CHAPITRE II
Manon
Au collège, où il va rester neuf ans, Desforges mène une existence sans heurts. Le principal, M. Hamelin, digne successeur des Rollin et des Coffin, était un homme complètement aimable ; le professeur Trégnier accablait les écoliers de pensums ; le maître de quartier Duclos était la meilleure pâte d’homme, et c’est lui qui a donné à notre « poète » le goût du merveilleux ; M. Maltor lui a enseigné les règles de la versification française. M. Génien, excellent homme ; l’abbé Delille, de glorieuse mémoire ; l’éloquent philosophe Thomas, contribuèrent respectivement à meubler son esprit et sa mémoire.
Mais j’ai promis le commencement d’une grande aventure, et me voici au moment de tenir parole. Pour mettre de la clarté dans ma narration, il faut nécessairement que je parle de deux choses essentielles.
La première concerne mon père et son état ; la seconde, moi-même et les progrès de mon tempérament, que j’ai annoncé très sanguin, c’est-à-dire très ardent et surtout très précoce.
Ceci, cher lecteur, semble vous préparer à quelque petite anecdote un peu guillerette. Eh bien ! pourquoi pas ? Me suis-je interdit la gaieté, le sentiment, l’aveu de mes jeunes secrets ? Ne vous ai-je pas promis de me confesser bien loyalement à vous ? Lisez, lisez, qui que vous soyez, jeune ou vieux, homme ou femme et souriez, en lisant, au souvenir de vos plaisirs et peut-être à vos propres faiblesses.
On pensera de moi tout ce qu’on voudra, mais je proteste que je n’ai pas connu, sur la terre, de plus grand bonheur que celui d’aimer et d’être aimé. Je vais plus loin. Je soutiens qu’il n’en exista jamais ici-bas de plus vrai, et je vous invite à fermer sur-le-champ ce livre, ô vous qui ne seriez pas de mon avis ; car il sera long, il sera volumineux et ne contiendra presque que le récit de toutes les époques de ma vie, qui furent signalées par les peines ou par les plaisirs de l’amour.
Mais ne le fermez pas, ô vous, mes divinités sur la terre, ô vous, femmes charmantes et sensibles, adorables dispensatrices des unes et des autres ! À chaque page, vous verrez que vous fûtes aimées presque autant que vous êtes aimables et que mon encens n’a point cessé de brûler sur vos divins autels.
On saura que mon père joignait à un très brillant commerce de porcelaines et de bijouteries un immense magasin de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour les desserts. Ces deux branches réunies étaient extrêmement fructueuses et valurent à mon père une fortune qui n’éblouit quelques instants mes jeux que pour me plonger, en disparaissant, dans les ténèbres de la détresse la plus entière. Mais n’anticipons point et marchons à ma grande aventure.
Elle est grande, en effet, puisque, à l’âge de moins de quatorze ans, on va me voir figurer comme père sur la scène du monde.
Je crois avoir laissé entrevoir que la nature avait mis en moi un foyer d’amour excessif pour les femmes, et je dois ajouter qu’elle se hâta un peu de faire jaillir les premières étincelles de ce feu créateur qui me brûle encore et qui ne s’éteindra vraisemblablement qu’avec moi.
J’étais peu avancé dans ma treizième année quand je m’aperçus, non sans quelque étonnement, mais à ma grande satisfaction, au moyen d’un songe du matin, que j’étais élevé à la dignité d’homme fait pour aspirer à en produire d’autres.
Cette découverte, en me comblant de joie, me livra cependant sur-le-champ à une secrète inquiétude, à une mélancolie tourmentante et continuelle, qui influa prodigieusement sur mes travaux et mes études. Le besoin de communiquer cette nouvelle richesse à l’être auquel elle appartenait de droit me poursuivait en tous lieux, et j’oubliais ou négligeais tout pour ne penser qu’au moyen de le satisfaire.
Voyons un peu comment je m’y pris.
L’atelier où se fabriquaient les fleurs artificielles de mon père était composé d’une trentaine d’ouvriers, tant hommes que femmes. Il y en avait de tout âge dans les deux sexes, et il s’y trouvait surtout des fillettes fort jeunes et fort jolies.
Tous les mercredis, sans faute, j’allais passer la journée à la maison. C’était un des congés de la semaine. Mon grand plaisir, après le premier b****r donné par la tendresse filiale à l’amour de mes parents était de monter à l’atelier de ces bonnes gens, qui étaient enchantés de ma présence et de ma douce familiarité. Je leur faisais à tous mille amitiés, surtout aux jeunes filles que j’embrassais en tout bien, tout honneur, et qui se trouvaient infiniment flattées des caresses de monsieur petit homme.
