PREMIÈRE PARTIE-4

2057 Words
Quelques-uns des lecteurs de l’abbé Cénabre parmi ceux qu’il irrite, que sa gentillesse, son goût de plaire n’ont point désarmés, recherchent dans ses derniers livres, avec clairvoyance, cet accent singulier, douloureux qui semble marquer une blessure de l’orgueil, un doute de soi. L’ironie, toujours un peu pédante, grince maintenant. Peut-être échappe-t-elle au contrôle de l’auteur ? Jadis asservie au texte, alignée, elle le déborde parfois, pousse au-dehors un coup furieux, reprend sa place avec contrainte… L’art, ou plutôt la formule heureuse de l’auteur, exploitée à fond, peut se définir ainsi : écrire de la sainteté comme si la charité n’était pas. L’homme Renan, de qui le blasphème est toujours un peu scolaire, s’est contenté d’une simple transposition d’un ordre à l’autre, insérant l’être miraculeux dans un univers sans miracles, charge facile, dont sa vanité n’a jamais perçu le comique énorme. Pour celui qui sait lire, la Vie de Jésus est un vaudeville, a tous les éléments d’un bon vaudeville, moins le naturel et la facilité. L’abbé Cénabre, lui, n’a jamais nié le miracle, et même il a le goût du miraculeux. Il n’approche les grandes âmes que dans un sentiment de vénération, et sa curiosité même a un tel élan qu’on la prendrait pour l’amour. Il lui est simplement donné d’imaginer un ordre spirituel découronné de la charité. Sans doute, on ne le lit pas sans malaise, mais seul un de ces saints qu’il a mutilés saurait lui arracher son secret. L’analyse qu’il en a fait satisfait le goût, n’offense aucune pudeur de l’esprit. Il a même eu cette prudence – qui est un aveu naïf et pathétique – de laisser hors de jeu les héros dont la haute figure historique paraît fixée à jamais : il a tiré de l’oubli des petits saints presque anonymes, dont l’obscurité le rassurait, qu’il espérait plus dociles. Il n’a pu cependant les contraindre. Si simple et caressant que fût son art, si enveloppant, si pressant, ils se refusaient toujours. La préface de son dernier livre compte à elle seule cinquante pages, pleines de réticences, de réserves, d’allusions, comme si le malheureux craignait, reculait le plus possible l’inévitable confrontation. Car sitôt que paraît le témoin rebelle, l’équilibre est rompu. La petite part accordée aux faits est encore trop grande : un acte, une parole, même étouffée par un texte laborieux, suffit à rompre le charme : l’importance du commentaire ne fait qu’accuser plus durement la douloureuse impuissance. C’est une espèce de lutte risible et tragique à la fois, trop inégale. Tantôt la pensée, subtilisée à l’excès, s’évapore, s’efface comme une buée, découvrant la face irréductible. Tantôt elle se traîne dans les fonds, laissant surgir le héros vainqueur. La recherche vaine succède à la vaine étreinte. Les pages se multiplient, le livre s’allonge démesurément, ainsi qu’un rêve cruel, coupé de sursauts. Et tout à coup l’auteur, qu’on eût cru bercé par son ronron monotone, s’éveille, perd brusquement contenance, rentre dans le débat, avec une espèce de rage. Le lecteur n’en sent que du malaise et s’étonne. D’où vient cette colère subite ? C’est que de la vérité violentée, comme l’odeur dénonce un cadavre, à travers les mots menteurs sourd une atroce ironie, pour tout autre indiscernable, mais dont l’orgueil de l’abbé Cénabre connaît cependant la morsure. Anxieux de se fuir, d’ailleurs épris au fond de ces personnages imaginaires qu’il substitue presque inconsciemment aux vrais, qu’il s’efforce de croire vrais, au terme de sa route oblique, hélas ! il ne rencontre que lui, toujours lui. Ce qui manque à ses saints lui a été, justement, refusé. Chaque effort pour le masquer découvre un peu mieux sa propre déficience. Que dire ?… Pour donner quelque réalité à ses fantômes, il s’est dépouillé de son bien, des précieux mensonges qui l’eussent déguisé, qui en déguisèrent tant d’autres, jusqu’à la fin… Il se voit nu. Il s’approche encore de la fenêtre, appuie sur les vitres son front têtu. Le vent souffle au carrefour. La rue est vide et sonore. Il s’écarte avec dégoût. ……………………… Alors… Cela vint lentement, posément, gagna lentement son niveau. Jamais les choses de rien ne le retinrent avec plus de douceur qu’en cet instant solennel. Il ferma les rideaux, alluma sa lampe de chevet, disposa minutieusement ses vêtements pour la nuit. Il jouissait de ce délai avec un cœur étranger, une joie grave, silencieuse. Son pas sur le tapis, le choc d’un verre sur le marbre de la cheminée, son souffle même un peu précipité par l’effort retinrent son attention, délicieusement, étroitement. Il se contemplait une