CHAPITRE II
Deux orphelines
Mme Barnold observa que tout en ramassant ses rênes dans une main et en prenant son fouet de l’autre, le cocher faisait à la servante du curé un signe d’adieu.
« Bonsoir, Mills, dit la vieille. À propos, Madame, ajouta-t-elle avec sa tête à la portière, je ne le reconnaissais pas d’abord, mais cet homme est un solide catholique autant qu’un solide gaillard, ce qui n’est pas peu dire, eh ! »
Cette remarque ne laissait pas que d’être doublement encourageante.
La voiture recommença à courir entre deux haies de réverbères beaucoup plus rares que dans l’intérieur de la ville. Elle roula pendant dix minutes, puis le cocher parut à la portière.
« C’est ici, dit-il.
– Je croyais qu’on n’y pouvait pas arriver en voiture.
– Oh non ! pas d’après la direction qu’on vous avait donnée et qui est bonne pour venir à pied : j’ai fait un détour, plus bas et par une rue moins étroite. Car il y a des rues carrossables même au travers de ces misères. Il en faut bien, ajouta-t-il avec un sourire triste et quelque peu sardonique, il en faut bien à l’usage des riches qui ont parfois la fantaisie de les traverser. »
Il avait fait cette remarque à demi-voix, plutôt pour sa satisfaction personnelle que dans l’espoir de la voir relevée par une lady. En effet, si l’on trouve sur le continent peu de grandes dames capables de condescendre à redresser les appréciations erronées d’un homme du peuple, en Angleterre on n’en trouve pour ainsi dire point. Une lady ne parle qu’avec les gens qui lui ont été présentés, et un cocher ne saurait être dans ce cas. Mais Mme Barnold savait se mettre au-dessus des préjugés de caste.
« Mon ami, fit-elle observer à Mills, vous auriez tort de supposer que les riches y viennent uniquement pour trouver dans un spectacle de détresse un motif de mieux apprécier ensuite leurs propres jouissances.
– Oh ! non pas tous, et vous en êtes une preuve, Madame.
– Ne soyons pas trop exclusifs, mon ami : je sais que vous avez comme moi le bonheur d’être catholique, mais ce n’est pas une raison pour juger mal si aisément tant de millions de nos compatriotes moins favorisés. Il y a des protestants très charitables.
– Sans doute, Madame, il y en a qui donnent beaucoup, beaucoup, mais bien peu qui apportent et qui fassent comme vous la charité de leur personne. Allez, Madame, à vous voir entrer en pareil lieu et à pareille heure, on n’a pas besoin de votre profession de foi pour savoir ce que vous êtes. »
Mme Barnold avait fait elle-même cette réflexion trop souvent pour avoir à la contredire ; toutefois cet encouragement, quoique dans la bouche d’un cocher, acheva de la raffermir dans sa résolution d’aller jusqu’au bout.
La gouvernante ajouta de son côté, par manière de conclusion :
« Vous pouvez vous vanter, cocher, d’avoir causé aujourd’hui avec la meilleure lady des trois royaumes. J’ai toujours dit qu’elle était plus chrétienne qu’Anglaise.
– Et vous avez dit juste, morbleu ! répliqua Mills : si simple que soit ce qu’elle vient de faire, on n’en trouverait pas deux qui en soient capables.
– Par où passerons-nous, demanda Mme Barnold à Juliette, car du côté ou nous entrons, au lieu de descendre, je présume qu’il faut monter. »
Elles entendirent de grands éclats de voix ; puis un rouet qui tournait, un enfant qui pleurait, une femme qui grondait à grands renforts de jurons. Un chien leur passa dans les jambes en poussant des hurlements de douleur ; une voix avinée entonna une chanson qu’elles se gardèrent bien d’écouter et, au bruit d’un raclement de violon, des pas de danse ébranlèrent une chambre dont on voyait la porte entrebâillée et d’où sortaient, à demi-éclairées par le gaz de la rue, deux petites têtes blondes aux cheveux en broussailles, mais dont les yeux effarouchés et la bouche grande ouverte attestaient que la vue d’un fiacre arrêté devant l’allée n’était pas un spectacle sur lequel les gens du quartier fussent blasés.
Le cocher, devinant ce qui se passait dans l’esprit des visiteuses, s’était avancé dans l’intérieur de l’allée. Il revint, après quelques mots échangés avec une vieille femme qui portait un enfant en travers sur son épaule.
