CHAPITRE II - Manon-2

2006 Words
Je b***e encore une fois et plus, je crois, ma petite Manon, dont le cœur battait au moins aussi fort que le mien. Elle rentre. Je descends. Je vais dire adieu à mon père et à ma mère. Je prends ma bonne Catherine sous le bras, et nous nous acheminons assez gaiement vers ce cher collège, que je revis ce soir-là avec un peu moins d’ennui qu’à l’ordinaire. Il était écrit de toute éternité que l’un des plus beaux jours de ma vie serait cet adorable samedi, dont mille et mille années d’existence ne m’ôteraient jamais le doux souvenir. C’était un jour de simple congé. Le soleil avait annoncé à son lever une journée des plus brillantes ; nous touchions au milieu du mois de mai, et les promenades alors avaient un charme fait pour être senti plus particulièrement par de pauvres écoliers, qu’une captivité habituelle rendait infiniment amoureux du beau temps dans leurs courts moments de liberté : aussi en jouissions-nous avec des transports impossibles à décrire ; et, si l’on veut bien se rappeler la manière dont devait finir pour moi cet aimable congé, on croira sans peine que, cette fois du moins, je dus être à peu près complètement heureux. Mais un bonheur imprévu vint encore se joindre à la masse de ma félicité et de la joie générale. À peine étions-nous entrés en classe le matin, comme à l’ordinaire les jours de petit congé, que tout à coup la cloche sonne. Une grande fermentation se manifeste dans tout le collège. Les portes des classes s’ouvrent, et un envoyé, qui valait bien pour nous celui des dieux en ce moment, vient nous annoncer grand congé, attendu que monseigneur le recteur de l’Université, soit pour affaires, soit par amitié, est venu voir monsieur le principal et est présentement avec lui. Tout le monde sort en foule des classes ; tout le collège retentit des acclamations les plus bruyantes, et des cris redoublés de : – Vive monsieur le recteur ! Vive monsieur le principal ! Et les externes de débarrasser le collège, et les pensionnaires de grimper à leurs quartiers, dans l’ivresse d’une joie d’autant plus grande que le motif en était plus inattendu. Ce petit évènement me fait faire aujourd’hui une réflexion que je crois sage. Quelle est donc cette méthode d’enseigner, me dis-je à moi-même, qui a si peu d’attraits pour les élèves, que la moindre interruption dans leurs travaux est pour eux la source d’une allégresse qui va presque jusqu’à la démence ? Est-ce l’influence d’un âge frivole et peu ami de l’étude ? Est-ce le genre du travail ? Est-ce enfin le mode dont on se sert pour l’enseignement ? J’incline à penser que c’est cette dernière raison, et ce n’est pas d’aujourd’hui que je crois, non seulement qu’on ferait aimer le travail aux jeunes gens, en le leur présentant sous la forme de l’amusement, et en le dépouillant de sa rebutante aridité ; mais même qu’il est très possible d’en trouver le moyen, si l’on voulait se donner la peine de le bien chercher. Quoi qu’il en soit, voilà un grand congé de plus. Que le Ciel comble monseigneur le recteur de toutes ses grâces ! Le digne homme les a bien méritées ! Notre ami l’abbé Lagrange n’avait pas encore fini sa chère petite toilette quand le torrent, sorti de la classe, vint avec fracas inonder le quartier. – Qu’est-ce qu’il y a donc de nouveau, mes amis ? Est-ce que vous êtes tous chassés de classe ? – Oui, l’abbé, crions-nous tous ensemble. – Et par quelle aventure ? – Par l’aventure d’une visite de monseigneur le recteur à monsieur le principal, et d’un grand congé qui en est la suite. – Ah ! ah ! dit-il en souriant, oui, cela est de règle. Quand un souverain se montre dans quelque partie de ses États, cette heureuse portion du royaume devient à l’instant le théâtre d’une fête universelle pour ses habitants. Eh bien ! mes enfants, tant mieux. Ah çà ! mais qu’allez-vous devenir ? Moi, qui ne m’attendais pas à cela, j’allais sortir comme à mon ordinaire ; et, justement, c’est que j’ai des affaires indispensables. – Eh bien ! va à tes affaires indispensables, va, mon bon petit abbé, lui dis-je en lui sautant au cou, avec la précaution de ne pas déranger sa frisure, qui était très soignée et qui l’occupait sérieusement trois bons quarts d’heure tous les jours ; va, ne te gêne pas ; reste jusqu’au dîner si tu veux, tu peux nous laisser sur notre bonne foi, nous ne ferons