dernière fois dans le décor des apparences familières, il s’attachait à ce lambeau de vie ainsi qu’un équipage à la dérive fixe la rive immobile et décroissante, et déjà la pensée chassait sur ses ancres. Il s’agenouilla, pria comme à l’ordinaire. Jamais jusqu’alors ce prêtre notoirement suspect n’avait manqué de remplir à la lettre certains devoirs de son état et la prière est un de ces devoirs, car il se plie aisément à une discipline extérieure, à une contrainte matérielle : il y trouve un indispensable appui, une sûreté contre un désordre profond qui l’entraînerait au-delà de l’équivoque où sa nature se plaît. Ce soir encore il prononce avec lenteur, il récite tout au long la prière habituelle, correctement. Puis il se glissa dans ses draps, et ferma les yeux. Aussitôt, la pensée lui vint d’en finir une fois pour toutes avec le doute anxieux qu’il étouffait depuis des semaines, et il essaya de le formuler. D’ailleurs, sa nature fut plus forte, et il se travaillait encore inconsciemment pour rentrer dans une de ces catégories familières où il avait accoutumé de classer les esprits. À son sens, la parfaite dignité de sa vie rendait improbable, invraisemblable même, une crise morale : « Je me suis simplement engagé dans une impasse, songeait-il… Mon œuvre est à peine abordée : on ne se passe pas éternellement de doctrine. Il y a une doctrine à tirer de mes livres. J’éprouve seulement, jusqu’à la douleur, le besoin de me rassembler. » Il expliquait ainsi son dégoût grandissant des derniers mois, le travail irrégulier, le sentiment si vif d’un effort gâché, d’une pensée qui tourne court, et aussi sa rancune obscure, chaque jour plus forte, contre l’objet même de son étude, les hommes simples, dont la simplicité l’avait trahi. Dans le silence, il entendait sonner son cœur dans sa poitrine, et l’irrégularité des pulsations le frappa. « Je ne voudrais pas vieillir, pensait-il, sans avoir donné ma mesure, m’être imposé. » Car il en était à n’avoir plus qu’indifférence pour le public dont l’aveugle adulation l’avait poussé si haut – public à l’affût d’un déclassement inédit, d’un nouvel aspect du déclassement – race étrange qui se satisfait seulement des formes les plus fugitives, les plus instables de l’erreur, pour ainsi dire à l’état naissant, et qui la délaisse sitôt formée, passionnée pour le suspect, indifférente ou cruelle au renégat. Il en était à ce point de la rêverie où certains mots se formulent parfois d’eux-mêmes, rompent violemment le cours de la pensée, comme issus des profondeurs de l’être… Renégat fut un de ces mots. Et le choc en fut si rude que les lèvres de l’abbé Cénabre le prononcèrent à son insu. Il essaya de sourire ; il sourit même. Pour lui ce mot démodé n’exprimait encore, à cet instant, rien de clair. Comment s’est-il trouvé dans sa bouche ? Sans doute peu de livres ont été plus sévèrement critiqués que les siens, passés au crible… mais il est sauf. Les pires censeurs n’incriminent plus que les tendances d’une œuvre où leur malignité n’a rien dénoncé de condamnable. Qui peut le troubler lui-même ? Au regard du plus exigeant, il est sans reproche. Non content de rester fidèle aux grands devoirs, il s’est attaché à respecter scrupuleusement les petits, soucieux de rien innover, de ne troubler en rien l’ordonnance, le règlement de ses journées, et aussi par dédain des abandons faciles, par dignité. S’il célèbre rarement la messe, c’est d’accord avec ses supérieurs, et parce que le temps lui manque, réellement. Mais il n’omet pas le bréviaire. Le Père Domange l’entend chaque mois en confession. Que ce regard jeté en arrière le rassérène pour un moment ! L’exaltation de la jeunesse n’est plus, ni son espérance avide, mais la pente a été une fois donnée, la vie coule dans le même sens, comme entraînée par son poids… Il ferme les yeux, il serre étroitement les paupières, avec un entêtement puéril… Il veut voir ce cheminement monotone à travers le temps : il le voit… Vers quel but ? Malgré lui, ainsi qu’une bête échappée, sa pensée court déjà sur la route enfin ouverte. C’est peu dire qu’il n’en est plus maître, elle est maintenant hors de lui, une chose étrangère, une pierre qui tombe… Oui, son œuvre a un sens, et il l’ignorait ! On en est encore à épier les textes, pour y découvrir une proposition hétérodoxe ! Lui-même s’est prêté à ce jeu enfantin. À ce moment même, comme par un suprême effort, les arguments familiers surgissent de toutes parts, dans un désordre affreux. Mais il sent trop, il sent avec terreur que cette confusion n’est qu’un remous, à la surface d’une eau profonde. Déjà la pensée, l’unique, la précieuse, la