CHAPITRE PREMIER - La petite clochette-2

2340 Words
Et mistress Houston, qui avait la parole facile, entama un cours complet de pâtisserie. Mme Barnold, dont le but n’était point de se faire initier aux secrets du gouvernement d’un four, ni à l’histoire des affinités réciproques du lait, du sucre, du beurre et des œufs, eut quelque peine à retirer son interlocutrice du milieu de la pâte et de toutes les préparations savantes inventées pour la modifier. « Pour en revenir à la messe, Madame, est-ce là que vous avez rencontré Meg la commissionnaire ? – Justement, Madame, à la messe de sept heures. Là je remarquais depuis longtemps une jeune enfant belle, oh ! mais fort belle. Elle en a perdu beaucoup de cette beauté, mais elle est trop jeune pour n’en pas garder quelque chose. – En effet, observa Mme Barnold, ses traits ont pour le moins une véritable distinction. – Oui, Madame ; il y a des beautés éclatantes et tapageuses ; d’autres qui n’ont pour elles que la fraîcheur de la jeunesse, ce qu’on appelle la beauté du diable, je ne sais trop pourquoi… » Mme Barnold fut obligée d’interrompre encore et de couper court à une dissertation sur la théorie de la beauté. Mais une fois rentrée en plein dans l’histoire de Meg, Mme Houston laissa voir bientôt qu’elle avait du cœur, autant au moins que de langue. Elle se laissa, sans plus d’écarts, entraîner par son sujet et, de bavarde, elle devint presque éloquente. « Je vous disais donc, Madame, que sa beauté m’avait frappée. Ce qui me faisait encore plus d’impression, c’était son attitude. Je vous assure, Madame, que cela faisait du bien à l’âme d’observer cette petite à la messe. Elle me paraissait s’occuper si peu de ce qui l’entourait qu’elle ne se doutait certainement pas d’avoir pu attirer l’attention. Elle était misérablement habillée : des haillons, de vrais haillons, qui parfois tenaient à peine autour d’elle ; mais toujours décente. Ses pieds seuls étaient nus. Jamais ni bas ni souliers. À mesure que la pauvre enfant entrait dans l’église et portait ses doigts à l’eau bénite, son visage se transformait : on eût dit un ange. Le monde entier restait pour elle en dehors ; cela se voyait dans toute sa démarche. Elle s’avançait humblement ; mais avec une révérence tendre, et jetait vers l’autel des regards chargés d’amour. Pendant le Saint-Sacrifice, elle ne perdait aucun des mouvements du prêtre. Elle restait suspendue, en quelque sorte, à tout ce qu’il faisait, se signant avec lui, se frappant la poitrine avec lui, s’inclinant imperceptiblement à chaque fois qu’il s’inclinait, et toujours à genoux. Il fallait la voir surtout au moment de l’élévation ou quand le prêtre, se tournant vers les fidèles qui vont communier, présente la divine hostie entre ses doigts en disant en latin les paroles de Jean à l’aspect de Jésus : Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde. » Je ne pouvais m’empêcher de jeter un regard sur ce visage d’enfant, tant il exprimait de bonheur ! Plus d’une fois alors, bien que sa tête fût penchée, j’ai vu un sourire radieux sur ses lèvres, et des larmes brillantes dans ses yeux. Quand la messe était finie, elle s’agenouillait une minute devant l’image de la Sainte-Vierge ; ensuite elle sortait reprendre, avec l’eau bénite, le fardeau sans doute bien lourd pour elle de la vie extérieure. Voilà tout ce que j’ai connu d’elle pendant longtemps. Elle ne paraissait jamais à l’école du dimanche ni à la grand-messe. L’hiver arriva, et il fut particulièrement rigoureux. L’enfant avait ses pauvres petits pieds nus si rouges, quelquefois si bleus que cela faisait mal à voir. Ils enflèrent ; alors elle les enveloppa d’un mauvais chiffon, mais ils saignaient à travers l’étoffe, et malgré cela elle paraissait toujours laisser ses souffrances à la porte de l’église, et elle continuait à venir à la première