* * *
Je reprends donc le travail ce lundi matin en pleine forme, la tête truffée de magnifiques images et l’organisme riche en phosphore.
L’ADS (adjoint de sécurité) chargé de l’accueil répond à mon salut et m’apprend que le commandant Bernier est déjà arrivé. Il m’espère dans son bureau dans les plus brefs délais. Je l’avais presque oublié, ce cher Daniel ! Je monte sans entrain l’escalier, le TOC dont je souffre m’imposant de compter chacune des vingt marches, et passe par mon bureau déposer ma veste et m’alourdir de mon arme de service, le tout nouveau Sig-Sauer SP qui possède une précision diabolique. Mes yeux tombent sur le cendrier publicitaire abandonné sur le meuble bas derrière mon fauteuil. Une moue de dégoût sur les lèvres, je le saisis entre deux doigts et le laisse choir dans la corbeille. Un petit nuage de cendre volette et empuantit la pièce. Je n’ai pas fumé depuis près d’une semaine et ceci n’est pas fait pour m’en donner envie. Tout un tas de paperasses encombrent mon sous-main, mais je reporte cette lecture à plus tard et vais rencontrer mon supérieur. Je toque discrètement à sa porte et attends de recevoir son assentiment pour entrer. Pardessus ses lunettes, il me regarde approcher en tendant une main molle et peu avenante. Je la serre plus fort qu’il ne le faut et m’amuse du rictus que fait naître cette pression.
— Bonjour, Commandant.
— Bonjour, mon petit Maxime. Quel bronzage ! Où donc avez-vous profité d’autant de soleil ?
C’est un malin ! Son “mon petit Maxime” sonne plus faux que le marbre dans la salle de bain d’un smicard. Cette marque de sympathie, théoriquement synonyme de complicité, masque difficilement son antipathie à mon encontre.
Je subodore que le baron Pierre-Edouard de Vitreux de Barnac lui a appris mon escapade au Chili, sans toutefois en divulguer le motif, et qu’il a compris le but de ce voyage. Il compte en connaître la conclusion de ma propre bouche. Je ne souhaite pas l’affranchir, aussi j’élude.
— Oh, j’ai pas mal bougé.
Ses doigts se crispent sur le feuillet qu’il n’a pas lâché. Ce curieux voulait tout savoir, mais ma réponse le déstabilise quelque peu. Honnêtement, je ne me vois pas lui dire que je reviens d’Amérique du Sud où je suis allé uniquement pour buter un gonze dont les magouilles me déplaisaient. Je mettrais ma main au feu qu’il est parvenu à faire parler le baron et connaît l’histoire dans ses grandes lignes. De là à ce que j’avoue un meurtre, il y a un fossé que je ne suis pas disposé à franchir. Pour preuve, je le questionne d’un air candide :
— Vous m’avez fait demander, Commandant ?
— Oui, fait-il dans un souffle et en me jetant un regard lourd de reproches que je feins de ne pas voir. Rien d’exceptionnel, à vrai dire. Disons que je voulais que nous fassions le point.
Il farfouille dans ses papiers et grommelle après trente secondes de recherches :
— Ah, voilà… Bon… Monsieur le directeur nous adresse ses plus vives félicitations. Que nous soyons parvenus à clore ces différentes affaires en un temps record le laisse pantois. Il promet de l’avancement à l’ensemble de l’équipe. Sans compter la prime de Sarkozy !
Le ton est enjoué, affectueux même. Bernier s’arrange pour mêler tous les officiers à la réussite du mois précédent alors qu’il sait pertinemment que j’ai été le principal, sinon l’unique artisan de ce succès1. Déclencher un esclandre ne profiterait à personne, aussi je simule de partager sa joie. Ah la la ! Bon Dieu d’hypocrisie !
— À part cela, je ne vois rien de… Ah si, j’ai reçu un étrange appel téléphonique ce week-end. Mon interlocuteur, dont j’ignore l’identité puisqu’il ne s’est pas présenté, souhaitait entrer en contact avec vous. J’imagine qu’il s’agit de l’un de vos amis… Enfin, je n’ai pas bien compris la signification de cet appel. Mais à l’avenir je vous prierai de ne pas transmettre mes coordonnées à vos proches. Remarquez que je ne vous en veux pas, mon petit Maxime, mais mon épouse est toujours étonnée lorsque l’on m’appelle en dehors des heures de service.
Il m’épate, avec son air courroucé et sa politesse toute diplomatique ! En fait, j’imagine que sa bonne femme s’étonne surtout des coups de fil de la p*****e rousse qu’il rencontre en cachette. Comme si je donnais le numéro de téléphone de mon supérieur hiérarchique à mes amis ou à Murielle !
En revanche, je ne vois pas qui a pu tenter de me contacter en appelant chez lui.
