III

1870 Words
III– Non, non, et non ! Et, pour ponctuer cette dénégation, Isidore Baujoux assena un formidable coup de poing sur la vieille table qui gémit lamentablement. – C’est compris, hein ? Mais le pli d’obstination qui se creusait au front d’Ernestine ne s’effaça pas. – Non, ce n’est pas compris. Qu’est-ce que ça te fait qu’Antoine apprenne le catéchisme ? – Ça fait que je ne veux pas, là !... Et je n’ai pas d’explications à te donner ! Je suis le maître... Elle eut un énergique haussement d’épaules et ricana : – Le maître ! Il ne doit plus y en avoir, de maîtres, à ce que vous racontez tous ! Et j’ai mis dans ma tête que le petit ferait sa Première Communion. – Eh bien ! cette idée-là en partira, de ta tête, ma vieille ! Ah ! elle t’a bien entortillée, cette espèce de dévote ! Heureusement que Léonie m’a prévenu de vos machinations ! Si jamais Antoine apprend un mot de catéchisme, eh bien ! tu auras affaire à moi, tu peux y compter ! Une lueur mauvaise brillait dans son regard d’alcoolique, sa physionomie prenait une expression brutale vraiment effrayante. Mais la femme, aigrie et sourdement lasse de tout, s’exaspérait devant cette opposition... – Il apprendra le catéchisme, parce que je le veux ! Oui, je veux, je veux ! dit-elle en le défiant. – Ah ! tu veux ! Tiens, veux-tu ça aussi ? Son poing s’étendit, la frappa en pleine figure. Elle chancela et s’abattit sur le plancher en jetant un gémissement. – Fais-lui apprendre son catéchisme maintenant, espèce de calotine ! ricana-t-il. Et il sortit de la chambre en faisant claquer la porte. Un long moment, Ernestine demeura immobile, les yeux clos. Puis ses paupières se soulevèrent, elle fit un effort pour se dresser sur son séant et y parvint avec l’aide d’une chaise qui se trouvait près d’elle. Alors, avec un coin de son tablier, elle étancha le sang qui coulait de ses narines tuméfiées. C’était là un accident fréquent dans son existence, depuis deux ans surtout que l’alcoolisme avait fait chez Isidore de grands progrès. En général, ces brutalités se produisaient lorsque, sortant sous une influence quelconque de sa morne apathie, Ernestine s’avisait de le contrecarrer en face, par une sorte de bravade, née sans doute de la révolte latente en elle, de la sourde rancune qui croissait en son âme dépouillée, par l’exemple et les conseils de Baujoux, de ses croyances et de ses espérances chrétiennes. Lorsque, quelques jours auparavant, Mlle Dalrey était venue lui demander d’envoyer son petit Antoine au catéchisme, elle avait commencé par accueillir fort mal la visiteuse. Mais celle-ci ne se décourageait pas facilement, et peu à peu elle avait réussi à adoucir l’humeur farouche de la femme Baujoux, si bien qu’en s’en allant, après une discussion assez longue, elle emportait la promesse qu’Antoine irait se présenter la semaine suivante à M. le curé. Cette promesse, Ernestine était résolue à la tenir, tout au fond de cette âme obscurcie s’agitaient de sourds remords. Puis, elle voyait de mieux en mieux, chaque jour, le résultat de l’éducation donnée à ses aînés. À l’âge d’Antoine, Achille était un gentil enfant, très facile à diriger ; Léonie, une petite fille caressante et d’intelligence très vive, mais de caractère un peu volontaire, sans méchanceté pourtant. D’où venait donc que peu à peu Achille se transformait en un gamin gouailleur et mauvais, levant sans hésiter la main sur sa mère et ayant sans cesse à la bouche des blasphèmes ou d’ignobles propos ? Pourquoi Léonie était-elle devenue cette fillette effrontée et insolente que rien n’aurait pu faire rougir, et qui n’avait que des gros mots à répondre aux rares observations que s’avisait parfois de lui faire sa mère ? Pouvait-elle, loyalement, le leur reprocher, puisqu’elle n’avait rien tenté pour leur donner l’éducation morale qui, seule, leur aurait permis de vaincre les instincts mauvais, puisqu’elle les avait laissés pousser au hasard de ces instincts, sans les instruire sur leur origine, sur leur destinée, sur leurs devoirs envers leur Créateur ? Les enfants sont des plantes que l’éducateur courbe à son gré. Et quels éducateurs avait-elle donnés aux siens ? Pour Léonie, Mlle Daubier, l’institutrice, une pauvre femme point mauvaise, mais