Alors que ces événements se déroulaient à Béron, à Limoges, la vie de Yolande bascula soudainement.
Dans la semaine qui suivit le départ de Christophe, Gallardeau vint tourner autour d’elle, à deux ou trois reprises, l’accablant, ainsi que sa jeune collègue, de remontrances injustifiées. Pendant ce temps, les autres femmes de l’atelier s’étaient discrètement concentrées sur leurs activités, affectant de ne pas remarquer le manège du pervers. Yolande essayait de penser très fort à Christophe, imaginait Mathieu survenant et corrigeant le s******d, quand le contremaître invita sa voisine à le suivre.
— Viens, je vais t’expliquer comment faire ton travail correctement. Si tu sais bien t’y prendre, tu n’auras pas à le regretter, fais-moi confiance !
La jeune femme baissa la tête et s’apprêtait à suivre Gallardeau quand la colère s’empara de Yolande. Mais une colère froide, terrifiante, qui, telle l’onde, s’amplifiait vague après vague et submergeait toutes ses résolutions. Une colère qui lui donna l’impression de ne plus s’appartenir, alors qu’un calme étrange se faisait en elle, comme si le voile qui l’étouffait depuis des semaines se déchirait enfin.
— Laissez cette gamine tranquille ! Je suis prête à vous suivre.
Incrédule, le contremaître se tourna vers Yolande ; sa langue sortit imperceptiblement de sa bouche alors que sa face de dépravé s’éclairait d’une lueur triomphante.
— Je vois que tu as enfin compris !
Cette fois, complètement résignée, Yolande baissa lentement la tête.
Sûr de lui, Gallardeau passa devant Yolande qui le suivit docilement. Il jeta au passage un coup d’œil méprisant sur le reste de l’atelier où s’affairaient quantité de femmes qui pour certaines connaissaient déjà l’intimité de son bureau. Bien sûr, une ou deux s’étaient plaintes auprès du patron et il avait été convoqué. Mais il avait su astucieusement démontrer que ces mégères l’accusaient à tort pour cacher leur manque d’ardeur au travail et, connaissant le penchant du patron pour certaines de ses secrétaires, il avait conclu :
— Vous êtes bien placé pour savoir que certaines femmes ne cherchent qu’à nous appâter, en profitant de notre faiblesse !
Devant la menace à peine voilée, le patron avait baissé les yeux et, après deux ou trois raclements de gorge, avait admis que, du moment que le travail n’avait pas à en souffrir, cela ne le regardait pas.
Il n’empêche. Depuis, Gallardeau ne s’attaquait qu’aux ouvrières qui semblaient les plus fragiles, celles pour lesquelles la paye était indispensable. Mais le fait que cette Yolande, à la poitrine orgueilleuse, lui cède aussi facilement flattait son ego. Il monta les marches avec lenteur, savourant déjà le plaisir de dominer enfin cette femme. Il perçut avec délectation le balancement féminin qui le suivait et, après avoir ouvert son antre, s’écarta pour laisser passer sa proie.
De son côté, Yolande ne s’appartenait plus. Elle savait qu’elle allait commettre une bêtise, mais cela la laissait froide, un peu comme si la vie s’était soudain mise à couler loin d’elle. Elle observait les chaises, la table encombrée de papiers et les étagères, quand elle remarqua une petite porte qui habillait l’angle du local.
Elle se laissa faire quand les mains masculines lui pétrirent lourdement les seins, puis les fesses, tandis qu’une haleine qui empestait le tabac se promenait sur son cou, ses oreilles, sa nuque et cherchait ses lèvres qu’elle refusa, comme pour faire durer le plaisir.
Le s****d était en transe. Dès lors, tout en se laissant écraser la poitrine, elle s’arrangea pour se diriger vers la porte qui s’ouvrit sur un endroit exigu, meublé d’un confortable canapé. Dès qu’ils furent rentrés, elle commença sans perdre de temps à défaire le pantalon de l’étalon tout en soupesant innocemment les attributs du mâle. Alors dans un geste rapide elle frappa à plusieurs reprises le bas-ventre de l’ordure. Puis, sans tenir compte des hurlements de bête blessée, poussés par Gallardeau, elle rajusta ses habits, referma la porte du bureau derrière elle et traversa l’atelier où les femmes la regardèrent passer avec des yeux ébahis.
