Renvoyer le texte de Bertrand demain, après l’avoir lu pendant la nuit, et photocopié en arrivant au Gymnase. Copie aussi de sa lettre aux parents « pour information » à Fillettaz, sans un mot de plus. Pas de faux-fuyant : le chemin qui s’ouvre est une ligne droite, quelles qu’en soient les conséquences, et même s’il ne sait où il mène…
Enfin seul, maintenant, assis au bureau soigneusement rangé pour la rentrée, torse nu dans le courant d’air flasque qui entre de sa fenêtre ouverte sur le lac gris sombre, seul avec cette envie qu’il faut contraindre de lire très vite, de sauter des lignes, des pages jusqu’à la conclusion, où sera sans doute le message…
Contrairement à un romancier « traditionnel » qui organise, explique, et souvent relativise les perceptions (phénomènes) de ses personnages, Ramuz, comme Céline et quelques autres, s’applique à les transcrire de la façon dont elles sont immédiatement perçues par eux, dans leur désordre, leur intensité, leur irrationnel. Mieux que ne le ferait une approche psychologique, il présente ses personnages dans la montagne, dans la peur qu’elle leur inspire, dans la menace latente et/ou la manifestation brutale de la mort. L’homme apparaît donc bien davantage enfermé, dominé, voire condamné par le monde qui l’entoure, dont le sens lui échappe. En cela, le roman de Ramuz, malgré son plan chronologique et son architecture rigoureuse, est une œuvre qu’on peut qualifier de phénoménologique.
Définition qui reprend celle qu’il a donnée en classe, ici plus ramassée, plus efficace, mais c’est encore le concours d’été – excellent – d’un gymnasien comme un autre…
Du reste rien dans les premières pages qui sorte d’une analyse littéraire rigoureuse et intelligente, aucune annonce perceptible – méthode, cohérence, chaque réflexion nouvelle appuyée sur une citation ou déduite des faits, à peine une faute de français çà et là, une interprétation quelque peu forcée… Rien encore à la fin du deuxième, puis du troisième chapitres, consacrés aux manifestations de la mort autour des personnages du roman – serait-ce qu’il n’y aurait rien jusqu’au bout, qu’on puisse écrire trente pages sur la mort et se tuer ensuite sans qu’aucun signe annonciateur n’y apparaisse ?
Or, le signe est peut-être dans ce détachement même, de plus en plus troublant : que dit cette irréprochable attention aux détails funestes, aux moindres vibrations dans les couleurs, les signes et les voix ? Quelle angoisse révèlent cette réceptivité, cette intuition de la mort qui plane ou qui hante les personnages ? Oui, comment ne pas voir dans cette fascination glacée les degrés insensibles d’une approche de son propre destin ?
Puis il y a ces échos qui de temps à autre surgissent, certes mot pour mot tirés du roman, mais pas moins sinistres sous sa plume, ces extraits du récit terrifiant de Barthélemy (« Il était pourri avant d’être mort », « On a dû lui envelopper la tête dans des linges, parce que la cervelle avait coulé dehors »), qui semblent répondre à la voix de Glarner, cheville enchaînée, plongeurs dans l’eau noire, et cette rivière, tout de suite après, où le cadavre de Victorine remonte enfin, « sous les yeux de son père », n’a pas manqué de préciser Bertrand – ce même cadavre encore, et « l’effet qu’il produit sur Joseph, le fiancé »…
Pas de signe explicite d’une attirance pour la mort, ni pour le deuil ainsi répandu, mais pas davantage d’effroi, de révolte devant elle…
Dans tous les cas, il s’agissait auparavant de la mort de tiers, et la manifestation restait extérieure aux personnages concernés : même chagrinés ou terrorisés, ils restent vivants. Nous allons montrer ci-dessous les moyens que Ramuz utilise pour essayer de faire vivre au lecteur la mort de Joseph comme il l’a subie de l’intérieur, et tâcher de déterminer jusqu’où il (Ramuz) y parvient.
