I-2

1600 Words
— Il y a bien du malheur dans ce monde ! Sœur Victorine, à qui la scène n’avait pas échappé, poussa un long soupir pour accompagner sa phrase et se tourna vers Yolande. — On est là, à blaguasser, mais j’en connais un qui est impatient de voir sa maman. Allez, dépêchez-vous donc, il est déjà bien tard ! Yolande suivait le cheminement habituel et allait entrer dans la chambre de Christophe quand un garçon, qui la dépassait par la taille, se dressa brusquement devant elle. Muette de stupeur, elle se recula, les yeux écarquillés. Elle était encore en train de détailler ce grand escogriffe à la tignasse noire et aux yeux bleus, quand les lèvres de l’adolescent laissèrent filtrer une petite voix d’amour : — Eh bien ! maman, tu ne me reconnais donc pas ? Incapable de prononcer le moindre mot, Yolande étreignit aussitôt son enfant. — Ne me serre pas tant, tu vas m’étouffer. Mais Yolande ne relâcha pas son étreinte. Il lui sembla que les murs qui l’entouraient avaient les reflets dorés du soleil. Un vent printanier soufflait dans le corridor. Ils se dandinaient, silhouette irréelle de deux êtres qui n’en formaient qu’un et riaient à la vie, quand une nonne se profila dans le couloir et leur demanda de faire un peu moins de bruit par respect envers les autres malades. — Viens, on va s’asseoir dans la salle d’attente. À cette heure-ci, elle doit être déserte. Yolande entraîna Christophe et le questionna aussitôt, trop heureuse d’entendre la voix chantante de son fils. — Tu sais, le docteur Dubreuil est un fameux pêcheur. Il taquine l’ablette et la semaine dernière il a attrapé un brochet de plus d’un mètre de long. — Un mètre ! Mais c’est énorme ! Christophe donna, alors, l’impression de réfléchir avant de demander : — Tu crois que parrain accepterait de m’emmener à la pêche ? — À la pêche ? Pour ça tu ne risques rien, ton parrain est sûrement le meilleur pêcheur et surtout le plus grand braconnier que je connaisse. Mais cela il ne faut pas le dire, à cause des gendarmes. Christophe ouvrait de grands yeux incrédules et observait sa mère, peinant à croire la véracité de ses propos. Il est vrai que la métairie où ils avaient habité se situait sur la commune d’Ambazac et non sur celle de Béron qu’elle jouxtait. C’était la raison pour laquelle il ne voyait son parrain qu’aux fêtes carillonnées ou lors d’événements particuliers. Mais que cet homme, qui semblait si sérieux, soit un spécialiste de la pêche, ou, pire, un braconnier, dépassait son entendement. — Il attrape plus de poissons que le docteur ? — Je ne peux pas te dire, mais ce dont je suis certaine c’est qu’il sait lire l’eau d’une rivière ou d’un étang mieux que tout le monde. Yolande regardait son fils, déjà tout excité à l’idée de ses prochaines vacances, et se laissait bercer par les vagues de bonheur qui baignaient son cœur de mère. Elle avait la certitude que la vie coulait de nouveau en lui. Ce soir-là, quand elle eut regagné la chambre spartiate où elle logeait, elle se surprit à prier. Oui, elle, qui après avoir cru mourir un soir d’orage et qui par la suite avait perdu son mari dans un accident sordide, s’agenouilla pour prier dans l’ombre froide de sa pièce. Le lendemain, quand elle entra dans la fabrique et reprit sa place dans la longue chaîne des ouvrières, elle fut surprise par l’absence de sa voisine habituelle. Une nouvelle employée l’avait remplacée. Une gamine de seize ou dix-sept ans, qui semblait bien frêle pour le travail qui l’attendait. Yolande tenta d’obtenir des nouvelles de son ancienne collègue, mais autour d’elle les lèvres demeuraient serrées. Finalement, une vieille à moitié bossue finit par vendre la mèche : — Elle ne supportait plus les avances répétées de Gallardeau. Elle s’est jetée dans la Vienne. Heureusement, un homme a sauté à l’eau juste à temps, sinon elle se noyait ! La vieille laissa passer quelques secondes avant de reprendre : — Tout ça à cause de ce porc ! Un jour, il faudra qu’il paie pour tout le mal qu’il fait ! Ce jour-là, Gallardeau se montra étrangement discret. Mais la tension au sein de l’atelier restait encore palpable quand Yolande quitta la fabrique. Pour la première fois depuis bientôt deux semaines, elle ne prit pas la direction de l’hôpital, mais se dirigea vers la rue Haute-Vienne et la place des Bancs où elle comptait procéder à quelques menus achats pour remercier Mathieu et Marguerite de recevoir Christophe. Hélas, ses moyens ne lui permettaient pas de faire des folies et, se souvenant qu’un des plaisirs de Mathieu était de fumer la pipe, elle en acheta une, non sans avoir âprement discuté le prix. Son cadeau dans la poche, elle flâna le long des devantures et profita pleinement de cette fin d’après-midi d’automne où les gens semblaient étrangement sereins. Le lendemain, elle se rendit très en avance à l’hôpital. Sœur Victorine n’était pas là. Sa remplaçante lui demandait de repasser d’ici une petite heure quand le docteur Dubreuil arriva, un petit paquet à la main. Le médecin avisa un alignement de chaises vides et fit signe à Yolande de s’installer à côté de lui. — Tenez, vous remettrez ce livre à Christophe. Yolande s’apprêtait à refuser quand le praticien lui