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2052 Words
2 Elle sortit de la bouche du métro, encore furieuse. On lui avait mis une telle pression au travail avant qu’elle ne parte en congé qu’elle ne parvenait pas encore à retrouver son calme. « Toujours la même histoire. « Tout doit être net à votre départ, Nadejda, comprenez-vous, je compte sur vous », lui avait dit Ferrand, son chef de service sur un ton qui ne laissait pas de place à la discussion. « Personne ne gérera mes dossiers en mon absence! Il m’ avait pourtant promis de recruter une deuxième traductrice de russe. Toujours rien à l’horizon », pensa-t-elle. « Et personne ne viendra me plaindre… Je me sens si seule ici depuis que les parents sont partis… Même Youri ne comprend pas quand je lui dis que je croule sous le travail. Il me serre un peu plus fort dans ses bras, et attend qu’on passe à autre chose…. Une onde de plaisir la traversa. « J’aime tellement être près de lui. Et puis j’ai besoin que l’on passe du temps ensemble… » Cette tension soudaine la poussa à accélérer encore le pas. « D’abord, ne plus penser au travail, à ces cinglés qui m’exploitent ». Elle savait que le simple fait de marcher lui apporterait de l’apaisement. Il fallait être un peu patiente. Après quelques minutes à ce rythme soutenu, elle commença à s’intéresser à ce qui se passait autour d’elle, à laisser filer ses pensées. Elle bifurqua dans la rue Gay, une rue plus étroite et bordée sur ses deux côtés de belles demeures. Des maisons élégantes, construites en briques rouges ou orange, mais aussi des immeubles opulents de quatre à cinq étages aux balcons en fer forgé en forme de feuillages, véritables œuvres d’art inspirées de l’art nouveau dont Bruxelles était friande. Elle ralentit le pas et, comme par enchantement, ressentit un tel bien-être qu’elle finit par s’arrêter pour respirer les fleurs. Elles semblaient jaillir des buissons et des parterres des minuscules jardins privatifs savamment entretenus le long des demeures. Des effluves encore puissants des fleurs de troène dont la floraison s’achevait lui inondèrent le cerveau. Tout semblait disparaître, hors cette sensation anesthésiante. Autour d’elle, des gens la dépassaient, ralentissaient parfois et souriaient devant cette jeune femme absorbée, le visage enfoui dans les fleurs. Presque à regret, elle reprit sa marche, cette fois d’un pas nonchalant, son sac en toile pendant au bout de son bras qu’elle balançait d’avant en arrière. Les derniers rayons de soleil adoucissaient les formes et jetaient des couleurs orange sur les visages. Elle ne passait pas inaperçue. Des regards brefs, d’hommes et de femmes la croisaient. De loin, sa silhouette élancée, ses cheveux de jais faisaient penser à une Italienne. Mais, en l’approchant, ses yeux bleus, ses pommettes saillantes et relevées intriguaient. Cela l'amusait. Quand elle disait en riant qu'elle était slave, on faisait semblant de la croire. Deux voisines papotaient en bas de sa résidence, une belle bâtisse récente de trois étages. Elle les salua en passant, mais elles semblaient accaparées par leur conversation, éternels papotages dont elles se nourrissaient. Son petit signe de la main ne les fit même pas détourner la tête. « Je m'en fiche après tout ». Elle savait qu'elles l'avaient vue. C'était ce qui importait. On se saluait toujours entre voisins. Sans se fréquenter. « Ils me considèrent toujours comme une étrangère. La jeune du haut, disaient-elles. Ou plutôt celle qui fait du bruit. » Elle logeait au troisième étage. S'y trouvait bien. Regrettait simplement que son appartement n'ait pas de balcon. Elle composa un numéro et poussa l'imposante porte d'entrée en bronze, peinte en noir et surmontée d'une voûte en pierre de taille imitant le style roman. Pendant quelques instants elle resta immobile, seule dans le hall, saisie par la lumière qui ajoutait à l’impression de douceur et de plénitude. « Quelle chance j’ai eue de trouver cet appart. Mon havre de paix ». Elle l’avait loué au départ de ses parents, quatre ans auparavant. Naturalisée belge, bardée de diplômes, et maîtrisant parfaitement le russe elle avait été au culot se présenter au siège des Communautés européennes, avait été embauchée et enchaînait depuis des contrats précaires au sein de cette éminente organisation. Un job qui l’avait tout de suite séduite. Un monde, un univers s’étaient ouverts à ses yeux émerveillés de fille d’émigrés russes. Elle avait tout accepté sans discuter, les responsabilités de traductrice, d’analyse