pas de bruit. – D’ailleurs, dit un de nos camarades, il est possible qu’on nous fasse descendre pour jouer dans la cour ; car nous faire sortir de classe pour nous remettre à l’étude dans nos quartiers, il n’y aurait pas le sens commun. – Il a raison, dit Lagrange. Ainsi donc vous me permettez de sortir ? – Oui, lui dis-je ; allez, allez, aimable petit fripon, et surtout soyez bien sage, et ne vous crottez pas, entendez-vous, monsieur ? Allons, achevez votre toilette, et dépêchez-vous. Il me donne en souriant un petit soufflet, prend son miroir, se regarde quelques secondes en se rengorgeant, et passant le doigt entre son col et son petit collet, empoigne la vergette, se brosse du haut en bas, par devant et par derrière, avec une précision, une grâce infinie, donne aussi un petit coup à son chapeau, le met sous son bras, ferme la porte de son cabinet, nous rend mon prudent soyez sages, passe les deux mains dans sa veste, et part sur la pointe du pied, avec l’air de ne pas toucher à terre. Bon voyage ! Nous voilà les maîtres à la maison, petit bon Dieu ! C’est bien le cas, ou jamais, de dire : Quand les chats ne sont pas au logis, les rats dansent. Comme le bruit commençait à devenir un peu fort entre vingt-deux gaillards qui, de leur vie, n’avaient jamais eu moins de souci, je me crus obligé, en conscience, de leur représenter notre promesse de laquelle je m’étais rendu caution. Bah ! ils m’écoutèrent comme les Troyens écoutaient Cassandre ; et je vis bien qu’il fallait finir par faire autant de tintamarre qu’eux. Je crois même que déjà j’étais en train d’en faire davantage lorsqu’arriva ce que notre camarade avait prévu. La cloche sonna et nous appela dans la cour, où le sous-principal, vulgairement nommé chien de cour, nous annonça que monseigneur le recteur allait descendre, et nous enjoignit de ne pas manquer à le remercier de la faveur qu’il venait de nous accorder : il parut en effet. Je ne crois pas que, depuis que le monde est monde, jamais reconnaissance ait fait tant de bruit ; et, si le bon recteur ne se boucha pas les oreilles, assurément c’est qu’il était bien poli. Je ne sais pas si mon lecteur s’aperçoit de mon artifice et des détours que je prends avant de le conduire jusqu’à Mlle Manon. S’il n’y a pas pris garde, je m’en aperçois bien, moi, et il faut que je lui fasse ma sincère confession à ce sujet. Je brûle du désir de raconter cette tant délicieuse aventure, et je tremble d’en entamer le récit. Oh ! rien que d’y penser, un feu dévorant s’allume dans mes veines et parcourt tous les conduits les plus secrets et les plus délicats de mon ardent individu. Mon imagination, aussi fraîche, aussi vive qu’au moment même de cette scène inoubliable, m’en retrace jusqu’aux moindres détails avec une vérité, avec une expression qui porte le désordre le plus enchanteur dans toutes mes facultés. Ô célestes objets que je voudrais à la fois découvrir et cacher ! Ô volupté vraie et pure de l’innocence aux prises avec toutes les puissances de l’amour ! Huit lustres et plus se sont entassés sur ma tête ; la neige de l’âge avancé a presque entièrement couvert mes cheveux, et mon cœur, ressuscité, rajeuni par le souvenir de ce moment de félicité céleste, retrouve en lui toute l’ardeur dont il fut embrasé à cette époque de mon aurore amoureuse. Saisissons cet instant favorable pour en tracer le fidèle tableau. C’est Manon elle-même, ce sont ses quinze ans qui m’inspirent. Oh ! que mon coloris sera frais, s’il ressemble à celui de ses joues transparentes qui vont être couvertes de baisers de flamme ! Que de grâce aura la copie, si je parviens à lui donner la millième partie de celle de l’original ! Et si c’est une faute dont je vais m’accuser, combien d’êtres sensibles voudraient l’avoir commise, quitte à s’en confesser après, comme j’ai promis, et comme je vais le faire. Commençons par nous débarrasser en bref de tout ce qui se passa jusqu’à l’heure si ardemment désirée et si impatiemment attendue. Monseigneur le recteur parti, nous restâmes à jouer dans la cour jusqu’à onze heures. Le dîner fut avancé d’une demi-heure, afin que nous eussions tout le reste du jour, jusqu’au souper, à consacrer à la promenade. Notre bon ami Lagrange revint à l’heure juste, aussi propret, aussi bien arrangé que s’il fût sorti d’une boîte. Après dîner, tandis qu’il changeait