Ces attentions du fils de la maison, ma gaieté, mes complaisances me préparaient le chemin des cœurs où je devais un jour essayer d’entrer ; mais je fus longtemps sans projets, parce que je fus longtemps sans désirs.
Aussitôt après l’illumination subite que je reçus de mon songe du matin, ce fut toute autre chose. De gai que j’étais, je devins rêveur ; je ne folâtrais plus comme un enfant avec les fillettes ; je les embrassais toujours, mais avec une expression sérieuse, et ces baisers portaient dans mes sens un trouble que je ne savais trop à quoi attribuer.
Dans le nombre des adolescentes qui embellissaient l’atelier, il y en avait une que je ne ferai connaître que sous son nom de baptême. Je tairai celui de sa famille, non que je croie Manon bien coupable, mais elle peut vivre encore, et si ce livre tombe un jour sous sa main, elle me saura gré de ma discrétion. Revenons.
Cette jeune personne était véritablement une charmante fleur naturelle qui en faisait d’artificielles, lesquelles, à coup sûr, ne la valaient pas, quelque talent qu’elle y mît. J’ai peu vu de figure plus fraîche, plus douce, plus virginale. De beaux cheveux d’un blond cendré tombaient en désordre sur un front blanc et ouvert, qui surmontait deux grands yeux bleus d’une sérénité angélique. Le nez fin, la bouche petite et meublée de perles, le menton à fossette ainsi que les joues couleur de rose, tout cela formait une tête charmante posée sur un corps bien découplé, auquel quinze ans avaient assigné des formes délicieuses et que tapissait une peau éblouissante ; et tout cela, la tête et le corps, faisait de Mlle Manon un petit individu vraiment digne d’une préférence marquée, que je ne manquai pas de lui accorder.
Il n’y avait plus qu’une petite difficulté, qui n’était pas de faire connaître à Mlle Manon que je la préférais ; la petite friponne avait dans son intelligence enfantine tout ce qu’il fallait pour me deviner, et j’eus lieu de croire, sans vanité, qu’elle me rendait bien un peu le sentiment qu’elle m’inspirait. Mais la difficulté était de tirer de nos découvertes un parti satisfaisant pour tous deux.
Il est inutile d’observer que nos cœurs, ou nos sens, comme on voudra, n’avaient d’autre connaissance que celle de l’instinct naturel qui nous portait l’un vers l’autre.
Depuis longtemps Ursule avait fui de ma mémoire, et l’ébauche très imparfaite de mes premières sensations dans un genre qui veut des organes plus prononcés que ceux de deux enfants comme nous l’étions alors, Ursule et moi, ne m’avait laissé qu’un souvenir terne qui ne me donnait pas de grandes ouvertures sur le grand œuvre auquel je me sentais appelé. Tout ce que je sais de plus clair, c’est que dans ma tête j’arrangeais assez bien les positions ; et que les tableaux que m’en présentait mon imagination allumaient dans mon être un incendie auquel il était vraiment temps de remédier.
Enfin il me vient une idée. Je m’y attache, et plus j’y songe, plus je m’aperçois qu’elle doit me conduire au succès.
J’avais une bonne gouvernante aussi aimable que laide. Ma mère n’a jamais aimé les jolies femmes de chambre : chacun a son goût.
Catherine était folle de ma mère et, par contrecoup, de petit homme. C’était Catherine qui venait me chercher au collège ; c’était Catherine qui m’y ramenait. Catherine, tous les samedis sans faute, m’apportait mon linge blanc et reprenait celui qui m’avait servi ; Catherine m’achetait en cachette toutes les chatteries dont j’étais friand ; Catherine, enfin, était ma confidente unique et discrète. Si la pauvre fille aimait bien petit homme, petit homme le lui rendait bien, et tout le monde y trouvait son compte.
Ce fut d’elle que je m’avisai de me servir pour mettre ma grande aventure à fin ; mais je ne voulais pas qu’elle s’en doutât. Le hasard commença, l’adresse acheva.
Un samedi, au lieu de Catherine qui venait ordinairement le soir à l’heure de notre souper, c’est-à-dire à sept heures un quart, je vis arriver une autre messagère qui était une des ouvrières de l’atelier, assez jeune, mais laide à faire reculer.
