De connaître avec certitude l’inanité, la simulation de sa détresse portait le dernier coup, tranchait le dernier lien du présent au passé, le laissait dans le vide. La foi s’était évanouie comme si elle n’avait jamais été. Il se retrouvait à cet instant comme s’il n’avait jamais vécu. Que n’eût-il donné pour sentir une résistance, un déchirement, fût-il le plus douloureux, n’importe quoi d’autre que la dissipation silencieuse de l’être qu’il avait cru réel, maintenant évanoui, et remplacé par rien !… Mais le silence surnaturel semblait scellé sur lui, pour toujours.
Il regagna misérablement son lit, tête basse, avec une sorte d’humilité vile qui marquait bien la profondeur de sa chute, son caractère irréparable, pareil moins à un menteur confondu qu’à un animal dressé qui aurait raté son tour. Bien qu’il s’abandonnât désormais, cet abandon ne lui apportait aucun soulagement certain : une issue semblait ouverte, au contraire, aux eaux dormantes et pourries de l’âme. Des sentiments nouveaux, et pourtant familiers à sa nature profonde, impossibles à renier, bien qu’il fût encore incapable de leur donner un nom, sourdaient ensemble d’un sol saturé. À sa grande surprise, le plus fort d’entre eux ressemblait singulièrement à la haine.
Il se leva presque aussitôt pour rallumer sa lampe. Il ne tremblait plus. Sa chemise trempée de sueur collait à son dos et à ses cuisses, mais il n’en sentait pas le contact glacé : son cœur battait de nouveau à coups réguliers, pesants… Et déjà la résolution se formait en lui d’en finir une fois pour toutes, d’éclaircir à tout prix ce débat obscur. De cela seul il avait conscience, car il se croyait rendu au calme qu’il en était à ce paroxysme où l’anxiété réclame, exige, postule une présence amie – n’importe quelle présence – un témoin. Il ne pouvait pas, il ne pouvait plus être seul.
………………………
Pourquoi l’image s’imposa-t-elle aussitôt à son esprit d’un homme si différent de lui, si peu fait pour l’entendre, l’abbé Chevance, ancien curé de Costerel-sur-Meuse, actuellement prêtre habitué à l’église de Notre-Dame-des-Victoires ? Fut-ce le seul nom qui se présenta, car le nombre est petit des amis fidèles qu’on réveille à deux heures du matin… Fut-ce pour une autre raison plus profonde et plus urgente ? Il n’eût su le dire, et ne s’en soucia jamais plus. Il vivait déjà dans son rêve, et de ce rêve il ne devait attendre nulle merci.
C’est avec un calme apparent qu’il décrocha le récepteur du téléphone. L’abbé Chevance habitait une petite chambre au dernier étage de l’hôtel Saint-Étienne, rue Vide-Gousset. Il chercha le numéro sur l’annuaire. Le veilleur, tiré de son somme, d’ailleurs ahuri par une démarche aussi tardive, se fit répéter trois fois la consigne : – « Veuillez prier l’abbé Chevance de venir ici d’urgence, chez moi, pour une affaire grave. » – « Un malade ? » demandait l’autre… – « Un mourant », répondit l’abbé Cénabre, posément.
L’auteur de la Vie de Gerson a connu l’abbé Chevance au petit séminaire de Nancy. De quinze ans plus âgé que l’illustre historien, il était alors second surveillant à la division des petits. Leurs relations furent banales, mais elles ne devaient jamais être tout à fait rompues. En 19…, le curé de Costerel dut quitter le diocèse de Verdun après une manière de scandale dont les journaux radicaux tirèrent habilement parti. L’innocent s’était avisé de réciter les prières de l’exorcisme sur la tête d’une fille devenue démente, et la terreur de deux villages. On doit dire néanmoins à sa décharge qu’il avait été procédé à la cérémonie le plus discrètement possible, sur la demande d’un oncle de la pauvrette, le seul parent qui lui restât, ancien bedeau de Notre-Dame-de-Grâce, à Lérouville. Malheureusement pour le desservant de Costerel, trois longs séjours à l’asile d’aliénés du département n’avaient eu d’autre résultat que d’exaspérer la folle, dont le médecin chef avait prédit la mort imminente. Sa guérison inattendue fut considérée par tous les gens de bon sens comme une provocation imbécile, capable de faire le plus grand tort à la paix religieuse dans le diocèse. Car ce fut à la paix religieuse que l’abbé Chevance se sacrifia.