de toilette pour la promenade, il fut question de choisir l’endroit où nous porterions nos pas. Je n’aurais pas aimé à aller bien loin, pour deux raisons très puissantes : la première, de peur de me trouver trop fatigué ; la seconde, plus forte encore, de crainte de manquer l’heure. On se décida pour les Champs-Élysées, non pas encore à cette époque tels qu’on les admire aujourd’hui, mais très convenables à nos exercices. Je fus enchanté de ce choix : le lieu n’était pas trop éloigné, et d’ailleurs il était infiniment agréable. Arrivés là, mes camarades proposent les barres, suivant la coutume. Moi, qui avais mes raisons, je prétexte quelques vers à faire pour maman. J’avais pris un livre amusant. J’avertis Lagrange de mon arrangement, qu’il approuve. Je m’enfonce dans les contre-allées des Champs-Élysées, et je me mets, en effet, à composer quelques vers. Dieu sait combien le temps me durait. Enfin, six heures sonnent à toutes les horloges, et à cet heureux signal tout le monde se réunit pour retourner au collège, où j’arrivai frais et dispos, et à mon grand contentement avant sept heures, muni, non sans raison, d’un bon goûter. J’avais prévu que je souperais peu. Ce n’était pas sans raison que j’avais choisi cette heure favorable : elle me promettait la plus entière liberté dans l’exécution de mes projets, bien confus à la vérité, bien embrouillés dans ma pauvre petite tête en fermentation ; mais enfin je sentais que mon entrevue avec Manon, dans une solitude absolue, devait avoir un résultat quelconque ; et sans bien savoir ce qui devait arriver, je soupçonnais qu’il arriverait quelque chose. Or quelle heure plus commode pour cette énigmatique entrevue que celle où deux cent cinquante affamés, tant maîtres qu’écoliers, arrivent tout trempés et n’en pouvant plus de la promenade, aspirant après le son de la bienheureuse cloche du souper ! Que si Manon a l’adresse de bien suivre la marche que je lui ai indiquée et qu’arrivant juste à sept heures un quart, comme nous en sommes convenus mercredi dernier, elle me fasse demander pour aller donner mon linge, quel est l’individu dans tout le collège qui voudra perdre un coup de dent pour aller voir mon mémoire de la blanchisseuse ? Il n’y a pas d’apparence que personne se dérange de sa tranche de gigot et de sa bonne petite salade pour me suivre dans mon quartier et fouiller avec moi dans ma cassette pour m’aider à en tirer mon linge sale. Ainsi, ma bonne petite Manon, tu peux venir en sûreté, va ; mais dépêche-toi, et viens donc ; car voilà que je m’impatiente furieusement. Il est vrai que je craignais qu’elle n’arrivât trop tôt. Tout le monde était dans la cour : si Manon se présente au milieu de toute cette garçonnaille, sans en excepter messieurs les maîtres, tous ces gaillards-là sont d’une friandise, et Manon est si jolie ! Ah ! Manon ! laisse sonner la cloche, et ne le montre que quand tout le monde sera à table. Elle sonne enfin, cette benoîte cloche, et c’est dès le premier coup qu’il faut voir nos faméliques essoufflés, malgré toute leur fatigue, se précipiter vers le réfectoire, se heurter, se culbuter, se presser tellement au passage qu’ils s’empêchent mutuellement d’entrer. C’est comme une représentation de par et pour le peuple. Quelle différence, grand Dieu ! quand il est question d’entrer en classe ! La porte alors serait un trou de souris, elle serait toujours assez grande. C’est pourtant à ces observations minutieuses en apparence que l’on reconnaît le vrai caractère de ce grand enfant, pompeusement décoré du nom d’homme. Pour moi, l’attente de Manon m’occasionnait une distraction assez puissante, pour me permettre de laisser courir les plus pressés. Je m’acheminais lentement à ma place, où je fus encore, selon moi, beaucoup trop tôt. Je me suis souvent demandé, depuis cette aventure, pourquoi personne autour de moi ne s’apercevait de l’étrange agitation dans laquelle j’étais. Je croyais, moi, que tout le monde était dans ma confidence et mon terrible embarras en redoublait. La vraie réponse à cette question est : 1° que personne n’était dans ma confidence et n’avait intérêt d’y être ; 2° que tout le monde était trop occupé de son appétit et du soin de le satisfaire pour penser à Manon et à moi, quand même on eût soupçonné notre rendez-vous.
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