messe et à la suivre avec tant d’attention qu’on eût dit, pardonnez-moi l’expression, qu’il n’y en avait que pour elle. Le froid n’ôtait rien à l’air de contentement de son pâle et maigre visage. Aussi un jour je n’y pus tenir et, la touchant sur l’épaule, je lui dis ces quelques mots à l’oreille : « Écoutez, petite, j’aurais des bas et des souliers à vous donner. » Comme la messe était à peine terminée à ce moment, elle ne me répondit que par un léger mouvement de tête, qui fut à peine pour elle une distraction ; mais elle sortit en même temps que moi et me dit, après avoir reçu de l’eau bénite de ma main : « Merci, ma bonne Dame. Oh ! il y a longtemps que je vous connais, Madame Houston, et je me demandais si vous voudriez me confier quelques-unes de vos pâtisseries à vendre dans les rues. – Venez, lui répondis-je, venez parler à M. Houston et nous verrons. » Il me fut aisé de décider mon mari à accéder à sa demande. Nous lui donnâmes des habits décents, une corbeille et la petite clochette que vous connaissez. Elle commença le soir même à colporter des petits gâteaux pour nous. Les gens ont pris goût à elle autant qu’à sa marchandise et, pour notre part, nous n’avons rien perdu à l’employer, bien au contraire. Je la vénère à part moi comme une petite sainte. Après qu’elle a fini de débiter sa provision, elle nous fait nos commissions dans les boutiques ou tavernes du voisinage. Elle est aussi connue à Marston que le lord maire, et le plus souvent elle est par les rues jusqu’à minuit, sans que personne lui ait jamais manqué de respect. Quelle étrange existence ! s’écria Mme Barnold. – Oui, continua Mme Houston, très étrange en vérité, bien qu’il nous fût possible d’en trouver de plus étranges encore, je suppose ; mais on ne les connaît pas toutes. Tenez, madame, par exemple, si je vous racontais tout ce que je suis à même de voir de jeunes filles rôdant comme des ombres, le soir, devant ma boutique, depuis la chute du jour, jusque vers une heure après minuit… – Pardon, vous me direz cela une autre fois. Ne perdons pas de vue notre petite commissionnaire. Vous ne l’envoyez donc plus à Overton-Brow ? Elle n’y a pas paru hier, ni aujourd’hui. – Elle n’a pas paru non plus chez nous, Madame. – Est-ce qu’elle laisserait à désirer sous le rapport de l’exactitude dans son service ? – Bien loin de là, Madame. Ses habitudes de régularité sont telles que je suis surprise, presque inquiète de son absence. Mais on est si occupé ici qu’on n’a pas le temps de se retourner. Si elle ne vient pas demain, il faudra bien que je trouve un moment pour chercher de ses nouvelles. Elle ne me sort pas de l’esprit. – Vous ne savez donc pas où elle demeure ? – Non vraiment. Je le lui ai demandé une fois ; ma question parut l’embarrasser et je n’insistai point. Ces gens-là, ça ne demeure nulle part. – Comment, nulle part ? que voulez-vous dire ? – Ah ! reprit la pâtissière, on voit bien, Madame, que vous ne connaissez pas le fond des misères de notre Marston ! Quand je dis nulle part, j’entends nulle part de fixe. Il y a ici des centaines de familles qui changent de logis ou plutôt de chambre à chaque terme de sept jours, faute de pouvoir s’acquitter exactement du terme échu. L’émigration catholique irlandaise nous fournit beaucoup de ces familles, et c’est à l’une d’elles, je présume, qu’appartient Meg. Pauvres âmes errantes, que Dieu leur soit en aide ! – Savez-vous au moins ce que font ses parents ? – Elle n’en a plus, de parents, si ce n’est, ce me semble, une sœur, mais que je n’ai jamais vue. – N’importe, répliqua Mme Barnold avec un soupir de regret, je voudrais bien savoir où elle demeure. Mme Houston, pendant cette conversation, n’avait cessé de suspendre à chaque instant son récit pour servir des pratiques. En ce moment elle parut tout heureuse d’avoir devant elle quelques minutes