– Monsieur le chanoine… voulut dire Pernichon, dans un dernier effort de politesse et de respect pour le dangereux personnage. Mais il n’acheva point. Ce que l’humiliation n’avait pu faire, la crainte l’obtint, plus urgente que la honte.
Il s’écarta de quelques pas, chercha gauchement son pardessus, jeté derrière lui sur une chaise, en passa les manches avec une peine infinie, soufflant par le nez d’affreux sanglots sans larmes, ramassé sur lui-même, contracté ainsi que d’une énorme grimace non du visage seul, mais de tout son corps chétif. Puis ce désespoir grotesque disparut dans le vestibule ténébreux. On entendit le grincement de la porte, refermée néanmoins avec prudence.
L’abbé Cénabre avait suivi des yeux le petit homme, et il resta debout un long moment, à la même place, en apparence frappé de stupeur à son tour, et tellement immobile que l’ombre même sur le mur n’avait pas un tressaillement. Quiconque l’eût observé à ce moment solennel, eût été frappé de la netteté de son regard qui n’était point celui d’un homme entraîné par un rêve, mais plutôt d’un discuteur hardi et tenace qui donne tout son effort contre un rival à demi vaincu, et cherche à s’emparer de sa pensée. De cet angle droit de la pièce on eût pu croire que les yeux fixaient simplement la porte par où Pernichon s’était enfui. Toutefois leur direction était différente. M. Pernichon, ni aucun autre à sa ressemblance, n’eût entretenu tel feu dans la prunelle assombrie… Elles avaient trouvé ailleurs quelque chose. Et plus d’un sceptique eût été bien embarrassé de convenir que l’interlocuteur invisible, au moins selon toute vraisemblance, c’était la croix nue pendue au mur. D’ailleurs le temps lui eût manqué d’un examen décisif. Car s’étant avancé brusquement, par un geste aussi prompt et aussi précis qu’une parade, l’abbé Cénabre empoigna la lampe et la brisa sur les dalles.
Le clair de lune entra aussitôt dans la chambre.
La violence du choc fut telle que la mèche s’éteignit sans doute avant d’avoir touché le sol. Du réservoir de cristal on entendit un moment l’huile de pétrole couler à petits coups. Puis ce dernier bruit s’effaça. Et il semblait que se fût effacé avec lui le souvenir du geste extraordinaire de ce prêtre célèbre dans les deux mondes pour son scepticisme élégant.
Une des singularités de l’abbé Cénabre est de n’accepter de soins domestiques que d’une vieille femme de ménage – sa nourrice, dit-on – qui tôt levée finit sa besogne dès midi, et ne reparaît plus. Autour de la courte et épaisse silhouette à peine visible dans le recueillement de la nuit, la solitude resta parfaite, le silence absolu. Puis cette silhouette se déplaça lentement, posément ; une porte claqua. Le clair de lune s’endormit dans la pièce vide. M. l’abbé Cénabre avait regagné sa chambre.
L’auteur des Mystiques florentins a longtemps dérouté la critique. Habile à s’emparer de l’attention, par surprise, son ambition ne va pas plus loin que séduire ; il disparaît avant de convaincre, laissant amis et adversaires dos à dos. Un parti s’est emparé de lui, comme il s’embarrasse de tout élément douteux, moins encore par goût du scandale, que par un besoin furieux de se masquer, de prendre un masque, de masquer son indigence. Dans la forte société spirituelle de Rome, ce demi-monde de la pensée ressemble à l’autre, même vanité, même envie, même accueil aux haines complices, même rage à dénigrer les hauts exemples qui le condamnent, même naïveté dans le mensonge et la feinte, même candeur de croire faire illusion à quiconque le regarde en face. Certes, la p**********n de l’hôtel particulier méprise celle de la rue, mais dans les cas urgents l’acte professionnel s’accomplit de lui-même et sous un certain regard, c’est toujours le même geste de dénouer la ceinture. Qui ne sait qu’on rencontre aux entresols de la rue des Martyrs des filles deux fois soumises, ou de bonnes mères ? Ainsi le parti compte d’honnêtes jeunes gens, des vieillards austères, des écrivains pleins de talent, et des prêtres, pour le grand nombre, de mœurs irréprochables. Rien ne semble permettre de les confondre avec des avares adolescents, ces patriarches dévorés d’ambition comme d’une lèpre, et ces ruffians en jupon noir, chassés de tous les diocèses, à face de croupiers marrons… Quel trait leur est donc commun ? Le goût de biaiser, une pensée lâche.