Consacré à « la mort présente », ce troisième chapitre le laisse haletant. Rien, rien encore qui se soit éloigné de la pure analyse, ou ait dérivé vers quoi que ce soit de personnel – rien qui l’accuse explicitement, lui Aubort, mais quand même il en serait ainsi jusqu’au bout, rien non plus qui l’absolve, tout au contraire : avoir donné ce sujet décidément macabre ; pire, n’avoir au préalable donné d’outils que pour entrer dans un texte et pas la moindre clé pour en sortir, pour s’en débarrasser… N’avoir jamais osé dire dans ses cours que lire, aussi souvent qu’adhérer, c’est rejeter, recracher le texte, pour resurgir, et respirer ailleurs…
Rester dans le sujet, le texte prime sur tout, pas de subjectivité, ces formules qu’il a répétées cent et cent fois, ce mur de silence, ce piège de mots qu’il a construit, sous prétexte de structuration…
— Monsieur, on dirait que ce qui compte, pour vous, c’est de nous empêcher de dire ce qu’on pense…
— Pas le moins du monde, je vous demande simplement d’exprimer des choses fondées sur une matière qui est un texte, et de ne pas tomber dans le « moi je pense »… Quand vous serez médecin, ingénieur, avocat, est-ce qu’on s’intéressera à vos impressions personnelles sur le contenu d’une éprouvette, à vos goûts personnels en matière de ponts et chaussées, à votre avis personnel sur la procédure de divorce ?…
Ah, là du moins, tu ne risques pas de passer pour un dilettante, Aubort. Admirable de rigueur, la méthode que tu enseignes, et comme ton élève l’a bien assimilée, vois comme il est aidé, comme il est forcé, dans le détail aussi bien que dans l’ensemble, à ne plus voir, de chapitre en chapitre, que son sujet, vois comme il se soumet à la complète désillusion que laisse le roman dans son ciel renversé par la catastrophe…
— D’accord, mais quand même, vous nous empêchez de vivre, monsieur…
Ah oui, tu peux être fier de toi, Aubort, fier de ton élève, de quoi te répandre en « bravo » devant cette éclosion, semeur comblé au-delà de ses espérances !
Et voilà que la réflexion, à la fin du chapitre IV, « Intuition d’un après ? », commence à prendre plus de hauteur, sinon de distance salutaire, n’amenant qu’une surenchère au désespoir de l’œuvre :
L’absence quasi totale de religion dans La Grande Peur est à cet égard révélatrice : il y a une église dans le village, mais pas de curé dans le roman. La croix du clocher semble dénuée de toute importance chrétienne face aux diverses croyances qui possèdent les esprits. On voit avec quelle angoisse elle est regardée par les villageois, dans le pressentiment du sacrilège qu’ils commettent : « On voyait la croix descendre, à mesure qu’on montait ; on l’a vue venir contre les rochers, le long desquels elle glissait de haut en bas ; elle est venue, ensuite, se mettre devant les forêts, noires comme elle, et elle n’a plus été vue… » Quant aux croix du cimetière, elles serviront de massues à la fin, lors des obsèques de Victorine qui tournent à la folie collective et au lynchage des présumés responsables de la catastrophe. Autant dire que la religion chrétienne n’a d’emprise qu’au niveau des hommes, quand la vie ne va pas trop mal (dans « le bon pays »), mais pas au-dessus, et pas au-delà.
À noter aussi que la perspective d’une après-vie ne soulage pas les personnages du livre, préoccupés presque exclusivement par ce qui peut leur arriver dans l’ici. Il serait réducteur d’expliquer cette mentalité uniquement par le contexte de leur vie de montagnards peu instruits et trop accaparés par leur travail pour se poser des questions spirituelles, on retomberait dans le cliché habituel sur Ramuz, dont les personnages ne seraient que les ressortissants pittoresques d’un « terroir » sans intérêt, alors qu’ils sont les figurants perpétuels du drame humain, comme tout le monde et comme toujours possédés par l’angoisse ou la superstition sitôt qu’ils cherchent à s’élever au-dessus de leur taille. Ce qui détermine leur peur de l’ici comme de l’au-delà, ce n’est pas seulement le contexte vertical, dangereux, aride où ils vivent, c’est la condition de l’homme dans un monde qui n’a pas de sens, ou qui, si on veut vraiment lui en trouver un, est absolument négatif.
Le message est clair. Les rares rescapés ne doutent pas que les jeunes ont offensé la montagne, et que tout ce qui arrive en est la punition, individuelle et collective, point de vue qui leur évite au moins d’accepter les faits tels qu’ils sont, c’est-à-dire injustes, impitoyables, insupportables. Mais Ramuz, qui ne croit bien entendu pas aux influences malignes de la montagne, met en évidence l’ironie tragique du monde : sont frappés en premier et le plus cruellement ceux dont les projets sont les plus légitimes (donner de l’herbe aux vaches, améliorer les conditions d’existence de la communauté), les plus innocents (le petit Ernest envoyé là-haut malgré lui), les plus « chrétiens » (gagner de l’argent pour pouvoir se marier), alors que les opportunistes sont les seuls à s’en sortir (Crittin, Clou, ce dernier les poches pleines de l’or volé à la montagne).
Le message est clair. Ce n’est ni Dieu ni l’homme qui domine le monde, c’est un monde injuste et sans pitié qui domine l’homme. La seule « chance » que laisse Ramuz à l’homme, c’est le repli sur soi, sur le petit lopin que le monde semble lui accorder (le point de vue des « vieux », qui ont désespérément raison). Parce que la montagne, le torrent, les nuages veillent, prêts à tomber où ils veulent sur eux. La montagne n’est en fait qu’une gigantesque taupinière. Que l’homme apeuré prétende mettre le bout du nez au soleil, et la mort fond des hauteurs.