de liberté. « Voudriez-vous entrer un instant ? dit-elle en ouvrant une porte vitrée. Il me revient que notre bonne doit savoir quelque chose. Ces deux filles causaient quelquefois ensemble. » Mme Barnold fut introduite dans une chambre où une servante robuste et proprette lavait des moules de gâteaux et des verres de toute forme, de toute espèce. « Emma, commença Mme Houston, nous sommes étonnées de l’absence de Meg. Savez-vous ce qu’elle peut être devenue ? – Malade, je suppose, fit la jeune fille. – Mais où ? Demeure-t-elle loin d’ici ? – Je n’en sais rien ; Meg n’est pas parleuse ; avec elle il n’y a guère moyen de jaser. – Mais, si elle était malade, quelqu’un serait venu de sa part. – Pas facile, elles ne sont que deux. – À quoi ressemble sa sœur ? – Ma foi, je ne sais guère ; à personne autre de ma connaissance, pas même à Meg. – Vous l’avez vue ? – Oh ! oui. – Eh ! bien, faites-nous son portrait. – C’est une grande, haute et hautaine créature. Je ne puis vous en dire davantage, sinon que, malgré la différence des caractères, la petite Meg lui est joliment attachée. – Où l’avez-vous vue ? à la messe ? » La servante se mit à rire : « Non pas, certes ; elle n’y vient point ; elle n’y a jamais paru, à ma connaissance. – Mais où donc ? Dans les rues ? Sa conduite laisserait-elle à désirer ? – Oh ! je ne dis pas cela non plus, la sœur de Meg !… Oh ! non ! Pour mieux dire, je ne sais rien. Moi je ne fréquente pas les grandes demoiselles en guenilles. – Grandes demoiselles en guenilles ! que voulez-vous dire, Emma ? De quelle façon entendez-vous ceci : grandes demoiselles ? – D’aucune façon, Madame ; j’ai voulu dire seulement que cette sœur prenait des airs, qu’il n’y avait pas moyen de causer avec elle, pas plus moi que les autres bonnes ou ouvrières, quand on la rencontre. Ça fait sa princesse, et ça n’a peut-être jamais mangé que des pommes de terre ! ça se laisse appeler miss, miss, clic, vie, clive, cleave… Je ne me rappelle pas au juste. » On ne put en obtenir davantage. Mme Houston elle-même en fut pour ses frais d’interrogations multipliées et d’exclamations naïves, elle qui ne comprenait pas qu’on pût négliger une aussi belle occasion de parler. Emma paraissait avoir été blessée quelque part dans son amour-propre par la sœur de Meg, et elle refusa d’entrer dans de plus longs détails. On ne pouvait du reste douter de sa sincérité quant à son ignorance de la demeure des deux sœurs, car elle avait pour la petite commissionnaire une certaine affection protectrice et eût certainement aidé, si elle en avait connu le moyen, à découvrir ce qu’elle était devenue. Mme Houston parla à ce propos de constables, de registres de la police. Cette proposition attrista vivement Mme Barnold ; elle n’éprouvait aucun empressement à l’accueillir malgré sa sagesse évidente, lorsque Juliette et Emma, qui s’étaient mises à chuchoter ensemble, prononcèrent le nom de « Père Joseph. » « Père Joseph ! c’est cela, répéta Juliette d’une voix triomphante. La petite devait se confesser et, pour sûr, le Père Joseph doit la connaître. » Cette idée, en effet, était un trait de lumière ; mais il se faisait bien tard. Neuf heures sonnaient tout à côté, du haut du clocher de Saint-Nicolas. Mme Barnold prit congé de Mme Houston, qui l’eût volontiers retenue encore, et remonta en voiture. Mais ce ne fut pas sans hésitation qu’elle ordonna au cocher de la conduire chez le Père Joseph. Le nom de miss Cleave – si toutefois ce nom était exact – l’avait vivement frappée. Ce nom était précisément celui de son père, le nom qu’elle avait porté avant son mariage. Il avait été comme un coup d’aiguillon à sa curiosité, aiguillon bien absurde, selon toute apparence. Quel rapport une pauvre Irlandaise ?