire et je suppose que c’est ce qu’elle a demandé tout à l’heure. Je me sens mal à l’aise d’être servi comme ça, sans un regard, sans un merci, sans aucune considération. Discrets. Efficaces. L’esclavage n’a-t-il pas été aboli en 1865 ? – Vous vous y ferez, vous verrez, et peut-être vous les ferai-je mieux connaître, si vous êtes gentil, dit-elle espiègle. Elle continue un jeu de séduction entamé depuis mon arrivée. Jeu qui ne me laisse pas indifférent. Manipulatrice ou ingénue ? Il me faudra percer sa personnalité si je veux avoir une chance de l’aider, mais pour l’instant je me laisse vivre, flatté de son attention à mon égard. Il est presque midi. Le couple corvéable à merci dresse la table pour le déjeuner.
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