posa affectueusement la main sur l’épaule. — Vous savez, pour vaincre la maladie, la volonté de se battre peut faire des miracles. J’ai essayé d’aborder plusieurs sujets avec votre fils avant de découvrir qu’il nourrissait une véritable passion pour la pêche. Alors, considérons que ce livre n’est pas un cadeau, mais une sorte de médication. Il se leva et s’apprêtait à rejoindre ses malades quand il reprit : — N’oubliez pas : s’il lui arrivait quoi que ce soit pendant ses vacances, il faudrait me faire prévenir le plus vite possible. Mon confrère, le docteur Batin, sait comment me joindre. Depuis une heure qu’elle patientait, Yolande s’était habituée à voir des silhouettes défiler et n’y prêtait plus guère attention quand Mathieu se profila. Grand, solide, à cinquante ans, les années ne semblaient pas avoir de prise sur lui. Arrivé à Béron à la fin de la Grande Guerre, porteur d’un courrier pour la fiancée de son meilleur ami qui venait de décéder, il s’y était ancré. Tout ne s’était pas fait sans mal. La jalousie de ceux qui rêvaient de la belle Marguerite et de la Fonterie – sa propriété –, les séquelles de quatre années passées dans l’enfer des tranchées et pour finir l’accusation d’un meurtre qui aurait dû le mener tout droit au bagne. Il avait dû déjouer un à un les obstacles, réussissant par sa droiture et son charisme à s’attirer le respect de l’immense majorité de ses concitoyens. Marié à Marguerite, ils n’avaient eu qu’un seul enfant, Lucien, officier dans l’armée de terre, affecté depuis un an à Djibouti. — Alors, tu rêves ? Yolande se jeta dans les bras de Mathieu. — Doucement, il y a des gens qui nous voient. Belle comme tu es, ils pourraient croire que je suis ton amant ! Le son de cette voix chantante fit du bien à Yolande, qui prit encore plus conscience de son isolement dans cette grande ville, où elle se sentait complètement étrangère. L’idée l’effleura, un instant, de tout quitter et de rejoindre Béron en compagnie de Christophe. Il n’aurait pas fallu beaucoup insister. Seulement cela signifiait être à la charge des autres et puis, même s’il allait mieux, Christophe serait de nouveau hospitalisé dans moins de deux semaines. Alors, en attendant, il était préférable de rester sur place. Comme sa voisine semblait perdue dans ses réflexions, Mathieu prit un ton ironique pour demander : — Rassure-moi, Christophe sort toujours aujourd’hui ? Ne me dis pas que nous sommes venus pour rien ! Yolande regarda la grosse horloge, qui marquait dix heures, et assura qu’il ne devrait plus tarder. — Remarque, rien ne presse. D’ailleurs, René profite du voyage pour effectuer quelques achats et va nous rejoindre d’ici une dizaine de minutes. Mais dis-moi, comment vas-tu ? Ton logement, le travail, l’hôpital, ce n’est pas trop difficile de tout gérer en même temps ? Alors que Yolande répondait des banalités, Mathieu perçut chez elle une fêlure, comme si elle cherchait à lui cacher la vérité. Il se retint de se montrer trop incisif, mais son côté protecteur prit le dessus. Sa main calleuse serra son épaule comme s’il la broyait, puis il ajouta d’une toute petite voix grave : — Je te considère comme ma famille et je n’aimerais pas apprendre que l’on te fait des misères. J’espère que dans ce cas tu saurais me prévenir ? Yolande hocha la tête d’un air affirmatif, tout en imaginant la face venimeuse de Gallardeau se faire corriger par Mathieu. Mais elle chassa très vite cette image. Elle devait apprendre à se débrouiller par elle-même. — Alors, notre malade se fait attendre ? Yolande et Mathieu se retournèrent pour découvrir René Ferraud, l’inamovible maire de Béron depuis plus de trente-cinq ans. Petit, trapu, l’ancien forgeron approchait les soixante-dix ans. Et, si physiquement il avait perdu de sa superbe, son regard avait gardé la même force. Christophe arriva au même moment en compagnie d’une infirmière, qui leur recommanda de lui éviter trop de fatigue, surtout les premiers jours. Le quatuor s’engouffra presque aussitôt dans la grosse Citroën de René Ferraud qui prit la direction du logement occupé par Yolande. Tout se déroula alors bien trop vite pour la mère de Christophe. Entre le carton de victuailles que Mathieu sortit du coffre et déposa dans sa petite chambre, l’enveloppe qu’il lui remit de la part de Marguerite et les dernières recommandations faites à son fils, ce fut bientôt l’heure du départ. Complètement chamboulée, Yolande s’aperçut, à temps, qu’elle avait oublié d’offrir la pipe et le livre. — C’est de la part du docteur Dubreuil. Avec ça, je suis sûre que tu pourras en remontrer à ton parrain pour la pêche. Pendant que Mathieu remerciait Yolande pour la pipe qu’il venait de recevoir, on entendit la voix grave de René Ferraud s’élever : — En tout cas, si vous faites un concours tous les deux, les poissons ont intérêt à bien se tenir ! Les yeux rieurs de Christophe furent alors le plus beau cadeau qu’il pouvait faire à sa mère. Des mains s’agitèrent derrière les vitres et la voiture ne fut bientôt plus qu’une masse noire qui disparut au coin de la rue. Ce fut seulement à cet instant que Yolande remarqua qu’il pleuvait.
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