… Ah bah ! se dit-elle, Irlandaise ou Anglaise, cette enfant est une chrétienne et elle a peut-être besoin de moi ? Elle dit à Juliette de donner au cocher l’adressé du Père Joseph. Décidément la soirée tournait en aventure : Mais, après tout, Mme Barnold allait tout simplement chez un prêtre qu’elle connaissait déjà et qu’elle estimait ; elle n’allait pas au-delà, pour le moment, et il n’y avait pas de quoi s’effrayer. La voiture s’arrêta ; Juliette sonna ; une femme âgée parut. « Le Père Joseph, demanda Mme Barnold. – Il n’est pas à la maison. – Quand rentrera-t-il ? – Je l’ignore. – Pourriez-vous du moins me dire où il est ; je désirerais fort lui parler ce soir. – Il est auprès d’une malade et je ne puis deviner le moins du monde le temps qu’il y restera. Peut-être une heure, peut-être moins, peut-être beaucoup plus. » Il y eut une pose. Il est chez elle, dit Juliette, incapable de contenir son impatience ; et regardant fixement la vieille femme : Je parierais que le Révérend Père est justement auprès de la personne dont madame voulait l’entretenir ; je le sens aussi sûrement que s’il me l’avait dit. N’avez-vous aucun moyen de vous en assurer ? Nous sommes à la recherche d’une pauvre petite fille que nous supposons malade. – Attendez, répliqua la vieille. Elle rentra, puis ressortit avec un chiffon de papier qu’elle présenta. Mme Barnold y lut : « Miss Cleave, Baltic Buildings, cour de la Couronne, 75, trois portes après la taverne des Cinq Bals ; ouvrir la porte et descendre ; deuxième porte à gauche, à la treizième marche de l’escalier. » « C’est bien cela ! s’écria-t-elle ; et elle ajouta à part elle : miss Cleave ; absolument le même nom qui fut le mien pendant vingt ans de ma vie ! » Elle était de plus en plus intéressée. Cependant ce mot de « Baltic Buildings, » désignait le recoin le plus misérable du plus misérable quartier de Marston, et du plus mal famé. Mme Barnold regarda sa montre : il était neuf heures et demie. Au mouvement de perplexité qu’elle fit à cette vue, Juliette devina sa pensée : « Baltic Buildings n’est pas une place convenable pour vous, Madame, à une pareille heure ; mais moi, je me sens le courage d’y aller avec le fiacre. Voulez-vous m’en donner l’autorisation et m’attendre ? » Elle avait les larmes aux yeux. « Aucune voiture ne peut passer par là, observa la servante du prêtre, et quant à y descendre à pied, je ne le conseillerais point à ces dames, encore moins à mademoiselle toute seule. » La justesse de cette remarque mit le comble à l’embarras des deux chercheuses. Mme Barnold se reprochait presque d’être venue. Elle craignait de s’être embarquée à la légère dans un roman ridicule, une pure folie ; que n’était-elle encore tranquillement à Overton-Brow ? Complètement étrangère en ce lieu, elle poursuivait une jeune fille qu’elle avait entrevue à peine, une inconnue après tout. Quelle situation absurde de courir en pleine nuit, seule avec une gouvernante, au travers des ténébreux mystères d’un faubourg perdu ! Elle était sur le point de faire tourner en arrière, du côté d’Overton-Brow, lorsque la peinture si vive qu’avait faite Mme Houston de la piété de Meg lui revint à l’esprit. Une pareille enfant, à n’en pas douter, n’était pas la première venue ; elle avait quelque chose que n’ont pas les autres, et l’on pouvait bien pour elle hasarder une démarche insolite. Mme Barnold ne courait du reste aucun danger, sinon celui du ridicule ; mais ce qui pourrait paraître tel aux yeux des hommes n’était-il pas de sa part un sérieux désir de faire le bien, et Dieu n’en jugerait-il pas autrement que les hommes ? Si son ange gardien avait à choisir en ce moment pour elle, quelle direction indiquerait-il ? Overton-Brow ou Baltic Buildings ? Et elle cria au cocher penché sur son siège : « Baltic Buildings, 75, cour de la Couronne, ou du moins aussi près que vous pourrez aller vers cet endroit.
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