L’abbé Cénabre a souvent tiré profit de leur enthousiasme affecté, sans laisser toutefois annexer son sourire. De lui, les malheureux n’entendent et n’approuvent que son impuissance à conclure, la dissipation de la pensée, l’effort en sens contraire et pour un résultat de néant, d’une curiosité presque sensuelle et d’une critique énervée. Son Histoire de l’arianisme les a déçus, justement par ce qu’elle contient de positif, de défini. Mais ils se délectent au bavardage et à l’allusion des Mystiques florentins.
L’illustre écrivain connaît ce public, et il le mépriserait, s’il était capable de mépris. Il l’exècre seulement. Son jugement court, mais exquis, l’a renseigné depuis longtemps. Ils l’honorent d’être suspect. Cette sympathie équivoque, cette admiration protectrice exaspèrent son orgueil, et il leur fait payer cher une reconnaissance toute formelle. De les louer tarit sa veine : il n’est jamais las de les railler, il doit à cette raillerie ses meilleures pages, les mieux venues, ses pages ailées. Comment ne l’ont-ils pas reconnu à ce signe éclatant ? Ils reçoivent de lui la plus cruelle ironie. C’est peut-être que leur vanité met à haut prix la louange difficile, arrachée à un homme fort et seul, par la coalition des faibles.
Ils le croient fort, mais il est seul, sûrement.
Les fenêtres de la chambre s’ouvrent sur une rue du Paris provincial. À cette heure de la nuit, la lointaine et triple rumeur de la place de Rennes, comme égarée, y est, à force de solitude et de silence, pathétique. Qu’à travers les ténèbres, les villes appellent, d’une voix profonde ! Que leur joie respire avec peine, comme elle râle !… Chaque rue, traversée dans le tumulte et l’éblouissement, sitôt quittée, vous poursuit dans l’ombre d’une plainte affreuse, peu à peu assourdie, jusqu’à la limite d’un autre tumulte et d’un autre éblouissement qui joint bientôt à l’autre voix sa voix déchirante. Et encore, ce n’est pas ce mot de « voix » que j’écrirai, car la forêt, la colline, le feu et l’eau ont seuls des voix, parlent un langage. Nous en avons perdu le secret, bien que le souvenir d’un accord auguste, de l’alliance ineffable de l’intelligence et des choses ne puisse être oublié du plus vil. La voix que nous ne comprenons plus est encore amie, fraternelle, faiseuse de paix, sereine. L’homme lyrique, au dernier rang de l’espèce, que le monde moderne a honoré comme un dieu, croyait risiblement l’avoir restituée, n’ayant délivré la nature des sylvains, des dryades et des nymphes démodées que pour y lâcher le troupeau de ses mornes sensualités. Le plus fort d’eux tous, déjà pris à la gorge par la vieillesse, remplissait les rues et les bois de son infatigable lubricité. Derrière lui, la foule des disciples s’est ruée, comme on mange, à la solitude sacrée, dans le rêve abject de l’associer à ses ventrées, à sa mélancolie, à sa déception charnelle. La contagion, gagnant de proche en proche, s’est étendue aux antipodes : l’île déserte a reçu leurs confidences, témoigné de leurs amours, retenti de leurs grotesques sanglots devant la vieillesse et la mort. Nulle prairie, ruisselante de lumière et de rosée dans la candeur de l’aube, où vous ne trouverez leurs traces, comme des papiers sordides, sur les pelouses, un lundi matin.
Toutefois, s’il est dans l’homme d’imposer sa présence, et les signes de sa bassesse à la nature, il ne s’empare pas de son rythme intérieur, de sa profonde rumination. Il couvre la voix, mais il l’interroge en vain : elle continue son chant sublime ainsi qu’une corde en vibration choisit entre mille ses harmoniques et ne répond qu’à elles seules… Il n’en va pas ainsi des paysages de poutres, de fer et de moellons – les villes.
Pourquoi voudriez-vous qu’elles annoncent la joie, bâties dans la peine et la sueur ? La liberté, puisqu’elles sont les forteresses où s’est réfugié, devant la rébellion des choses et des éléments, Adam vaincu ? La vie – ces demeures transitoires, gardiennes seulement de nos os ?
