Chapitre II-1

2014 Words
IIJe referme la portière avec force, comme si je tirais un trait sur les trois semaines passées. Ce matin, je reprends le chemin du commissariat. Je sais qu’un torrent de questions m’attend, mais je n’ai pas envie de m’y baigner. Ou de m’y couler. Je souhaite gommer cette période, ou pour le moins l’engloutir au plus profond de mes souvenirs. Pourtant, lorsque je mets le contact, l’épilogue de ma précédente enquête remonte à la surface. Un premier avion m’avait amené jusqu’à Paris. De là, sous une identité d’emprunt et affublé d’une épaisse moustache, un second m’avait transporté outre-Atlantique en Amérique de Sud. À peine débarqué à Santiago du Chili, j’avais retrouvé mon ami Carlos Gymenez. Il connaissait la raison de ma venue et était disposé à m’apporter son aide. Lui aussi en avait plus qu’assez des magouilles et autres coups tordus de Juan Manuel Parda. Carlos m’avait procuré arme et voiture rapide. Il s’était également engagé à me fournir explosifs et grenades si nécessaire. La logistique du policier chilien m’avait permis de gagner du temps en localisant Parda. Pour ce qui était de l’approcher assez près pour lui vider mon barillet dans le ventre, en revanche, il ne fallait pas y compter : dans chacun de ses déplacements, limités au trajet de sa luxueuse résidence bâtie sur les hauteurs de la ville au siège de ses sociétés, le matin, puis retour le soir par un itinéraire chaque fois différent, il circulait en Mercedes blindée, convoyée par un second véhicule. Une demi-douzaine de gardes du corps, aux épaules aussi larges et solides que des armoires bretonnes, l’accompagnait. Seul, car je jugeais préférable de ne pas mouiller Carlos, et sans bazooka ou autre arme lourde, je ne pouvais agir. J’avais passé mon temps à épier les allées et venues, le jour à proximité de la tour de vingt étages abritant ses bureaux, la nuit tapi dans un massif d’arbustes touffus tout à côté de son habitation. Il fallait montrer patte blanche pour entrer, au risque de se faire jeter manu militari si l’on n’était pas désiré ni même attendu. Plus que les murs d’enceinte de la résidence, le nombre de sentinelles condamnait toute tentative. Il en était de même sur son lieu de travail, au pied duquel une dizaine de plaques de marbre indiquaient une multitude de compagnies : service publicitaire d’une chaîne de télévision, Parda Bank, Parda Films, société de transports routiers, armement Parda Sea, … Inutile d’être devin pour savoir qu’elles lui appartenaient toutes. Lorsque je rentrais me coucher, une fois certain que Parda ne sortirait plus avant le lendemain matin, je cherchais la faille de cette cuirasse. Force était d’avouer qu’il n’y en avait pas. Pourtant le vendredi soir – j’avais commencé ma surveillance le samedi précédent – il s’était enfin passé un fait inhabituel : la Mercedes avait franchi le portail de la résidence vers vingt-deux heures et s’était évanouie en direction de la ville avant que je n’ai eu le temps de quitter ma cachette et courir à la voiture. Je m’en étais terriblement voulu de ce ratage, mais comment aurais-je pu prévoir ce départ soudain. Parda, dont j’avais reconnu le visage à la faveur des puissantes lampes situées près des grilles de l’entrée, était revenu peu après une heure du matin. Seulement deux de ses sbires étaient du voyage, en plus du chauffeur naturellement, et j’avais entrevu là un début d’anomalie dans le dispositif de protection du personnage. Jour et nuit, j’avais repris mes planques, prêt cette fois à gicler au volant et à prendre en filature la voiture allemande. J’avais occupé ces longues heures à me demander ce qui avait pu motiver cette échappée du vendredi. Qu’avait pu manigancer Parda durant ces trois heures ? Régler les détails de la prochaine livraison de drogue, de cassettes à caractère pédophile ou d’armes ? Dîner dans un restaurant à la mode avec des gaillards de son acabit ? Participer à une quelconque soirée de bienfaisance pour soigner son image de marque ? Il est vrai que dans ce cas son armée de gorilles l’aurait desservie. Je n’avais rien lu à ce sujet dans la presse locale. Parfois, j’avais ressenti un immense découragement. J’avais alors eu une pensée pour Pierre-Edouard, le “vieux Pierrot”. J’avais revu son regard reconnaissant et confiant, à l’aéroport de Pluguffan, avant que je ne m’envole pour Paris puis Santiago. Il m’avait semblé sentir dans notre ultime poignée de main une émotion lourde de signification. Toute la semaine, Parda s’était contenté