Contre-enquête-2

2003 Words
— Laquelle ? — J'ai croisé pas mal de meurtriers dans ma carrière. Certains se contentaient juste de tuer. D'autres allaient jusqu'à narguer la police en revenant sur les lieux de leur crime, ou laissaient volontairement des indices derrière eux. Mais prendre le risque de se faire arrêter pour un simple ordinateur portable, ça, je ne l'avais encore jamais vu ! Cette fois, ce fut Palmer qui marqua un point. Aucun des deux policiers n’eut cependant le temps d’épiloguer, un appel radio les informant des conclusions de l'analyse des vidéos du campus. Le moins que l’on pouvait dire, c’est que le spécialiste qu’on leur avait assigné n’avait pas le look de l’emploi. Vingt-cinq ans maximum, cheveux longs et bruns maintenus en catogan, et une allure d'adolescent attardé qui ne cadrait guère avec le sérieux du travail à accomplir. Mais en un temps si court, le Comté n'avait trouvé que lui. Tous devraient donc s'en accommoder. Lorsque les enquêteurs pénétrèrent dans la salle de visionnage, l'analyste pesta contre le bruit de l'intrusion, avant de se raviser en découvrant ses visiteurs. Il se leva alors maladroitement, manquant de renverser une tasse de café posée sur la console, et salua les deux policiers : — Matt Dexter, enchanté , fit-il, avant d’enchaîner nerveusement sur les résultats de ses recherches. — J'ai tout repris de zéro, et ça n'a pas été facile ! Votre matos est un peu… « préhistorique » ! Mais je suis quand même parvenu à quelque chose d'intéressant. — Nous vous écoutons, fit Palmer, attentif. — Pour la vidéo du parking, nada. D'après le gardien, la caméra est tombée en rade cette nuit-là. — En panne ? s’étonna l'adjoint. Elle fonctionnait pourtant parfaitement le matin même ! — Je vous cite simplement ce que m'a dit le gardien. Pas de caméra, donc pas de film. Hasard ou coïncidence ? Le vigile semblait pourtant au-dessus de tous soupçons. Palmer ne saurait donc rien des véhicules présents à l’université au soir des faits. — Ensuite, reprit Dexter, je me suis attelé aux b****s du bloc scientifique, là où vos collègues m'ont dit que vous aviez aperçu des ombres suspectes. Le problème, c'est que le voile sur l'objectif de la caméra empêche de distinguer quoi que ce soit. — C'est bien pour ça qu'on vous a fait venir ! s’agaça Palmer. — Et vous avez bien fait ! J'ai d'abord travaillé sur les deux ombres furtives qu’on distingue sur le mur. Généralement, les ombres ne disent rien de particulier. Mais ici, l'orientation de la lumière du couloir fait qu'elles n'ont subi pratiquement aucune déformation. À leur taille et à leur démarche, je dirais qu'on a affaire à deux individus de sexe masculin, plutôt jeunes. Vous me direz, rien de surprenant dans une Université ! Son trait d'humour et son rire ne suscitant aucune espèce de réaction, Dexter se racla la gorge, reprit son sérieux, et poursuivit : — Mais il y a mieux ! Au moment où l'un des inconnus aveugle l'objectif, il en approche suffisamment la main pour que l'on remarque quelque chose. L'analyste passa alors la b***e image par image de l'instant qu'il venait de décrire. Puis il en stoppa le déroulement, et pointa du doigt une minuscule zone claire à peine visible sur l'écran. Une zone qui, à première vue, ne fournissait rien de probant. Et pourtant… — J'ai nettoyé l’image et je l’ai agrandie plusieurs fois. Coup de chance, le type ne portait pas de gants. On peut donc voir deux de ses doigts, l'auriculaire et l'annulaire. Mais c'est surtout l'annulaire qui a retenu mon attention. En s'approchant de l'écran, Palmer et son adjoint découvrirent qu'une bague garnissait la partie supérieure du doigt en question. Une sorte de chevalière de couleur argentée, dont le corps principal s'ornait de plusieurs signes indistincts. — Qu'est-ce que c'est ? demanda l'inspecteur, intrigué. — J'ai gambergé un petit bout de temps avant de comprendre cette inscription. En fait, ce sont des lettres. Des lettres grecques, pour être plus précis, Kappa, Delta, et Pi. Ça vous dit quelque chose ? — C'est le nom d'une des Fraternités de l’université, intervint Bishop en relisant ses notes. Mais, alors, ce sont bien des étudiants qui ont fait le coup ! Scott Palmer ne put qu’admettre l’évidence, l'hypothèse du canular reprenait tous ses droits. Et la piste du meurtre sanglant dont j'étais le coupable supposé perdait du même coup une bonne partie de son intérêt. L'absence de corps devenait alors logique dans le cadre d'une simple mise en scène. Une mise en scène apparemment destinée à faire de moi le centre des préoccupations des enquêteurs. Mais l’inspecteur restait néanmoins sur ses gardes. Quoi qu'en dise la vidéo, Berny Kowaks avait bel et bien disparu de la