En dépit des consolations et des encouragements de l’évêque qui, « ne condamnant que l’imprudence et rendant justice aux intentions », offrait une autre paroisse au prêtre repentant, l’infortuné crut sa réputation perdue, son honneur sacerdotal en péril. L’idée ne lui vint même pas du tort injuste qu’il avait subi, mais l’indulgence de ses supérieurs, – leurs bontés, disait-il, – achevèrent de le réduire au désespoir. Il se crut désormais indigne du ministère, ou du moins de toute autorité. Dans son âme d’enfant, certaines contradictions qui paraîtraient, à d’autres, intolérables, sont acceptées telles quelles, subsistent sans débat. Ainsi ne doutait-il pas d’avoir agi envers sa folle selon le précepte de la charité, accompli son devoir. Mais il ne doutait pas non plus que l’irritation de ses chefs fût légitime. Le bruit fait à propos d’un acte si simple était une preuve assez forte de son impardonnable maladresse, bien qu’il n’eût su dire comment. Car tant d’années passées n’ont pas encore affaibli le scrupule de sa divine simplicité. On l’entend raconter l’humble tragédie de sa vie sur le même ton que jadis, celui d’un remords qui resplendira dans le ciel.
L’intervention de l’abbé Cénabre lui valut l’hospitalité du diocèse de Paris et un modeste emploi à Notre-Dame-des-Victoires. Il lui en sut un gré infini. Dans ce rôle obscur, ce qui avait été le curé de Costerel-sur-Meuse acheva de se défaire aux yeux des hommes, disparut. La timidité extraordinaire, un moment réprimée par les responsabilités d’un petit état, s’accrut de jour en jour, devint une infirmité touchante et ridicule, dont le monde s’amusa. Elle était sa croix sans doute, mais toute croix est un refuge. Ce travers ridicule masquait aux yeux de tous une hardiesse dans les voies spirituelles, un sens extraordinaire de la grâce de Dieu. Timidité non point seulement physique, comme il arrive, mais terreur véritable du jugement d’autrui, de son attention même. Si soigneusement qu’il s’efforçât de passer inaperçu, d’effacer derrière lui sa trace, les rencontres inattendues de la vie parisienne le jetaient dans la consternation : que de confrères de son ancien diocèse, où il avait laissé la réputation d’un brave homme inoffensif, le mirent ainsi à la t*****e ! Car il n’était pas loin d’imaginer ne devoir qu’à la protection de l’abbé Cénabre d’être toléré à la dernière place, dans les rangs de ce clergé parisien, si instruit, si raffiné, dont il ne parlait jamais qu’avec une réserve comique.
Cette réserve, à la longue, parut suspecte. Les uns la tinrent pour un signe d’indigence intellectuelle, les autres y virent une réprobation déguisée. C’est que d’année en année, le rayonnement de son âme singulière allait s’élargissant : il était moins facile de l’ignorer. L’excès de sa prudence, même, avait fini par créer autour de lui une légende, qu’entretinrent ses ruses innocentes. Ainsi, maintenu hors de la hiérarchie paroissiale régulière, familier des besognes les plus serviles, en toute occasion maître-Jacques et bon à toutes fins, le pauvre curé de Costerel-sur-Meuse avait néanmoins obtenu de suppléer au confessionnal quelques-uns de ses brillants collègues, puis peu à peu, suppléant toujours, il en était venu à y passer le plus clair de son temps. Sa crainte avait d’abord été grande de paraître ainsi léser des droits établis, car comment ne pas courir le risque d’attirer par devers soi une pieuse clientèle, les pénitents de conséquence, infidèlement détournés de leurs directeurs légitimes ? Jamais prédicateur à la mode, enragé de succès mondains, ne témoigna d’autant de persévérance et de zèle à séduire ses belles pécheresses que l’ancien desservant à trouver et retenir les plus délaissées, les moins enviables brebis, les plus diffamées du troupeau. Cuisinières matinales, le panier au bras, petites modistes à midi croquant les noix du dessert, deux sous à la main pour le tronc de saint Antoine de Padoue, dévotes à profil de jument, vieillards humbles et calamiteux, collégiens, transfuges de M. l’aumônier, il recueillit tout le cœur plein de joie, rassuré par la médiocrité du butin. Hélas ! si les pénitents d’occasion ne furent pas autrement remarqués, les malicieux vicaires eurent vite fait de reconnaître, parmi les habitués de l’abbé Chevance, quelques-unes de ces maniaques, amusement et terreur des paroisses, démangées de fautes imaginaires, affamées d’un humble ragoût sacrilège, et qu’on voit rechercher avec mélancolie le confesseur sévère, comme leurs sœurs méconnues l’amant qui les rosse. On en sourit d’abord. Puis, les plus folles écartées, le curé de Costerel-sur-Meuse, parmi ses infirmes et ses déchus, s’éclaira d’une lumière étrange et surnaturelle, difficile à pardonner. Le scandale qu’il avait fui si loin, mais pour quoi il était né sans doute, le venait chercher de nouveau jusque dans sa mansarde. Un bel esprit lui donna même un nom : il l’appela le « confesseur de bonnes ». Le mot fit fortune ; il courut les salons bien pensants. L’historien Aynard de Clergerie pensa même s’intéresser un moment à ce vieil original, et se le fit envoyer, sous un prétexte subtil, par un vicaire général de ses amis auquel l’infortuné prêtre n’aurait certes rien osé refuser. Puis la timidité, la politesse un peu basse du bonhomme finit par décourager sa bienveillance. La disgrâce eût même été complète, sans la protection, jugée indiscrète, de M lle Chantal, fille de l’éminent auteur de l’Église du douzième siècle.