Il y a là un mystère que je me fais fort d’éclaircir sous peu.
Nous parlons de deux ou trois bricoles puis je le quitte pour rejoindre mon antre. Avant cela, je fais escale dans le bureau que se partagent les lieutenants. Ils sont tous les trois présents et m’accueillent en souriant largement. Même le méridional Luc Pallas me propose une main franche. Dans ses yeux, je vois une petite lueur que je ne lui connaissais pas jusqu’ici et qui dénote d’un certain réchauffement dans notre relation. Pour leur part, David Fournot et Frédéric Gaubert me prendraient volontiers dans leurs bras si je les laissais faire. Ils se souviennent des enquêtes-cadeaux que je leur ai faites et ont la reconnaissance chevillée au corps.
— Alors, les gars ! Quoi de neuf ?
Ils se consultent du regard avant que Pallas, le plus âgé, ne me renseigne de son accent chantant :
— Ben, à vrai dire, rien de terrible. Le train-train.
— Tant mieux ! Je ne me sens pas très courageux. Des nouvelles du baron ?
— Non, répond Gaubert. On ne l’a pas vu une seule fois depuis ton départ. À se demander où il est passé.
— Bizarre. J’aurais pourtant cru que…
Par crainte de commettre un impair, je ne poursuis pas et change de sujet avant qu’ils ne s’aperçoivent de mon trouble.
— Eh bien, si vous n’avez rien de spécial à m’apprendre, je file dans mon bureau. J’y ai découvert un monticule de dossiers et de papiers. Je crois qu’il va me falloir la matinée pour lire tout ça.
Je ne suis pas assis que Fred s’introduit sans frapper.
— Juste une petite minute : j’étais de permanence ce week-end, et un homme a cherché à te contacter. Il a appelé plusieurs fois… De guerre lasse, je lui ai donné le numéro privé du patron… Il l’a quand même noté, mais visiblement il ne voulait parler qu’à toi.
— A-t-il donné son nom ?
— Absolument pas ! Ce n’était pourtant pas faute de le lui demander.
— C’est vrai que ce week-end j’étais introuvable : j’ai passé plus de temps sur ou sous l’eau que sur terre.
— Tu étais avec ton copain Keran ?
— Oui. On s’est fait un week-end aux Glénan… Le rêve ! Murielle ne bossait ni samedi ni dimanche, alors nous n’avons pas hésité une seconde. Comme elle aussi adore l’eau, on combine pour plonger ou pratiquer la voile sur le bateau de Keran dès qu’on n’est pas au turbin.
— Voilà pourquoi tu étais introuvable !
— Eh oui ! J’ai failli t’apporter une godaille de maquereaux, hier soir, mais on est rentré au port vers neuf heures. Je me suis dit qu’il était trop tard. J’y pense le type qui a appelé, ce n’était pas De Vitreux ?
— Non. J’aurais reconnu sa voix. En plus, il se serait fait connaître.
— C’est vrai… Bon, écoute, on ne va pas se prendre la tête : si quelqu’un souhaite me…
La sonnerie du téléphone m’interrompt. L’ADS ânonne un mot d’excuse puis me met en liaison avec l’appelant qui, souligne-t-il, a insisté pour ne pas décliner son identité. Sans me troubler exagérément, cette manière de procéder ne me plaît pas et ne laisse augurer de rien de bon. C’est donc sans chaleur que je lance le classique allô.
— Bonjour, capitaine Moreau, fait la voix posée d’un homme. J’ai tenté de vous obtenir en de multiples occasions ces derniers temps.
— C’est effectivement ce que j’ai cru comprendre. À qui ai-je l’honneur ?
— Hum… Comme on le dit dans les mauvais films d’espionnage, mon nom ne vous dirait rien. Vous ne me connaissez pas. Vous ignorez même jusqu’à mon existence. Par contre, moi, je vous connais.
Il enregistre mon silence avant de continuer sur le même ton calme :
— Ainsi, je sais que vous revenez de voyage. Je suis au courant de vos faits et gestes lors de ce séjour, disons linguistique, à l’autre bout du monde. Je continue ?
— Inutile. Je vous écoute…
J’ai dit cela comme dans un état second. Heureusement que je suis assis, car sinon je m’affalais sur le lino. Coupées, les jambes du Maxime ! Cisaillées net en découvrant que ce que je croyais inavouable n’est en réalité qu’un secret de polichinelle. Aussi, à défaut de réagir en me demandant par quel biais ce zig est averti de mon périple chilien, j’écoute.
— Il est important que je vous rencontre. Soyez sur le pont de la Ville Close dans une dizaine de minutes. Entendu ?
— Heu… Attendez, il faut que je m’arrange avec…
— Avec personne ! Soyez au rendez-vous ! Et venez seul !