circulation. Et c'était bien mes empreintes, et aucune autre, qui figuraient sur la batte de base-ball. *** 13 Un « C » de bronze majuscule ornait la lourde grille de fer forgé de la propriété des Carmichael. Une grille sombre, presque inquiétante, à l'image du manoir qu'elle protégeait. J'en venais presque à comprendre pourquoi Déborah avait choisi de fuir l'endroit. Rien, en effet, n'encourageait à aller plus loin. Encore moins l'épaisse chaîne d'acier, surmontée d'un impressionnant cadenas, qui garnissait le portail. Il était trois heures du matin, et je commençai sérieusement à me demander ce que nous faisions là, grelottants de froid, devant cet obstacle a priori infranchissable. Jamais à court de ressource, Deb' jura en découvrant la chaîne, retroussa ses manches, et entama l'escalade du mur d'enceinte. — On peut savoir ce que vous êtes en train de faire ? dis-je, stupéfait. — Ça se voit, non ? J'essaie d'entrer chez moi ! Si ça vous pose un problème, vous pouvez toujours m'attendre ici ! Je regardai autour de moi. Nous étions en rase campagne, à trois kilomètres de l’habitation la plus proche, sur une route déserte et silencieuse. Le hululement d'une chouette me fit soudain tressaillir. Tant pis pour l’effraction, je n’avais pas l’intention de rester une minute de plus ici. J’eus toutefois quelque peine à suivre le chemin de la jeune femme. L’escalade nocturne n’était, à vrai dire, pas dans mes habitudes. Lorsque je franchis le mur et sautai sur l'herbe grasse du parc, deux molosses, aussi sombres que la nuit, me firent face, m'observant comme ils l'auraient fait de leur prochain déjeuner. — Ils ne sont pas méchants, tenta de me rassurer Deb’. Samson, Attila, je vous présente Kyle Ashcroft. Les dobermans, élancés et musculeux, s'assirent et me fixèrent d'un regard curieux. Pas dangereux, peut-être. Mais je m'étais toujours méfié de tout ce qui courait plus vite que moi. — Si ça ne vous ennuie pas, j'aime autant écourter les présentations, lançai-je en me relevant. Nous traversâmes l'immense jardin d'un pas alerte, avant d'apercevoir enfin l'entrée de la grande bâtisse. La lourde porte de chêne massif n'était étrangement pas verrouillée. — Mon père compte trop sur ses chiens pour éloigner les intrus, fit Deb' en entrant. Le vaste hall dallé de marbre aboutissait sur un large couloir, dont l'accès principal donnait sur le salon. La jeune femme me dit alors de l'attendre ici, tandis qu'elle montait à l’étage pour prendre ce qu'elle était venue chercher. Je la vis s'éloigner dans l'escalier principal, puis me retournai, et découvris la pièce qui m'entourait. Meubles stylés de bois précieux, trophées de chasse ornant les murs, odeur de cuir et de cigare froid. Luxueux et feutré, le décor, digne d'un salon à l'Anglaise, concourrait à donner la pleine mesure du statut privilégié de ses occupants. Sur la cheminée, quelques photographies noir et blanc me permirent d'y mettre un visage. Des clichés dont Déborah était étrangement absente. — Vous devez vous demander pourquoi je ne figure pas sur ce joli portrait de famille, me fit sursauter cette dernière, discrètement redescendue. Lorsque je suis partie, mon père m'a définitivement rayée de sa vie, ajouta-t-elle d'une voix neutre, dans laquelle je décelai une profonde amertume. Le dossier qu'elle tenait en main éveilla aussitôt ma curiosité. Nous nous assîmes alors, puis elle reprit la parole. — Voilà tout ce que j'ai pu réunir sur les hommes qui vous traquent, fit-elle en extrayant une photo de l'un d'eux. Lui, c'est Ray Sibjersky, l’un des hommes que vous avez vus dans le parking. C’est un ancien marine. Il appartenait à une unité d'élite de l'armée américaine. J'ignore qui et combien sont ses complices. Mais tout ce qui les intéresse pour le moment, c'est de récupérer la formule. — Des mercenaires ? la coupai-je, attentif. — En quelque sorte. Mais mes informations restent vagues pour le moment. — Dites-m’en plus sur la formule. — Les premières traces de son existence remontent à la fin des années cinquante. C'est à cette époque qu’on trouve mention, pour la première fois, d'un document mathématique ultra secret dans les archives du Pentagone. J’ignore d'où il vient et ce qu'il signifie. Mais il semble que les pistes sur sa provenance nous emmènent en Europe, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Connaissez-vous un savant du nom de James Roarchack, Monsieur Ashcroft ? — Jamais entendu parlé. Qui est-ce ? — Je n'en ai pas la moindre idée. Mais son nom apparaît dans pratiquement tous les documents relatifs à la formule. En fait, c'est comme si cet homme faisait partie intégrante du document. — Où avez-vous eu tous ces renseignements ? — Disons que j'ai tiré quelques