tremblant toujours sous la crainte du renvoi, et tellement hypnotisée par la « neutralité scolaire » qu’elle avait une migraine chaque fois que, par hasard, le nom de Dieu se rencontrait dans un des livres classiques où il avait échappé à l’œil anticlérical de ces messieurs de l’Université. Pour Achille, un sectaire v*****t et haineux, jouisseur, mange-curés acharné, et n’éprouvant aucune vergogne à falsifier abominablement l’histoire pour montrer à ses élèves une Église catholique complice ou instigatrice de tous les crimes qui se sont commis dans le monde. Comment de petites âmes d’enfants résisteraient-elles au poison ainsi distillé en elles, sans parler de tous les dangers, de toutes les tentations que l’abaissement constant de la moralité leur offre au-dehors ?... Sans parler aussi des exemples qui, trop souvent, les attendent au logis. Ernestine sentait confusément tout cela, et c’est pourquoi elle avait fini par céder aux sollicitations de Mlle Dalrey, dans l’espoir qu’elle pourrait éviter qu’Antoine devînt un mauvais sujet comme les autres. Mais Léonie, on ne sait comment, avait eu vent du projet, et, méchamment, l’avait appris à son père, ce qui avait motivé la scène de tout à l’heure. Toujours s’aidant de la chaise, Ernestine se releva. Sur son visage meurtri se lisaient une sourde irritation et une résolution obstinée. – Si, il l’apprendra ! murmura-t-elle d’un ton de défi. Elle versa de l’eau dans une cuvette sale et ébréchée, se lava le visage pour faire disparaître les traces de la brutalité de son mari. Puis, ayant pris quelques sous dans un tiroir, elle jeta un fichu sur sa tête et descendit. – Où que vous allez comme ça si vite, la Baujoux ? lui demanda une voisine qu’elle croisa dans le couloir. – Chercher un catéchisme pour le petit ! répondit-elle triomphalement. L’autre la regarda d’un air un peu ébahi et s’en alla en murmurant : – Ah bien ! c’est-y qu’ils vont se convertir, maintenant ? Ça ne serait pas malheureux, car c’est des gens, vrai ! Le soir, quand Antoine revint de l’école, sa mère lui mit entre les mains un petit livre évidemment acheté chez quelque revendeuse, car la couverture était tachée et les bouts écornés. – Tiens, faudra que tu commences à apprendre va, Antoine. Et demain, j’irai te conduire à M. le curé pour tu ailles au catéchisme. Près de la fenêtre, Léonie raccommodait, à l’aide d’épingles, sa jupe complètement arrachée au cours d’une dispute avec deux de ses compagnes de la fabrique. En entendant parler ainsi sa mère, elle leva les yeux et ricana : – Ah ! bien, tu y tiens, à ce qu’il paraît ! Mais tu verras la danse que le père te donnera, quand il saura ça ! – Ça te regarde-t-il, espèce de rien du tout ? dit brusquement Ernestine. Essaye un peu d’aller encore rapporter au père, et c’est toi qui l’auras, la danse, mauvaise fille ! Léonie se redressa, arrogante, une lueur mauvaise au fond de ses yeux bleus... – Faudrait voir ! Si tu crois que je me laisserais faire ! Ah ! mais, on n’est pas un chiffon, tout de même ! Ernestine leva les épaules et s’en alla dans la pièce voisine secouer un peu les lits qui n’avaient pas été faits depuis une dizaine de jours. Elle savait, par expérience, qu’elle n’avait jamais le dernier mot avec son aînée. Et elle n’ignorait pas non plus que le premier acte de Léonie quand son père rentrerait serait de lui raconter l’achat du catéchisme. Mais Ernestine, trop souvent molle et insouciante, avait des périodes d’obstination dont la perspective même des violences d’Isidore n’avait pas raison. Certes, la visite de Mlle Dalrey avait remué quelque chose au fond de son âme enlisée dans l’indifférence, mais peut-être la bonne demoiselle aurait-elle eu encore à revenir à la charge si Ernestine ne s’était heurtée aussitôt, par suite des racontars de Léonie, à la brutale défense de son mari. Par bravade, par un sourd désir de narguer la volonté de celui qu’elle ne se gênait pas pour appeler en public « cette brute d’Isidore », elle avait résolu de mettre aussitôt à exécution son dessein, coûte que coûte. Et, d’avance, le pli d’obstination se creusait sur son front, en prévision de la lutte qui s’engagerait ce soir. Mais les heures s’écoulèrent, la nuit passa, et Isidore n’apparut