juridique, les heures supplémentaires, les dossiers qu’elle rapportait chez elle. Elle avait n’avait rien dit sur son salaire, celui d’une modeste contractuelle aux contrats précaires. Grâce à lui, elle avait quand même pu louer un deux-pièces au dernier étage de cet immeuble cossu. Mais avec le temps, et en se comparant aux autres, elle pensait qu’on devrait au moins la titulariser. « Tu y as droit » lui avait souvent dit Youri « ils t’exploitent ». À son retour de congés, elle était décidée à interroger son chef de bureau sur sa situation et à obtenir qu’il s’engage sur sa titularisation. Elle avait des arguments. Il la félicitait régulièrement pour ses traductions, ses analyses juridiques. On l’associait parfois à des réunions plus importantes. Et puis elle voulait prendre un appartement plus grand, où elle n’aurait pas de remarques de la concierge. Elle l'avait pourtant informée qu'elle recevait parfois ses amis. « J'invite quelques connaissances, le vendredi soir. Mais on fera le moins de bruit possible. Promis ! » Depuis un an, avec l'arrivée de Gorbatchev aux commandes de l’URSS, les amis étaient plus nombreux, les soirées se prolongeaient dans d'interminables discussions. Ils refaisaient le monde. C’est Youri qui attirait chez elle tout ce monde, des enfants d’expatriés d’URSS le plus souvent. Elle avait accepté de les recevoir le vendredi soir. Il restait avec elle le lendemain. Mais autant Youri était convaincu par « la cause », autant elle le suivait parce qu’elle l’avait dans la peau. Elle prit son courrier dans sa boîte à lettres. Des publicités et autres factures, « rien d’intéressant, pas de lettre de maman… tiens c’est quoi cette lettre. Étrange, pas d'adresse au dos, ça vient de France. Qui cela peut-il être ? » Elle ouvrit l'enveloppe d'un doigt nerveux. « Mince ! Philippe ! Murmura-t-elle en se mordant la lèvre. Que me veut-il ? Je me demande si j’ai bien fait de… ». Tout en appelant l’ascenseur, elle laissa fuser un petit rire contraint et perplexe. Elle appela l'ascenseur et déchira nerveusement l’enveloppe. « Oh non ! C'est bien ce que je craignais, pensa-t-elle en commençant sa lecture. Il est tombé amoureux ce nigaud. Ce n’est pas possible ! Je n’en crois pas mes yeux. On se connaît à peine et il me demande de le rejoindre en vacances… en Dordogne ». Elle poursuivit sa lecture. Arrivée au troisième étage, elle l’avait terminée. « Il doute de rien ce pauvre Philippe ! Je ne vais pas lui répondre ». Elle récupéra ses clés au fond de son sac et ouvrit la porte de son appartement. « Si encore il m'en avait parlé plus tôt j'aurais peut-être pu me libérer.... Quoique je ne vois pas bien ce que je peux avoir à faire avec lui. Il sait pourtant que je ne suis pas du même monde que lui et… je ne l’aime pas…. Tout cela est la faute de Marc. Il n'aurait jamais dû me le présenter se dit-elle en s’asseyant sur un divan. Elle avait besoin de souffler. « Ce Marc, quel phénomène ! Je pense que j’ai été trop sympa avec lui… mais est-ce que je pouvais faire autrement ? » Tu as quelque chose pour moi Marc ! Blanche, ma collègue de bureau semblait s’adresser à quelqu’un, je ne le voyais pas, qui s’était arrêté devant notre porte. Blanche semblait tout excitée. Je ne l’avais jamais vue dans cet état. Je levai la tête de mon dossier et j’aperçus un bout de chevelure châtain foncé et un visage émacié précédé d'un grand nez. Je les entendais rire comme s’ils étaient de bons amis. Ce type avait un rire particulier, un peu tonitruant. « C'est étonnant, pensais-je, Blanche a l'air de bien le connaître ». Je le vis passer la tête et me dévisager. Salut beauté, fit-il, en me fixant sans gêne. Je suis le facteur, je transporte les photocopies. À ton service, fit-il en me saluant d’un large geste. Salut, j’y songerai.Je haussais les épaules et me replongeais dans mon dossier. Je détestais cette sorte de familiarité. Blanche, quant à elle, semblait aux anges devant ce grand type qui se donnait des airs de rocker. Il hésita un instant puis, sans doute déçu, il fit demi-tour et poursuivit sa distribution. Les choses auraient pu et même auraient même dû en rester là. J’avais trop de responsabilités qui me laissaient peu de temps pour penser ou me consacrer à autre chose. Je ne fréquentais pas la cafet où les autres se retrouvaient le matin pour boire un thé ou un café et faire connaissance en échangeant leurs infos. Moi, depuis quelques mois, je recevais de plus en plus de documents émanant de Russie que je devais traduire en y ajoutant, quand cela