— Mais… mais je…
Le combiné toujours en main, je me rejette en arrière dans mon fauteuil. J’imaginais avoir réalisé à Santiago le crime parfait, sans témoin ni fil conducteur permettant de remonter jusqu’à moi, et je m’aperçois que ce n’est pas le cas. C’était bien la peine de me grimer et de changer d’identité ! J’aurais pris une terrible claque dans la figure que je n’en serais pas moins KO. Un instant, je cède à un début de panique : je me vois, menotté et entre deux flics en uniforme, monter dans un avion à destination du Chili pour un jugement que je subodore défavorable. Vues d’ici, les geôles chiliennes me paraissent inconfortables. Je n’ai pas envie d’y finir mes jours. Dans un sursaut de lucidité, je me dis que mon interlocuteur aurait beau jeu de me dénoncer aux autorités. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il… c’est qu’il espère me faire chanter. Je ne vois que ça… À tout prendre, je préfère un prêt bancaire aux prisons du Chili ! C’est vrai que c’est étrange… Je ne vois que le chantage. Un petit mariole a pigé que je suis impliqué, c’est le moins que l’on puisse dire, dans le décès de Parda et entend tirer de ce renseignement un maximum de pognon. Crédible. Plus que crédible ! Il ne peut s’agir que de cela.
J’attrape ma veste et sors de mon bureau. J’ai conscience de jouer ma tête dans les minutes qui viennent. Pourtant, je compte les marches de l’escalier en descendant, comme un propriétaire terrien mesurerait l’étendue de son bien. Ce que c’est qu’un TOC !
* * *
L’avantage de Concarneau, c’est que ce n’est pas une grande ville. Rien n’est loin. Le temps d’aller chercher ma voiture puis de me garer, je serai déjà sur le quai Pénéroff en y allant à pied. Je marche vite, comme surfant sur une déferlante qui vient mourir au pied de la Ville Close. Ralentissant mon allure, j’observe le pont qui donne accès à l’ancienne ville fortifiée et tente d’y repérer mon rendez-vous. Comme tous les printemps, les autocaristes ont déversé leur flot de visiteurs du troisième âge. Un groupe d’une cinquantaine de personnes, les passagers d’un car du centre de la France si j’en crois la plaque d’immatriculation, se prépare à pénétrer dans l’enceinte. Ils sont dans la région pour une durée limitée et entendent tout voir, aussi se pressent-ils. Progressant en sens inverse, d’honorables femmes, le panier à la main, viennent à petits pas effectuer le tour de marché du lundi, pour lequel il y a moins de déballeurs que le vendredi mais qui recèle parfois d’agréables surprises. Quelques hommes, des retraités pour la plupart, flânent en observant le port de plaisance ou le port de pêche. La sortie d’un chalutier apporte un spectacle qui enchante les touristes et déclenche leur soif de connaître. L’œil goguenard, les “locaux” les renseignent en échangeant de menues plaisanteries sur les commentaires parfois enfantins.
Mon attention est attirée par un homme assis sur le muret. Les yeux rivés sur deux plaisanciers qui préparent leur matériel de pêche, il n’esquisse le moindre geste lorsque je m’approche. Je pourrais le pousser à l’eau, lui flanquer une balle dans la peau, ou…
L’idée qu’il ne soit pas seul à savoir ma responsabilité sur la mort de Parda me retient.
Je me racle la gorge et, tout en passant mon bras sur son épaule et en assurant ma prise, annonce :
— Je crois que vous m’attendez. C’est quoi, votre petit nom ?
Il sursaute, plante sur moi deux yeux ronds et essaye de se dégager en grognant.
— Doucement, mon beau. C’est toi qui as voulu me voir. Alors, c’est quoi ton petit nom ?
Le gars commence à se débattre et à vociférer. Il n’est pas décidé à s’en laisser compter et explose :
— Non mais, ça ne va pas ! Espèce de pédale ! Attends un peu que je te balance à la baille !
Sous l’effet de la colère, sa force semble se décupler et j’ai mille misères à le maintenir.
Dans le même temps, je réfléchis et analyse ses paroles.
Et là, bien sûr, je comprends que je suis en train de me tromper : ce paisible quidam me prend pour un homosexuel et est offusqué à l’idée que je l’imagine de cette confrérie et lui propose la botte. Il devient urgent de clarifier la situation.
— Excusez-moi, Monsieur. Je vous ai pris pour quelqu’un d’autre.
L’important, dans un tel cas, est de ne pas laisser son vis-à-vis en placer une. Il faut l’abreuver de paroles, quitte à raconter n’importe quoi, pour démontrer que vous faisiez fausse route et que, heureusement, vous vous en êtes aperçu à temps.