Le mercredi d’ensuite, arrivé à la maison, je demande à Catherine pourquoi elle n’est pas venue samedi dernier. Ma mère l’avait occupée ; c’est fort bien. De fil en aiguille, je lui dis :
– Écoute, ma bonne, il ne faut pas te gêner. Il y a loin de la rue du Roule au collège, et il faut te ménager, car maman ne te donne pas beaucoup de relâche.
– Oh ! monsieur, je me mettrais au feu pour elle et pour vous.
– J’en suis persuadé, et je t’en remercie pour ma part ; mais encore une fois ne te gêne pas. Pourvu que j’aie mon linge, voilà tout ce qu’il faut ; que ce soit toi ou une autre qui me l’apporte, cela revient au même : cependant quand tu me l’enverras, ne choisis plus cette guenon de Claudine : elle est si sale qu’elle me dégoûte.
– Je ne l’ai pas choisie, je l’ai trouvée sous ma main. Au reste, soyez tranquille, dorénavant je vous le porterai toujours moi-même.
– Mais non, ce n’est pas cela que je te dis. Je veux absolument que tu te reposes le samedi, c’est bien assez que les mercredis tu fasses deux fois le chemin d’aller et de venir. Encore une fois, il y a loin, et tu as plus de courage que de force. Il y a à cet atelier des jeunesses qui ne demandent qu’à courir : c’est léger comme des papillons. Cette petite Manon, par exemple ; elle est alerte celle-là ; ce n’est pas comme cette Claudine qui est d’une lenteur ; et puis, tiens, Claudine, je crois, qu’elle a au cou… as-tu remarqué, hein ? comme des humeurs fr… Ah ! le cœur me bondit quand je la vois ; d’ailleurs cette petite folle de Manon dit qu’elle voudrait bien voir un collège, pour savoir comment c’est fait. Elle me persécute ; elle m’en parle tant qu’elle m’en fait tourner la tête.
– Ah ! la petite étourdie, je la reconnais bien là. Tenez, la voilà qui descend les escaliers quatre à quatre, au risque de se casser le cou ; elle chante comme un pinson. Tenez, l’entendez-vous ? Ah ! mon Dieu, l’heureux âge !
Écoute donc, folichonne ; tu serais donc bien aise de voir comme c’est fait un collège ?
Manon rougit.
– Il ne faut pas rougir pour çà. Monsieur petit homme dit que tu en as bien envie.
– N’est-ce pas, ma petite Manon ? dis-je en lui prenant la main.
– Monsieur, c’est pour rire que j’ai dit cela.
– Pour rire ou pour tout de bon, ma fille, dit Catherine, tu iras samedi, à sept heures, porter le linge blanc de monsieur petit homme, à son collège, et tu verras ce que c’est qu’un collège. Dame, il y a bien des garçons là ; prends-y garde, mon enfant, il n’y a que cela.
Et Catherine riait.
– Oh ! mais ! s’il y en a tant aussi…
– Va, va, dis-je, n’aie pas peur, ma petite Manon ; ils ne te feront pas de mal.
Et un coup d’œil expressif et un serrement de main, et Manon de rougir encore, mais d’aise, et de dire à Catherine, les yeux baissés :
– Eh bien, comme il vous plaira, mademoiselle Catherine, je suis à vos ordres.
– Allons, voilà qui est arrangé, à samedi.
Manon poursuit son chemin ; je lui demande si elle allait revenir ; elle me dit que oui. Je lui promets d’aller lui dire bonsoir à l’atelier, avant de retourner au collège, et la faire souvenir de sa parole pour le samedi suivant ; et je retourne ensuite auprès de ma mère passer le reste du jour en attendant l’heure de mon départ.
Quelques minutes avant, supposant Manon revenue, je monte à l’atelier, de l’aveu de ma mère, qui savait que ma coutume, les jours que je venais à la maison, était d’aller toujours dire bonjour et bonsoir à ces braves ouvriers. Ils n’en aimaient que mieux mes parents et moi.
Je dis à Manon tout bas de me suivre sur l’escalier au moment où je m’en irais, ce qu’elle ne manqua pas de faire. Je lui dis alors en l’embrassant bien tendrement :
– Écoute, ma belle amie, ne manque pas de venir samedi à sept heures et un quart juste. Trouve-toi un peu plus tôt, si tu veux, près du collège. Tu ne tarderas pas à entendre une cloche. Tu lui laisseras achever son carillon. Un instant après tu entreras et tu me demanderas.
Alors le portier viendra me chercher. Tu me donneras mon linge blanc, et je te donnerai l’autre. Sans adieu, ma petite.