L’abbé Cénabre s’était insensiblement rapproché de la fenêtre, comme si dans cette chambre obscure, le reflet douteux de la rue à travers les vitres lui eût été un asile. Immobile dans la haute embrasure, les bras croisés sur la poitrine, on l’eût cru volontiers absorbé, quand toute son attention n’était tendue au contraire qu’à la rumeur triste du dehors. Sa dernière violence n’avait certes pas été un geste d’emportement : nul moins que lui n’était capable de ces distractions. La lumière l’avait offensé cruellement, tout à coup, comme le signe sensible, sur le mur et sur la croix, d’une illumination intérieure qu’il eût voulu étouffer, repousser dans la nuit, avec une énergie désespérée. L’une des marques des grandes convulsions de l’âme est de se retrouver dans les choses, de sorte que telle déception capitale, par exemple, reste inséparable du lieu et de l’heure – non pas seulement par une association matérielle, mais par une sorte de compénétration – comme si un certain accord de la vie profonde avait été faussé par le coup de bélier de la passion. D’ailleurs la brusque révolte du prêtre n’était qu’un geste de défense, tardif seulement. Et il était vrai que cette cellule, pavée de grès, ces murs, ces livres, cette croix nue étaient ennemis. Les témoins muets jusqu’alors, allaient sans doute poser la question à laquelle il ne voulait pas répondre… C’est pourquoi il les avait replongés dans l’ombre.
Méprise fatale ! Ce geste posait un autre problème, non moins urgent. Il marquait le terme d’une étape et plus encore le point de départ d’une autre route, terrible à suivre, inconnue. Un fou couve tranquillement son délire jusqu’à ce qu’un cri – ou toute autre manifestation – le convainque de sa folie. Depuis des semaines, l’abbé Cénabre fermait sa conscience à un ordre de sentiments dont il soupçonnait à peine encore la violence. Et il venait inconsidérément de se trahir, de tout remettre en question. L’analyste délicat, dont l’ironie n’épargna jamais personne, pas même le tragique saint d’Assise, a horreur de l’examen particulier. Il sent d’instinct ce que sa critique tant admirée des badauds, a de dangereux pour lui-même, car on ne joue pas son propre destin sur le coup de dés d’une hypothèse, et l’hypothèse est la seule ressource de son analyse, son ressort. Toutefois la pensée née en lui depuis quelque temps déjà, plus forte chaque jour, s’imposait par elle-même, déjouait sa ruse. Il l’écartait pour la retrouver tout à coup, à sa stupeur, mêlée à la trame de la vie quotidienne, partout présente. Et dans le soudain accès de sa colère contre Pernichon, il l’avait encore reconnue.
L’érudition de l’auteur des Mystiques florentins est solide, comme est viril son visage épais et dur. L’étendue de la documentation, la puissance de travail qu’elle suppose peuvent faire illusion : heureux dans le choix de ses sujets, non pas même sans audace, il semble cependant n’oser les affronter qu’à demi, il les aborde de biais. Il en va de même dans le gouvernement de sa propre vie : ce professeur d’analyse morale répugne à se voir en face. Longtemps le scrupule ténébreux qu’une force irrésistible amène ce soir à la surface de sa conscience a été, avec effort, maintenu dans la région basse de la sensibilité pure. Sans doute, il lui devait faire sa part : c’était un malaise, une gêne, une diminution de l’activité, ou sa déviation morbide. C’était tout cela, et bien autre chose encore. Mais en évitant de cerner le point douloureux, la souffrance reste vague, diffuse, plus aisément supportée. Ce qui n’était que mélancolie devient promptement remords, pourvu que l’on en discute avec soi-même. Et qui peut faire au remords une part équitable ? Ce fils maudit de la divine charité n’est pas moins avide : il n’a rien, s’il n’a tout.
Par malheur, et pour le scandale de la Bête matérialiste, il n’est pas bon, ni sûr, de se croire tout à fait à l’abri, dans son sac de peau, des entreprises de l’âme. Éviter de scruter les intentions, se contraindre à ne connaître de l’événement moral que son contrecoup sur le système vaso-dilatateur, mène à une déception très amère. L’homme peut bien se contredire, mais il ne peut entièrement se renier. L’examen de conscience est un exercice favorable, même aux professeurs d’amoralisme. Il définit nos remords, les nomme, et par ainsi les retient dans l’âme, comme en vase clos, sous la lumière de l’esprit. À les refouler sans cesse, craignez de leur donner une consistance et un poids charnel. On préfère telle souffrance obscure à la nécessité de rougir de soi, mais vous avez introduit le péché dans l’épaisseur de votre chair, et le monstre n’y meurt pas, car sa nature est double. Il s’engraissera merveilleusement de votre sang, profitera comme un cancer, tenace, assidu, vous laissant vivre à votre guise, aller et venir, aussi sain en apparence, inquiet seulement. Vous irez ainsi de plus en plus secrètement séparé des autres et de vous-même, l’âme et le corps désunis par un divorce essentiel, dans cette demi-torpeur que dissipera soudain le coup de tonnerre de l’angoisse, l’angoisse, forme hideuse et corporelle du remords. Vous vous réveillerez dans le désespoir qu’aucun repentir ne rédime, car à cet instant même expire votre âme. C’est alors qu’un malheureux écrase d’une balle un cerveau qui ne lui sert plus qu’à souffrir.