L’abbé Cénabre alla ouvrir la porte à tâtons, posa la main sur le bras du visiteur, et l’introduisit dans sa chambre, en silence. Ce silence acheva de déconcerter le confesseur des bonnes. N’ayant pas osé prendre la parole le premier, redoutant d’avoir ainsi manqué à un devoir élémentaire, plus anxieux encore d’une entrevue si mystérieuse, à une telle heure de la nuit, il osait à peine lever les yeux sur son protecteur, dont la tenue singulière lui était un tourment de plus. Le chanoine, en effet, avait jeté sur ses épaules un manteau fourré, mais ayant négligé de passer dessous sa soutane, il offrait au regard effaré du curé de Costerel-sur-Meuse ses fortes jambes gainées d’une culotte noire, les pieds nus dans des pantoufles. Le manteau ouvert découvrait aussi le torse massif, sous la chemise.
– Asseyez-vous, dit l’abbé Cénabre, avec une certaine douceur, asseyez-vous, et pardonnez-moi d’abord de vous avoir dérangé… Pardonnez-moi cette fantaisie ridicule.
L’abbé Chevance debout près du lit, s’assit dessus. Le sommier grinça terriblement. Il se releva aussitôt.
– Monsieur le chanoine – mon cher et illustre ami – je vous demanderai… j’aurais à vous demander premièrement des nouvelles de votre santé… et aussi du cher malade… pour lequel…
– Il n’y a pas de malade, répondit sèchement l’abbé Cénabre. Il n’y a pas de moribond. Je regrette même un mensonge dont le sens exact, je le crains, vous échappera. Toutefois, je n’ai pas le droit de prétendre l’avoir fait à la légère, inconsidérément. J’avais à vous parler, à vous parler sans retard, voilà tout.
– Je suis à votre disposition, murmura l’abbé Chevance, de plus en plus inquiet… Je puis avoir commis quelque faute involontaire. L’indulgence qu’on a pour moi ne va pas non plus sans péril. Je voudrais pouvoir rompre, sans indélicatesse, avec beaucoup de ces gens dont l’amitié m’honore pourtant grandement… Il est ridicule à un pauvre prêtre de se laisser voir, par exemple, chez l’excellent M. le comte de Clergerie, à S. E. le nonce ! Mais laissons cela, reprit-il (car la figure de son interlocuteur s’assombrissait à mesure). Je suis prêt à vous écouter…
– Mon ami, dit l’abbé Cénabre, j’ai pensé à vous aujourd’hui parce que votre simplicité m’a toujours été une assistance réelle à certaines heures de ma vie. Le monde… je dis celui que je vois de plus près, est plein de menteurs effrontés.
Les mains de l’abbé Chevance élevèrent au ciel une protestation désespérée, mais il se reprit presque aussitôt, et baissa les yeux sans répondre. À ce double geste, l’abbé Cénabre répondit en dessous par un regard dur.
– J’ai besoin que vous consentiez à être cette nuit mon témoin, fit-il brusquement.
L’étonnement fit trembler la voix du pauvre prêtre.
– Je ne comprends pas… Je ne saisis pas… dans quelle mesure je puis vous être nécessaire… ou seulement utile… et qui pourrait prendre au sérieux… en faveur d’un homme tel que vous… une caution si misérable. Au moins, je puis parler franchement à un confrère, lui ouvrir mon cœur… Cette conversation… aujourd’hui… cette nuit… Je souhaite ne pas vous offenser en la qualifiant d’un peu extraordinaire… surprenante même… Cet entretien, quelle qu’en soit la conclusion, vient après… à la suite d’autres circonstances… non moins inattendues… qui peuvent paraître, en quelque sorte… un piège… oh ! du diable ! s’écria-t-il avec une étonnante naïveté.
Il réfléchit un moment, sous le regard toujours dur.
– J’aurai tout à l’heure à vous entretenir sans doute de la confiance dont m’honore une personne admirable… exceptionnelle… faite pour m’édifier, dont je n’aurais plutôt à recevoir que des leçons… M lle Chantal de Clergerie (sa voix ne tremblait plus). J’assiste avec une espèce d’épouvante – véritablement avec terreur – à l’ascension vers Dieu, vers les plus hautes cimes de la contemplation, d’une âme assurément visitée par le Saint-Esprit, déjà hors de nous… Ah ! je sais à qui je m’adresse ! Je n’ai pas beaucoup le temps de lire – je lis peu – mais je n’ignore pas que vous avez l’expérience, une grande expérience des âmes saintes, des âmes choisies… Il est vrai que M lle Chantal reste, grâce à Dieu, inconnue, mais comment ne pas craindre pour elle…
– Voulez-vous que nous laissions là M lle de Clergerie ? dit simplement l’abbé Cénabre.
Il parut hésiter encore ; il jeta sur l’abbé Chevance, resté court, un regard de pitié. Qui n’eût dédaigné ce vieillard, dans son enfantine confusion, avec son sourire forcé, servile, et ses mains tremblantes ?