d’aller travailler puis de rentrer directement chez lui. Cette vie, trop monacale selon moi pour un homme de cette trempe, n’aurait pu durer éternellement. Il allait se passer quelque chose ! Il devait se passer quelque chose ! Et de fait, le vendredi, mon petit doigt s’était mis à me titiller d’étrange manière : je me doutais qu’il allait y avoir une entorse à cette vie trop bien réglée. Exceptionnellement, ce soir-là, je n’avais pas rejoint mon poste d’observation au milieu des arbustes mais avais opté pour une aire de repos en bordure de la voie rapide qu’aurait obligatoirement empruntée la Mercedes pour entrer dans Santiago. Comme le vendredi de la semaine précédente, elle était arrivée aux alentours de vingt-deux heures. Je l’avais repérée de loin et avais démarré pour me glisser dans la circulation quelques dizaines de mètres devant elle. Une bonne astuce, ça, dans les filatures : devancer le gibier qui redoute d’être suivi et interroge fréquemment le rétroviseur alors que le chasseur est devant lui. Le problème, dans ce cas, consiste à anticiper les changements de direction du suivi. Plus on approche de sa destination finale, mieux il faut savoir se laisser doubler pour ne pas être surpris par la manœuvre. Progressivement, j’avais diminué ma vitesse et, sitôt dépassé, l’avais calquée sur celle de la Mercedes pour ne plus quitter la file de droite. Je m’étais aperçu que nous roulions indéniablement vers le centre. Santiago est un immense embouteillage, à toute heure du jour comme de la nuit. Les conducteurs, dans leur ensemble, sont des fanatiques du klaxon, des exaltés de l’accélérateur et du brusque coup de frein. Dans cette jungle, j’avais cru dix fois perdre Parda avant d’apercevoir miraculeusement les feux arrière de sa voiture et de me recoller à son train. Nous avions traversé puis quitté le centre-ville, si l’on considère qu’il y ait un centre-ville dans la capitale chilienne, pour un quartier calme en bordure d’une étendue d’eau. La berline avait stoppé le long d’un trottoir. Je l’avais dépassée et, sans un regard, avais poursuivi sur le boulevard. Dans mon rétro, j’avais vu les deux gardes du corps sécuriser les abords puis adresser un signe d’approbation au passager arrière. Celui-ci était alors sorti de la voiture et avait composé un code d’accès sur un boîtier situé près d’un interphone avant de s’engouffrer avec ses hommes dans un immeuble moderne et cossu aux balcons en verre fumé. Sans préjuger de la raison de cette visite nocturne, j’étais quasi certain qu’il y avait une femme là-dessous. Seul, le désir de la chair pouvait faire qu’un homme commette une erreur en dérogeant à ses habitudes tout en allégeant sa sécurité. J’étais allé me garer dans une rue adjacente et étais revenu à pied. Le chauffeur patientait en fumant un cigarillo dont il lâchait de grosses bouffées bleuâtres particulièrement odorantes. Bien que la nuit soit tombée, il régnait une température encore élevée. En bras de chemise, le chauffeur avait posé sa casquette sur le capot de la voiture. Il feuilletait une revue légère et, entre deux bouffées de tabac, passait une langue gourmande sur ses lèvres épaisses. Tout en marchant, j’avais inspecté les alentours sans remarquer de présence. Piochant une cigarette dans la poche de ma chemise, je m’étais mis à me fouiller à la recherche de mon briquet. Feignant de l’avoir oublié ou égaré, je m’étais approché et avais demandé du feu. Il avait répondu à mon sourire et avait plongé la main dans sa poche de pantalon. J’avais profité de ce relâchement pour lui administrer l’uppercut du siècle, à m’en éclater les phalanges. Dans la même seconde, la tête du vilain avait dodeliné étrangement et ses jambes s’étaient dérobées. Je l’avais cueilli sous les bras et m’étais empressé de l’amener vers l’arrière du véhicule. Adressant une prière muette au saint des ouvertures centralisées, j’avais actionné le bouton-poussoir du coffre et celui-ci s’était ouvert. J’y avais balancé le bonhomme, avais vissé la casquette sur ma tête et m’étais mis au volant. Les clefs étaient au contact. Il ne me restait plus qu’à attendre le retour de Parda et ses costauds. J’avais posé mon flingue sur le siège passager et avais relevé la glace pare-balles séparant le conducteur de ses passagers arrière. J’étais prêt. Ignorant comment cela allait se terminer, voire même comment cela allait débuter, j’avais senti monter une forte dose d’adrénaline. Il était trop tard pour reculer. D’ailleurs, je ne le voulais pas. Parda devait