« Ne craignez rien, Mesdames, dit-il. C’est bien ici, troisième porte à droite, au milieu de l’escalier. Le Père Joseph y est depuis la tombée de la nuit. »
Elles ne prirent pas le loisir de le remercier. Elles montèrent tout droit. Sans avoir le temps de voir comment s’ouvrit la porte, les deux courageuses femmes se trouvèrent tout d’un coup à l’entrée d’une chambre longue, assez large, mais très basse. Une espèce de paravent vert, raccommodé de papier gris, paraissait avoir pour objet de la séparer en deux, de façon à faire du fond une chambre à coucher. Dans cette dernière pièce il y avait deux lits dont l’un était occupé.
Le spectacle dont elles furent alors témoins est de ceux qui ne s’oublient jamais. Comme sa maîtresse, Juliette sentit du premier coup d’œil qu’il se passait là quelque chose de solennel et elle se mit silencieusement à genoux, sans qu’on parût prendre garde à elle, par côté et un peu en arrière du paravent. Mme Barnold resta derrière, debout et immobile.
La personne couchée était une petite fille. Elle paraissait n’avoir plus de vie que dans ses larges yeux qu’elle tenait élevés avec une expression suppliante vers une grande, très grande jeune fille de dix-sept ans peut-être, et les visiteuses ne doutèrent pas une minute qu’elles ne fussent en présence de Meg et de sa sœur.
Les deux jeunes filles étaient misérablement drapées dans deux châles de même couleur et également usés. L’une avait le sien sur ses épaules, l’autre sur son lit en guise de couverture. D’amples bonnets en indienne très propres, mais sans aucune bordure ni garniture, enfermaient, ou plutôt ne suffisaient pas à enfermer leurs chevelures noires, brillantes, luxuriantes, dont les boucles ondulaient avec abondance autour de leur cou.
Celle qui paraissait l’aînée approchait de temps en temps son oreille de la bouche de la malade, d’où sortait une voix à peine perceptible, puis elle se relevait et secouait la tête avec un air de morne désespoir.
Il serait difficile d’imaginer une taille plus souple et plus élancée, une figure plus merveilleusement belle que celle de cette jeune fille. Ses yeux étaient aussi noirs que sa chevelure ; ses moindres gestes avaient une grâce, une noblesse, à rendre une reine envieuse. Cela rappela tout de suite à Mme Barnold, en le lui expliquant, le dépit de la servante de Mme Houston.
Mme Barnold la voyait parfaitement et pouvait l’examiner à son aise. Sur son visage expressif se peignaient tour à tour la pitié, la tendresse, la douleur et plus souvent le désespoir dont nous avons déjà parlé.
Sur le sol, une chandelle de suif achevait de se consumer dans un chandelier de fer-blanc et répandait autour d’elle une lumière intermittente et fumeuse.
Au pied du lit de la malade, sur une chaise délabrée, un vieillard était assis. Mme Barnold reconnut le Père Joseph.
Il était si tranquille et, avec son visage et ses yeux baissés, il paraissait si peu occupé de ce qui se passait devant lui, que les deux dames l’auraient cru endormi, sans le mouvement de ses doigts qui, de temps à autre, tournaient les feuillets d’un livre posé sur ses genoux. Elles comprirent qu’il se tenait momentanément à l’écart, par discrétion et pour ne pas troubler les épanchements des deux sœurs, les derniers peut-être.
« Ne dites pas, Bessy, que je me suis tuée moi-même, disait faiblement l’enfant couchée. Si j’avais prévu les suites de cette humidité d’avant-hier soir, bien certainement je ne serais pas rentrée si tard à la pluie, et j’aurais prié Mme Houston de remettre ses commissions au lendemain. Bien certainement je n’aurais pas repris hier matin ces vêtements mouillés qui ont achevé de me donner la fièvre. Mais qui pouvait prévoir ceci ? j’avais déjà été mouillée tant de fois !…
La grande jeune fille l’enlaça passionnément dans ses bras et prononça, d’une voix entrecoupée, quelques mots dont les derniers seuls arrivèrent jusque vers le paravent :
Levée avant le jour… couchée après minuit… »
– Oh ! reprit l’enfant, dont les lèvres s’épanouirent, cela n’était point pénible. Cela me rendait heureuse, tout heureuse ; cela semblait fait exprès pour moi.
La grande jeune fille écoutait, la tête plongée dans les boucles soyeuses de la chevelure de sa sœur. Tout d’un coup elle se releva et, les mains serrées, les traits visiblement crispés, elle laissa échapper une sorte de cri de colère dont la présence du Père Joseph réprima subitement la vivacité :
« Non ! Dieu n’est pas juste ! jamais je ne me courberai devant cette force aveugle qui frappe ainsi l’innocence !