leçons de mes années de combat. C’est en connaissant ses ennemis qu'on apprend à les vaincre. Je la regardai un instant. Une sorte d'attirance indescriptible me poussait vers cette femme, au visage si doux, mais au caractère si dur. Peut-être était-ce cette ambivalence qui me troublait à ce point. À vrai dire, je ne savais plus trop quoi penser. Ce qu'elle venait de me révéler éclairait d'un jour nouveau ce qui m'arrivait alors. Mais ces explications signifiaient également que je ne pouvais faire autrement que de m'impliquer davantage. Malgré ma répulsion pour cette clandestinité forcée, j'y plongeai irrémédiablement. Lutter contre les mercenaires lancés à mes trousses ne serait pourtant pas chose facile. D'autant que Déborah avouait son ignorance quant à leur manière de procéder. Mais l'aperçu qu'ils m'avaient donné m'engageait à la plus grande prudence. J'avançai en terrain miné, je ne le comprenais que trop. Déborah, elle, voyait les choses sous un angle différent. Le revolver qu'elle sortit de la ceinture de son jean en fut d'ailleurs le puissant reflet. Pris d'un mouvement de recul, je ne sus quelle attitude adopter. L'idée de fuir en courant me traversa subrepticement l'esprit. Même la présence de Samson et d'Attila me parut à cet instant anecdotique. — Tant que nous ne savons pas exactement à qui nous avons affaire, je préfère rester prudente, fit-elle en guise d'explication. Ennemis aux motivations obscures, nouvelles règles du jeu… Peu de certitudes, donc. Mais l'enquête que nous allions mener débutait véritablement. Seul son terme m'était pour l'heure inconnu. *** 14 Herbe brunie par le gel, arbres dépouillés. Un étrange soleil, froid et blanc, nimbait les abords de l’université, lorsque Scott Palmer et son adjoint y pénétrèrent, ce jour-là. La lumière crue inondait la façade de briques du siège de la Fraternité « Kappa Delta Pi », une ancienne bâtisse jouxtant le campus, restaurée avec soin. Personne d'autre que ses membres n'était habituellement admis à y mettre les pieds. Mais un insigne ouvrait bien des portes, et celles-ci n'y firent pas exception. Dans le hall d'entrée, un vaste tableau recensait les membres historiques de l'institution, devenus pour la plupart des notables respectés. Chaque année, beaucoup tentaient leur chance, prêts à franchir les étapes de l'« Intégration », rituel de passage secret et obligé, pour entrer dans ce cercle très fermé. Peu y parvenaient, cependant, ce qui rendait ses admis plus fiers encore de leur appartenance. Les préparatifs d'une des fêtes qui ponctuaient l'année scolaire battaient leur plein lorsque les policiers furent orientés vers ceux qui présidaient la Fraternité. — Billy Porter ? demanda Palmer à un étudiant qui lui tournait le dos. — Qui le demande ? répondit ce dernier avant même de se retourner. — Inspecteur Scott Palmer, et voici le sergent Bishop. — La police ? Que puis-je pour vous, Messieurs ? Si vous venez pour le tapage de la fête, vous arrivez trop tôt. Elle n'aura lieu que demain soir ! — Nous enquêtons sur les faits survenus dans le bloc scientifique, reprit Bishop. — Alors, c'est à vous que nous devons la suspension des cours ! Beaucoup pourraient vous en remercier. La science, ça n'est pas vraiment leur truc. Le mien non plus, d'ailleurs ! — Arrêtez votre cirque et montrez-moi vos mains, coupa Palmer, agacé par le ton ironique de son interlocuteur. — Mes mains ? Vous voulez m'arrêter ? — C'est votre bague qui nous intéresse, intervint Bishop. Interloqué, Porter tendit sa main droite. Un anneau identique à celui du suspect de la vidéo ornait son annulaire. Lorsque les enquêteurs lui firent part de leurs soupçons, l'étudiant ne put s'empêcher de sourire. — Savez-vous combien de membres compte notre Fraternité, inspecteur ? Près de cent vingt. Et tous portent la même bague. Nous la remettons à chaque nouvel adhérent. C'est notre signe de ralliement. Nathan pourra vous le confirmer. — Nathan ? s'étonna Palmer. — Nathan Gale, notre vice-président. Moins charismatique que son mentor, Gale apparaissait comme l'âme damnée de Porter. Son bras droit et homme à tout faire, en quelque sorte. Taille moyenne, cheveux peroxydés, tee-shirt imprimé d'une feuille de cannabis, l'adolescent possédait lui aussi le profil du suspect idéal pour un canular de cette ampleur. Ce fut en tout cas le premier constat de l'inspecteur, qui ne possédait cependant aucune preuve directe de sa culpabilité. — Où vous trouviez-vous dans la nuit du dix-huit octobre, vers minuit ? interrogea-t-il sans enthousiasme. — Minuit, l'heure du crime, fit Gale en grimaçant. — En ce qui me concerne, j'étais chez moi, intervint Billy. Seul.
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