Ce ne fut qu’une fois à l’extérieur qu’elle prit pleinement conscience de son acte. Elle pressa le pas, s’attendant à chaque instant à être rattrapée, et se retrouva bientôt sur les bords de la Vienne, le corps secoué de spasmes nerveux et le visage ravagé par les larmes.
Tout à son désarroi, elle ne fit pas attention à l’homme qui se détacha d’un groupe de ponticauds* qui se tenaient à l’entrée du pont Saint-Étienne. Quelques instants plus tard, il revint en compagnie d’une forte quinquagénaire, surnommée la Marsaude, avec des mains comme des battoirs et coiffée d’un petit bonnet blanc.
— Asseyez-vous sur ce banc, et laissez-vous aller. Je connais les peines de cœur. Vous n’êtes ni la première, ni la dernière à qui cela arrive. Mais les hommes ne méritent pas qu’on se balance à l’eau pour eux. Si c’était le cas, on ne compterait plus les noyées !
Elle avait prononcé ces mots d’un ton volontairement gouailleur pour tenter de dérider sa voisine. Mais, quand Yolande, qui s’était un peu reprise, lui eut expliqué de quoi il retournait, la matrone changea aussitôt de comportement. Elle interpella le gars qui était venu la chercher quelques instants plus tôt et aussitôt le groupe d’hommes monta se poster en direction de l’usine.
— Il serait étonnant que le châtré en question vienne se plaindre. Mais, si lui et ses copains s’y avisaient, ils seraient servis. Le Jacques et son équipe n’ont jamais fait dans la finesse !
Cette précaution prise, elle se gratta la tête, cala ses mains sur ses hanches et lui fit signe de la suivre. Elles entrèrent bientôt dans une maison en torchis, où la lumière du jour peinait à faire sa trace. La Marsaude la fit asseoir.
— Te voilà sans travail et sûrement pas prête d’en retrouver un, alors voilà ce que je te propose : la blanchisserie où je turbine embauche. Ce n’est pas un métier facile, même si grâce aux lessiveuses on n’utilise plus guère le péteu, cet ancien battoir en bois qui servait à frapper le linge pour l’essorer. Mais quand on a faim il faut savoir souffrir !
Tout en lui servant une infusion, la maîtresse des lieux expliqua à Yolande ce qui l’attendrait. Et, lorsqu’elles se quittèrent ce jour-là, la brave femme tint à lui rappeler qu’elle n’était plus seule.
— Dans le quartier, on n’est pas des nantis, mais ici la solidarité tient lieu de richesse, et, s’il t’arrive quoi que ce soit, pense à te recommander de la Marsaude.
Ce fut ainsi que Yolande devint lavandière. Un métier terriblement éprouvant, mais du moins elle n’eut plus à redouter les frasques d’un Gallardeau.
À quelques jours de là, elle fut amenée à croiser une ou deux de ses anciennes collègues de travail, qui se dépêchèrent de traverser la rue pour venir la remercier.
— Gallardeau a été viré par le patron. Mais fais bien attention qu’il ne te croise pas, c’est un mauvais !
Yolande voulut changer de logement de peur que l’autre retrouve sa trace, mais la logeuse, que René Ferraud avait payée d’avance, lui indiqua une sortie dérobée qui lui permettrait, le cas échéant, de l’éviter. Pour le reste, Yolande prit l’habitude de se déplacer directement de sa chambre aux bords de Vienne.
Une semaine plus tard, elle avait pris de nouvelles habitudes et attendait le retour de Christophe avec impatience. Elle avait téléphoné à René Ferraud qui l’avait rassurée au sujet de son fils.
— Si tous les malades se portaient comme lui, les médecins seraient vite au chômage !