Relevons que les vieux, les prudents (les « assis », dirait Rimbaud) n’ont pas même gagné grand-chose à se tapir, à peine un petit sursis. La mort les frappe dans leurs proches, dans leurs troupeaux, et finit par les rattraper eux-mêmes : « On ne peut pas compter tous les morts qu’il y a eu au village, parce qu’il était venu une mauvaise grippe ; et, pendant que les bêtes crevaient sur la paille, nous autres, c’était dans nos lits… »
Et comme la méthode porte encore ses fruits empoisonnés au moment de conclure, comme elle appuie de son impersonnalité l’expression intime du refus de ce monde-là…
Ramuz ne laisse donc à l’homme aucun autre espoir de survivre que celui de passer tête basse entre les gouttes, et aucun autre sens à sa vie qu’une peur incontrôlable, souvent funeste, de la perdre. Comme à la fin de Madame Bovary ou de Voyage au bout de la nuit, la sensation qui domine les personnages, et gagne le lecteur, est celle d’un abandon à la méchanceté panique du monde (« le ciel faisait ses arrangements à lui »), et du néant de tout effort humain pour lui échapper (« Plus trace d’herbe, plus trace de chalet »).
On aimerait objecter à Ramuz que son tableau est trop sombre, trop systématique, ses perspectives trop courtes, faussées justement par une appréhension plus organique, plus superstitieuse qu’intellectuelle, en un mot phénoménologique des choses. Au seuil du prochain millénaire, on aimerait refuser une vision de l’homme et du monde aussi noire, démontrer que le rationnel et la civilisation sont susceptibles de vaincre cette espèce de malédiction. Mais il suffit d’allumer sa télévision pour se rendre compte que nous sommes ces paysans de montagne terrorisés, à la merci encore et toujours de la catastrophe individuelle ou collective. Le décor peut changer, le scénario, les acteurs, pas la fin de la pièce. Qu’on songe seulement aux événements de ce siècle qui ont suivi la parution de La Grande Peur dans la montagne, en 1926. Où est le triomphe du rationnel, de l’ordre, des valeurs civilisées ?
Un développement encore sur l’atemporalité de Ramuz, puis ce coup de grâce :
Il n’y a pas de pardon, pas plus qu’il n’y a d’innocence. La seule échappatoire que Ramuz laisse à son lecteur est la possibilité de refermer La Grande Peur en se disant qu’après tout ce n’est qu’un roman, qu’une « histoire », comme on dit aux enfants qui pleurent en écoutant Le Petit Poucet.
Avant de leur en expliquer la morale, qui plairait à Clou : « Dans la vie, ne compte que sur toi, que sur ton talent à déjouer les pièges de la nature et des hommes. »
Bertrand Fiaugères
Lausanne, 8 juin-6 août 1997
Mort le soir du 9, incinéré le 12…
NE pas exagérer ta faute. Ne rien exagérer. Même si tu as pu t’alarmer, tu n’as jamais seulement imaginé cette issue. Circonstance atténuante – et aggravante… Mais pas coupable. Pas innocent, pas coupable. Négligent, léger, inconscient. Inconsistant. Sombre, funeste c*n, sans intention de nuire… Sujet de concours imbécile, mais pas imposé… La Grande Peur livre terrible, mais étudié dans toutes les classes du canton et au-delà. Sujet officiel de baccalauréat au Gymnase de La Cité il y a quelques années. Un « classique », exactement, comme tout le reste de ton programme. Fillettaz pas intérêt à aller plus loin dans l’accusation, même dans l’insinuation, parce qu’il se retrouvera avec une plainte pour calomnie… Mais la question ailleurs. Plus tard aussi l’introspection abyssale… Les élèves demain… Réfléchir et parer au plus pressé. Se reprendre. Être apte. Plus le droit de cafouiller. Changer tout ce qu’il faudra, à commencer par le livre…
Parce que En attendant Godot tout à fait hors de question. Plus jamais. Comme si on n’avait pas soupé de non-lieu, de non-être, de non-sens ! m***e à la fin la déconstruction, le grincement, la géniale intelligence du vide !… Prof, Aubort, pas écrivain, même pas intellectuel. Au ras des pâquerettes responsable d’adolescents qui ne deviendront sauf exception ni écrivains, ni intellectuels, ni profs de français, mais infirmières, inspecteurs en assurance, dermatologues, parents – des filles, des garçons qui deviendront des gens tout simplement normaux, eux, et qui en attendant ont besoin de se comprendre, de se construire, pas de se faire saper d’un chef-d’œuvre du doute à un chef-d’œuvre de l’échec…