– Ne dites pas cela, ma sœur, répliqua la malade, (les Anglais ne se tutoient jamais, même dans l’intimité) ; ne le dites plus ! Et elle l’attirait de nouveau vers elle et faisait un effort pour lui poser les doigts sur les lèvres… Vous n’avez jamais voulu comprendre, vous, ma pauvre Bessy, ce que c’est que la résignation, Oh ! si vous saviez combien est légère la souffrance acceptée ! »
Bessy abandonna sa main à l’étreinte de la malade ; mais le mouvement convulsif de sa tête semblait encore dire : jamais !
– Écoutez, Bessy, je donnerais le peu qui me reste à vivre – mince cadeau en vérité – pour vous faire comprendre seulement ce que j’ai senti de joie à la sainte messe.
– Oui, parlez-en de la messe, répliqua Bessy avec une ironie poignante et une exaltation qui ne tenait plus compte de la présence du prêtre ; c’est de là que vous êtes revenue hier matin pour vous mettre au lit !
– Bessy, j’en remercie le bon Dieu. Si c’est sa volonté que je ne me relève plus d’ici, ne suis-je pas bien heureuse que ma dernière visite au dehors ait été pour lui ? Je suis allée prendre congé de mon meilleur ami.
– Vous êtes un ange, Meg ! Oh ! je le connais, si j’avais pu être comme vous, comme au temps où nous allions communier ensemble, la vie me fût devenue moins arrière. Mais alors il ne nous avait pas aussi complètement abandonnées !
Le Père Joseph, à ces mots, laissa glisser son livre de ses genoux et se frappa la poitrine. Bessy remarqua ce mouvement : « Pardon, ô mon Père, s’écria-t-elle en se tournant vers lui ; ce n’est certes pas à vous que je reproche cet abandon. Si quelqu’un nous est resté ici-bas pour aider les pauvres orphelines, c’est vous, et vous seul ! » Puis regardant de nouveau la malade :
« Au moins, ma pauvre sœur, si vous vous étiez contentée de la messe des dimanches ! mais, appelée à huit heures seulement chez votre pâtissier, vous étiez toujours dehors avant sept heures !
– Mais, Bessy, pourquoi donc me serais-je privée de ma plus grande consolation ? Nous en avions si peu ! Je ne pouvais pas me passer d’y aller, à la messe. Quand notre mère mourut, quand notre grand-père la suivit, ils ne purent pas non plus s’en aller sans le bon Dieu. Moi alors je sentis que je ne réussirais jamais à vivre sans lui ; c’est pour cela que j’allais le voir tous les matins. Oh ! chez lui, je me sentais si confiante, si forte ! Je lui disais : Tu vois, Seigneur, tout ce que j’ai à souffrir ; eh bien ! parce que tu le sais et que tu le veux, je puis le supporter. Nos amis nous quittèrent : il le savait. Notre maison, notre chez nous si calme : il le savait ! Nos meubles, nos meilleurs vêtements : il le savait ! J’étais de plus en plus contente chaque matin, oui, chaque jour plus contente lorsque j’entrais chez lui. Et après tout, Bessy, il a gardé les orphelines ; Il a nourri notre faim, vêtu notre nudité, et nous n’avons jamais couché dans la rue ! Les gens avaient pitié de moi ; mais moi je n’ai jamais trouvé que j’eusse besoin de pitié. Ma journée était longue ; mais ne se passait-elle pas tout entière en sa présence ? je l’aimais telle qu’il me la faisait, et je le remercie de tout, de tout, Bessy. Ne voulez-vous pas le remercier avec moi, le remercier pour moi, sinon pour vous-même ? »
On vit des larmes sourdre lentement des yeux hautains et farouches de l’aînée, et rouler une à une sur le chevet où les deux yeux de Meg brillaient d’un éclat qui éclairait toute sa figure. Bessy murmura : Remercier, oh ! non, Margaret.
– Si ! si ! remercier, insista la malade en s’efforçant de passer son bras autour du cou de sa sœur.
Bessy tomba à genoux et dit à son tour : – « Eh bien ! oui, remercions, même pour moi, car vous n’avez jamais su, Meg, à quels dangers j’ai échappé ; vous ne le saurez jamais…
– Pardon, Bessy, j’ai soupçonné plus d’une fois que la tentation grondait dans votre âme ; mais j’ai tant prié, tant prié ! Et je n’ai pas douté un instant que la victoire ne vous restât. Je ne me suis point trompée, n’est-ce pas ?