dangereuse pensée jaillie de lui est descendue bien plus avant, hors de toute atteinte, glisse à travers les ténèbres ainsi que le poids d’une sonde. Elle ne s’arrêtera qu’au but, s’il existe. L’homme suspendu par ses mains défaillantes, à demi ouvertes, au-dessus du gouffre, n’écoute pas avec plus d’angoisse la chute vaine et bondissante des pierres. Le vide qui s’ouvre, la vertigineuse plongée arrache enfin une parole à l’abbé Cénabre : – Dieu ! dit-il. Mais alors… un coup assené n’arrive pas plus prompt… à peine effacée dans l’air la parole inconsistante, un silence inouï, formidable, tomba sur lui comme une masse de plomb. Telle fut la brusquerie de l’attaque, et si totale cette soudaine défaillance de l’âme, qu’il se jeta hors de son lit, s’échappa… La chambre rivait encore alentour sa pâle vie lumineuse, chaque objet à sa place ordinaire, et il voyait dans la glace son regard béant… mais il semblait que les choses eussent perdu chacune leur sens particulier, ne répondissent plus à leur nom, fussent muettes. Le regard lui-même exprimait à présent moins la terreur qu’une surprise absolue… – Je ne crois plus, s’écria-t-il d’une voix sinistre. La tentation nous exerce, le doute est un supplice sagace, mais l’abbé Cénabre ne doutait point, et il n’était pas tenté. De ces épreuves à la morne évidence exprimée par son dernier cri, il y avait justement ce qui distingue l’absence du néant. La place n’est pas vide, il n’y a pas de place du tout ; il n’y a rien. À la lettre, il ne sentait ni regret ni remords. Seul, l’étonnement d’un homme qui, croyant marcher dans une direction, connaîtrait qu’il a piétiné, que l’espace franchi n’est qu’un rêve. L’eût-il désiré (mais il ne le désirait point), sa raison se fût encore refusé d’admettre qu’il eût jamais différé de ce qu’il était, à ce moment même. Par la brèche mystérieuse, le passé tout entier avait glissé comme une eau, et il ne demeurait, sous le regard inaltérable de la conscience, que des gestes plus vains que des songes, une vie ordonnée, réglée, constituée en fonction d’un monde imaginaire. Ce qui semblait à d’autres son existence, sa personnalité véritable, était né des circonstances, éphémères, inconsistantes comme elles : à peine si la répétition des mêmes actes avait pu au cours des ans, à la longue, former quelque ombre, prêter une certaine réalité au fantôme. Il l’imaginait ainsi du moins. Car lentement désagrégée par la délectation du doute volontaire, par le sacrilège d’une curiosité sans amour, la croyance s’était évanouie, totalement, comme une fonction qui ne survivrait pas à l’organe détruit, dont il ne subsisterait même pas le besoin. Et pourtant, la glace lui renvoyait l’image intolérable d’un visage transformé par la peur, d’un misérable corps en déroute. Sous son léger vêtement de nuit, un frisson le secouait, la sueur ruisselait sur ses reins et sur ses jambes, et par l’échancrure de la chemise, il pouvait voir trembler son scapulaire sur sa poitrine velue à chaque battement affolé de son cœur. Le regard dérobé en dedans, la mâchoire relâchée par l’angoisse, mais encore têtue, la bouche au pli amer étaient d’une singulière vulgarité… Chose étrange ! Cette vision détestable le retint, l’absorba même dans une complaisance secrète, presque inavouable. L’humiliation de la chair lui fut douce, si ce mot peut s’entendre d’une jouissance aussi trouble, car dans le désordre où il était comme englouti, le féroce mépris de lui-même donnait au moins l’illusion d’un reste de lucidité. Son désir fut d’ailleurs si vif de voir jusqu’au fond de sa honte qu’il fixa la glace à la hauteur de ses yeux, chercha son regard. Il le vit, et en même temps cessa de se défendre, se livra. Le regard, dans le visage convulsé, demeurait clair, attentif, et même – il l’eût juré – railleur. « Tu mens, disait-il, tu mens, tu mens ! » Il ne disait que cela, mais l’âme soulevée, comme tirée hors d’elle-même (ainsi que l’orchestre un moment suspendu à la première note répétée du thème, plonge tout à coup sur elle dans le déchaînement de ses cuivres), l’âme reprenait avec une force accrue : « Il a raison : tu mens ! Tu te joues une comédie sacrilège. Il n’est pas vrai que tu aies perdu Dieu. Et d’ailleurs tu n’en sentirais pas plus la perte que tu n’en as senti le besoin. Tu es aujourd’hui ce que tu étais hier. Si ta chair tremble, c’est de froid. Seulement tu voudrais bien croire qu’un homme tel que toi ne cède qu’à des épreuves faites pour lui, à sa mesure. Il n’est pas possible que Dieu meure en toi sans cérémonie, sans éclairs et sans tonnerre. »
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