s’imposait, des commentaires, des analyses juridiques. Ce qui se passait là-bas commençait à intéresser au plus haut niveau les responsables européens. Avec le récent accident nucléaire en Ukraine en avril de cette année 1986, c'était devenu de la folie. Depuis peu, je participais avec mon chef de bureau à des réunions que je devais préparer avec soin. Au début j’étais tétanisée de me retrouver, quasiment la seule femme, au milieu de ces cadres en costume-cravate qui prenaient la parole avec tant d'assurance, discouraient sur tous les sujets du monde. Je craignais surtout qu'on me demande de prendre la parole. Mais c'est mon chef qui le faisait, non sans m’avoir au préalable consulté sur certains points. Sur l’instant je n’avais pas questionné Blanche. Ce type ne m’intéressait pas. C’est elle qui avait abordé le sujet. « Tu sais que tu as fait fort avec Marc. À le voir traîner dans les couloirs avec son chariot, tu ne peux croire qu'il est le fils du directeur... Je la regardais. « De qui parles-tu ? ». De Marc. Le fils de notre directeur. Oui, ne me regarde pas avec ces yeux de merlan frit. Ce type que tu as superbement ignoré, c’est le fils de notre directeur, Paul Van Cleef, himself ! », fit-elle en éclatant de rire. Je restais la regarder, interloquée. « Ce type... est le fils de notre directeur ? Tu es certaine ? » « Oui ma chère ! Et... ce n'est pas la première fois qu'il te regarde en passant. Mais toi tu ne vois rien ». J’avais haussé les épaules avec incrédulité et agacement. Je connaissais son père pour l’avoir aperçu à quelques réunions où je faisais de la figuration. Le plus souvent on y évoquait d'abord les dossiers des négociations en cours avec les pays qui voulaient intégrer l’Europe. Le dossier « relations avec l'Est » était parfois évoqué en fin de séance. Ferrand, mon chef de bureau , avait deux ou trois minutes pour présenter une synthèse des dernières évolutions. En général, par courtoisie, Van Cleef lui demandait une précision, faisait un commentaire. J’étais impressionné par la voix chaude, au débit lent de ce directeur que j’apercevais, là-bas, au bout de la salle de réunion. Marc était donc son fils. Ce n'était pas ce qui allait me le rendre plus sympathique ! » Blanche, qui semblait intarissable sur le sujet, lui précisa, comme à regret, que Marc avait voulu savoir qui elle était. « Bien sûr, je lui en ai dit le moins possible. Tu me connais ». Elle ne mentionna pas le fait que Marc avait insisté pour savoir comment l’approcher. Blanche lui avait conseillé de rester travailler plus tard s'il voulait avoir une chance de me parler. C'est ce qu'il fit. Les autres se moquèrent de sa soudaine attirance pour les heures supplémentaires. Un soir, il frappa à la porte de mon bureau. J’avais deviné que c’était lui. « Entre », fis-je sans lever les yeux. Il se tenait devant moi, un gobelet à la main. « Que veux-tu ? » « C’est pour toi ». Je faillis lui dire de sortir mais je me ravisai. « C'est le fils du directeur... je dois peut-être le ménager. On ne sait jamais ». Je le fixais froidement pour lui montrer qu’il ne m’intéressait pas. Il resta sur le seuil, vaguement troublé par cet accueil et indécis. « N'insiste pas, ajoutais-je en me replongeant dans mes dossiers ». Son malaise me comblait. « Tout fils de directeur que tu es, tu ne peux pas avoir qui tu veux…». Je le vis hésiter encore puis il me tourna le dos et sortit sans un mot. Je le sentais furieux. Je le rappelai. « Allez ! Donne-moi ton fichu thé, fis-je, en éclatant d'un rire sourd... si tu y tiens… Mais ne te fais aucune illusion avec moi ». Je voyais qu’il avait perdu son air de conquérant. Cela me suffisait. On n'échangea que quelques banalités. Les jours suivants, je le voyais qui rodait devant mon bureau après le départ des autres. Le plus souvent, je le laissais faire le pied de grue puis, comme si je m’apercevais de sa présence, je l’invitais d’un « entre donc puisque tu es là ». Je compris assez vite que ce n’était pas un sale type, loin de là. Plutôt sympathique même. Et il ne se prévalait jamais d’être le fils du directeur. Je découvris qu’il pouvait être amusant quand il faisait l’effort de dépasser son côté dragueur. Il me rapportait parfois des anecdotes assez savoureuses et drôles qu’il avait glanées en parcourant les couloirs avec son chariot. Finalement il osa m'inviter à déjeuner… au restaurant administratif. « Pourquoi pas ? Mais ne va pas t'imaginer quoi que ce soit ». Il ne se risqua pas à protester.
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