Les jours passaient lentement, et Amina comptait avec impatience les heures qui la séparaient de la fin de son veuvage. Quatre mois cloîtrée, vêtue de noir, soumise aux nombreuses restrictions qu’imposaient les traditions. Elle ne pouvait sortir qu’en cas de nécessité absolue, et même alors, ses gestes étaient épiés, ses paroles mesurées. Le poids de la coutume pesait sur ses épaules, une ombre supplémentaire à sa douleur.
Pourtant, à l’approche de ce jour de délivrance, Amina ne ressentait aucune euphorie. Le noir qu’elle portait semblait avoir déteint sur son cœur. Certes, elle pourrait bientôt revêtir des couleurs, mais aucune teinte ne ramènerait Samba à ses côtés.
Sa consolation était Yama, cette petite lumière dans son obscurité. Être revenue au village lui avait permis de voir sa fille s’épanouir malgré la perte de son père. Yama riait à nouveau, jouait, chantait parfois même, insouciante du vide immense que sa mère ressentait. Amina savait que sa fille ne comprenait pas encore l’ampleur de ce qu’elle avait perdu.
Ce soir-là, alors qu’Amina était entourée de sa famille pour un repas modeste, une délégation fit son entrée dans la cour.
Ils étaient nombreux, principalement des membres de la belle-famille de Samba. À leur tête, Baye Ndiaga, le frère aîné du défunt, imposant et vêtu d’un grand boubou immaculé.
Les murmures se firent entendre alors que les visiteurs s’installaient. Amina, bien que surprise, garda son calme. Sa mère, elle, se tendit visiblement, devinant que cette visite n’était pas anodine.
Baye Ndiaga (après avoir salué la famille) :
— Amina, tu sais que Samba était un frère, un homme que nous avons tous aimé. Il était un pilier pour notre famille, et son départ nous laisse un vide immense.
Amina hocha lentement la tête, le cœur serré.
Baye Ndiaga (continuant) :
— Mais, comme tu le sais, dans notre tradition, il n’est pas bon qu’une veuve reste sans époux, surtout lorsqu’il y a des enfants à élever. Samba aurait voulu que sa fille soit entourée et protégée. C’est pourquoi… Il marqua une pause, regardant autour de lui avant de poser ses yeux sur Amina.
Baye Ndiaga :
— …j’ai décidé de te prendre pour épouse. Tu deviendras ma quatrième femme à la fin de ton veuvage.
Un silence glacial s’abattit sur l’assemblée. Amina sentit le sol se dérober sous elle. Elle chercha les yeux de sa mère, qui était aussi stupéfaite qu’elle, et ceux de sa grand-mère, dont le regard approbateur l’étonna.
Sa mère (indignée) :
— Baye Ndiaga, ma fille vient de perdre son mari ! Vous pensez que c’est le moment de parler de mariage ?
Baye Ndiaga (calmement) :
— Fatou, je comprends vos émotions, mais réfléchissez. Qui d’autre prendra soin d’elle et de sa fille ? Ce n’est pas une décision égoïste, mais une nécessité.
Amina baissa la tête, les mains tremblantes. Elle ne savait quoi répondre. L’idée d’épouser le frère de Samba lui paraissait inconcevable, presque grotesque. Mais refuser serait aussi un affront à la belle-famille, un geste qui pourrait avoir des conséquences.
La grand-mère (soupirant) :
— Fatou, laisse-les réfléchir. Baye Ndiaga a raison sur un point : Amina et Yama ont besoin de protection.
Amina leva la tête, stupéfaite par le soutien inattendu de sa grand-mère. Elle inspira profondément et répondit d’une voix basse mais ferme :
Amina :
— Je vous ai entendu, Baye Ndiaga. Je vais y réfléchir.
Cette réponse sembla satisfaire l’assemblée. Après des échanges de courtoisie, la délégation prit congé, laissant Amina plongée dans une tempête d’émotions.
---Alors que le silence du village retombait, Amina resta éveillée. Sa mère la rejoignit dans sa chambre, portant une lanterne.
Sa mère (doucement) :
— Tu ne peux pas accepter, Amina. Samba t’aimait trop pour que tu te retrouves dans une situation pareille.
Amina croisa les bras, perdue.
Amina :
— Et si je refuse, que se passera-t-il ? Qui prendra soin de Yama et de moi ?
Sa mère :
— Moi. Ta famille. Nous sommes là. Tu n’as pas besoin de suivre cette voie si elle ne te convient pas.
Amina hocha doucement la tête, mais au fond d’elle, la confusion persistait. Ce choix, elle savait, allait définir tout son avenir.