pas. Ernestine ne s’en étonna guère. Plus d’une fois, étant ivre, il avait couché dehors, on ne savait où. Quant à s’en inquiéter ! Il y avait longtemps que l’affection qu’elle avait eue pour lui, les premiers temps de leur mariage, avait sombré dans l’indifférence, une indifférence qui semblait par instants se changer en une rancune amère. Au matin, Léonie partit pour la fabrique, les deux garçons pour l’école et Ernestine, après un semblant de ménage, s’en alla, en traînant des savates éculées, chercher de quoi déjeuner à la charcuterie, grande ressource de sa paresse. Il y avait un certain mouvement dans la rue, généralement peu animée à cette heure, qui était celle du travail pour tous, dans ce quartier ouvrier. Les ménagères s’accostaient, s’interrogeaient avec vivacité. Et, à la vue d’Ernestine, elles chuchotèrent de plus belle, en la regardant. La femme Baujoux s’en aperçut vite, et songea : – Tiens, qu’est-ce que j’ai donc de particulier ? La charcuterie était à cinq minutes de chez elle. Sur le seuil, le patron discourait avec une vieille femme, une ravaudeuse du nom de Catherine Souliot. Elle faisait de grands gestes, roulait des yeux pleins d’horreur. – Ah ! mais la voilà, la Baujoux ! s’exclama-t-elle tout à coup, en s’interrompant au milieu d’une phrase. – Eh bien ! quoi ? demanda Ernestine. Qu’est-ce qu’il y a donc, ce matin ? – Y a... y a... Le charcutier, un petit homme maigre, à mine peu avenante, lança : – Eh bien ! il y a que le vieil avare de la Bercière a été assassiné cette nuit. – Ah ! par exemple ! En dépit de son apathie, elle s’intéressait à ce fait divers, qui avait pour théâtre la petite ville. – Comment ça ? A-t-on pris l’assassin ? – Dame, oui, et ça n’a pas été difficile, vu qu’il dormait sur le plancher, au milieu de la chambre de sa victime. – Il dormait ?... Ça c’est trop fort ! – Mais oui... Probable qu’il était ivre-mort... Le charcutier s’interrompit. Mais Ernestine, toute à sa curiosité, ne remarqua pas le singulier regard dont il l’enveloppait, ni la mine bizarre de Catherine. – Est-ce quelqu’un d’ici ? interrogea-t-elle. – Mais oui ! dit la vieille femme. Quelqu’un de connu, même... – Qui ça donc ? Et, tout à coup, leur air embarrassé la frappa. – Qu’est-ce que vous avez donc à me regarder comme ça ?... Dites-moi qui c’est. Brusquement, une angoisse surgissait en elle. – Eh bien ! oui, ma pauvre, c’est ton mari ! dit sans ambages Catherine. – Mon... mari ? Elle les regardait tour à tour, l’air stupide. – Oui, c’est bien lui que le vieux domestique de la Bercière a trouvé ce matin dormant par terre dans la chambre de son maître, expliqua complaisamment Catherine. Il avait près de lui son couteau tout sanglant. Et M. d’Erquoy était sur son lit, avec plusieurs blessures par où tout son sang s’en était allé. – C’est... c’est Isidore qui a fait ça ? balbutia Ernestine. – Il n’y a pas de doute ! dit doctoralement le charcutier. On l’a pris sur le fait. Impossible de nier ! Ernestine s’agrippa à la devanture de la charcuterie. Il lui semblait soudain que tout tournait autour d’elle. – Allons, viens ! dit la vieille ravaudeuse avec une brusque compassion, en lui saisissant le bras. Tu seras mieux chez toi. Elle se laissa emmener, presque inconsciente. On la regardait beaucoup, mais elle ne voyait plus rien. Quand elle fut chez elle, elle se laissa machinalement choir sur une chaise, en croisant sur sa vieille jupe ses mains tremblantes. – Faut pas te faire trop de tracas, vois-tu, dit Catherine. Il était ivre, on l’acquittera, ou bien il n’aura qu’une peine pas bien forte. Ernestine ne parut pas l’entendre. Un peu effrayée de la fixité de son regard, la vieille femme demanda : – As-tu besoin de quelque chose ? Je vais aller te chercher un peu de tisane, et je t’en ferai pour te remettre. – Non, rien !... Allez-vous-en ! dit-elle d’une voix étranglée. – Eh ! ma pauvre, comme tu voudras ! Mais ne va pas te tourner la tête avec ça, tu n’en serais pas plus avancée. Quand Catherine eut disparu, Ernestine prit son front à deux mains, et sa voix rauque murmura : – Assassin !... assassin !... Et nos parents étaient d’honnêtes gens, pourtant !... Oh ! le misérable !
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