payer pour ses crimes. Plus de deux heures s’étaient écoulées quand enfin le hall de l’immeuble s’éclaira. Un g*****e était arrivé et m’avait fait comprendre du geste de lancer le moteur. Dans la pénombre, il ne s’était pas aperçu de sa méprise et m’avait réellement pris pour le chauffeur. Il avait ensuite jeté un regard circulaire sur le trottoir et les alentours. Ne distinguant rien d’anormal, il avait crachoté dans le mini-micro épinglé au revers de sa veste d’été. Juan Manuel Parda et le second garde du corps avaient alors surgi et avancé rapidement. Le costaud avait manœuvré la portière et son patron s’était laissé tomber sans retenue sur la banquette de cuir. Je m’étais douté que cela se serait déroulé de cette manière, aussi avais-je enclenché la première vitesse. J’avais soudain libéré la pédale d’embrayage et avais enfoncé celle d’accélérateur. Dans un brusque sursaut, la Mercedes avait donné toute sa puissance et bondi en avant. Surpris, le g*****e avait lâché la portière qui s’était refermée dans un claquement lourd. Pour éviter toute fuite du mafioso, j’avais immédiatement actionné la fermeture des portières et du coffre. Dans le rétroviseur intérieur, j’avais vu les gorilles courir à notre suite tout en saisissant leur arme. L’un avait commencé à tirer et n’avait cessé que lorsque l’autre s’était mis à l’engueuler, craignant pour la vie de leur patron. Cette situation m’avait amené un sourire qui s’était figé quand le canon d’un pistolet était apparu dans mon champ de vision. J’avais viré sèchement à gauche puis à droite, mais rien n’y avait fait : le cylindre noir était demeuré braqué sur ma nuque. J’avais beau savoir qu’une vitre pare-balles me protégeait, je n’avais pu m’empêcher d’avoir peur. Sans être une fillette émotive, je n’avais pu contrôler ma réaction. Ainsi, à la première balle, j’avais rentré la tête dans les épaules et attendu de ressentir la douleur. Plus exactement, je n’avais pas guetté la souffrance mais avais tenté de deviner ce qui se serait passé si le verre avait montré un défaut de fabrication. Toutes sortes d’éventualités m’étaient venues à l’esprit, mais je n’en avais conservé qu’une : j’avais imaginé que le verre explosait après avoir tant bien que mal rempli son office, si bien que la balle, freinée dans sa course, se dirigeait vers ma nuque à la vitesse de un à l’heure. D’un simple écart du haut du corps, je l’évitais. Tout cela je l’avais vécu par la pensée en une fraction de seconde. L’impact du projectile sur le verre me ramena à la réalité. Le vitrage avait résisté, mais Parda connaissait la particularité de ce matériau et avait invariablement visé le même endroit avec les balles suivantes. Il avait misé sur la répétition des chocs. J’avais compté chacun des impacts. Ce fut seulement quand l’arme fut vide que je retrouvais une respiration proche de la normale. Un fleuve de sueur m’avait dévalé la colonne vertébrale tandis que de larges auréoles s’étaient dessinées sous mes bras. J’avais effectué un détour et étais revenu à quelques mètres de ma voiture. Son pistolet désormais inutile à la main, l’armateur chilien s’était fait petit sur la banquette. Auparavant, je n’avais pas vraiment eu l’occasion de le voir de près. Le considérant à loisir, il m’avait fait penser à un rat, avec sa petite moustache et ses yeux noirs qui remuaient sans arrêt. Lui aussi avait transpiré. Ramassant mon pistolet sur le siège voisin, j’avais baissé lentement la glace. — Bonsoir, monsieur Parda. J’ai un message pour vous de la part d’un petit garçon. Il s’appelle Javier. J’étais repassé rapidement à l’hôtel récupérer mes affaires et avais filé à l’aéroport. Un moyen courrier m’avait emporté vers Brasilia, puis ce fut la traversée de l’Atlantique et le retour sur le sol natal. Curieusement, je me sentais bien, comme libéré de la charge qui jusque-là m’avait écrasé. Je n’éprouvais nulle culpabilité. Bien au contraire, je me félicitais d’avoir débarrassé la surface de la terre de cette ordure de Parda. Je m’étais fait le bras de la Justice, ce qui en soi est incompatible avec mon métier de flic mais en totale adéquation avec mon esprit et ma manière de penser. Fallait pas qu’il touche à des gosses ! De retour en France, j’avais occupé mes derniers jours de vacances à la pratique de la plongée sous-marine, mon dada, en compagnie de deux ou trois copains. Nous avions écumé les plus beaux sites du Finistère Sud, des îles Glénan à la pointe de Penmarc’h.
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