Contre-enquête-1

2000 Words
Contre-enquête *** 10 Tout obstiné qu'il était, Scott Palmer ne pouvait rien sans les résultats du laboratoire scientifique. Il n'avait pas de corps, mais l'arme potentielle et le sang découverts dans ma salle de cours, eux, existaient bel et bien. Et leur analyse ne manquerait pas d'apporter quelques pièces supplémentaires au puzzle qu'il s'évertuait à assembler. Deux hypothèses s'affrontaient dans son esprit lorsqu'il débarqua au siège de la brigade scientifique. Mais du meurtre atroce, peu étayé, ou du canular estudiantin de mauvais goût, impossible, pour l'heure, de trancher. Le bâtiment, ultramoderne, contrastait singulièrement avec l'exiguïté et la vétusté des locaux du commissariat. Mais, dans un monde où les meurtriers s'ingéniaient à repousser toujours plus loin les bornes de l'horreur et de la sophistication, la simple analyse des faits avouait désormais ses limites. Et le recours à la science apparaissait, même aux yeux d'un flic de l'ancienne école, comme indispensable. C'était la première fois que Palmer mettait les pieds dans cet endroit étrange, où des policiers sans armes passaient le plus clair de leur temps dans l'atmosphère confinée de leurs laboratoires. Perdu dans ce dédale de couloirs à la propreté clinique, il finit cependant par aboutir dans le bureau de celui qu'il cherchait, un certain Robert Lindenhall. Le meilleur expert légiste de la région, lui avait-on vanté. La porte vitrée, déjà ouverte, donnait sur une pièce à l'atmosphère glaciale. Garnissant les murs, des étagères voyaient s'aligner des dizaines de bocaux de verre, où chacun des organes de l'être humain semblait avoir trouvé sa place. Une forte odeur de formol imprégnait l'air ambiant, au point de laisser croire que l'homme qui y exerçait son activité n'était guère différent des cadavres qu'il examinait à longueur de journée. Le bureau, noyé sous un monceau de dossiers en attente, était désert, tandis qu'un son nasillard s'échappait d'une salle d'examen mitoyenne. Palmer s'approcha, en franchit la porte, et découvrit alors le plus surprenant des spectacles. Au beau milieu des tables d'autopsie, un homme corpulent d'une cinquantaine d'années, crâne dégarni et barbe grisonnante, se contorsionnait, casque de walkman sur les oreilles, au son d'un des tubes des « s*x Pistols ». Lorsque Lindenhall s'aperçut qu'il n'était pas seul, il stoppa la musique et tenta, un peu gêné, de retrouver une certaine contenance. — Robert Lindenhall, je présume ? demanda Palmer, tout aussi circonspect. — Lui-même, répondit l'autre en rajustant sa blouse bleu pâle. Désolé pour la musique, ajouta-t-il le sourire aux lèvres. Les « s*x Pistols » ! Toute ma jeunesse ! À l'époque, j'avais les cheveux teints en vert, et je me prenais pour Cid Vicious ! — Je vois que les choses ont changé, constata le policier devant la calvitie du scientifique. Celui-ci passa la main sur le sommet de son crâne, un peu vexé, avant d'enchaîner. — Vous êtes ? — Inspecteur Scott Palmer. C'est moi qui vous ai appelé ce matin, à propos des prélèvements de l’université. — L’université… Ah, oui, bien sûr, le sang et la batte de base-ball ! — Des résultats ? — Eh bien, pour le moment, je n'en suis qu'aux analyses préliminaires : examen sanguin et recherche d'empreintes. L'homme fouilla dans ses dossiers, et sortit celui qui l'intéressait. — Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il s'agit bien de sang humain, du groupe A positif. On m'a parlé d'une possible blague de potache. Dans la plupart des cas, ce genre de gag est fait avec de l'hémoglobine animale. J'ai déjà vu ça, en 1995, en Pennsylvanie. Ces petits morveux s'étaient servis du sang d'un porc ! Ici, c’est différent. — Et pour la batte ? — A priori, elle est en bois. — Pardon ? — Je plaisante, inspecteur ! Devant la mine déconfite du policier, Lindenhall comprit que son humour n'était pas le bienvenu. Il reprit aussitôt son sérieux. — Hum, excusez-moi. Le manche était recouvert de sang, mais je suis tout de même parvenu à isoler plusieurs empreintes digitales. Elles appartiennent apparemment à un certain… Ashcroft, Kyle Ashcroft, un des professeurs de l’université, je crois. Ça vous dit quelque chose ? — Ça se pourrait bien, fit Palmer, convaincu de tenir enfin sa première piste étayée. — Ce n'est pas tout, poursuivit le scientifique. J'ai aussi découvert plusieurs cheveux sur l'extrémité de l'arme. Ils se trouvaient mélangés au sang, ce qui sous-entend que la victime aurait été frappée à la tête. Je n'ai pas encore eu le temps de les analyser. Mais dès que j'apprends quelque chose, je vous appelle. Le policier s'apprêtait à prendre congé, lorsque Lindenhall l'interpella de nouveau. — Une dernière chose, inspecteur. Un détail me tracasse. On a recueilli près de deux l****s de sang sur les lieux de la découverte. Bien sûr, en l'absence de corps, on ne peut exclure aucune hypothèse. Mais je peux vous assurer d'une chose : peu de personnes survivent après avoir perdu autant de sang ! Nourri de ces éléments, Scott Palmer rejoignit son véhicule et passa ses consignes par radio. Ordre fut donné de m'interpeller dès que je reparaîtrais, à mon domicile ou ailleurs. De simple témoin, je faisais donc, à compter de ce moment précis, figure de suspect aux yeux des autorités. Les premières preuves m'accablaient. Et bien qu'encore sceptique, l'inspecteur ne pouvait éluder des faits aussi parlants. Les dernières paroles de Robert Lindenhall, en particulier, lui restaient en mémoire. Si la quantité de sang retrouvée excluait la possibilité que la supposée victime ait survécu, comment le corps avait-il pu se volatiliser ? Et d'ailleurs, de quel corps s'agissait-il ? La disparition de Berny, que ma fuite aurait pu expliquer, ne plaidait pas en ma faveur, cependant, bien que notre amitié cadre mal avec la thèse du meurtre. Pour le vieux flic, bien des points restaient en suspens, tel ce ciel gris d'orage qui tardait à livrer la première goutte d'eau. *** 11 Retour à la boutique « bio », déserte à cette heure de la nuit. Deb' déverrouilla le rideau de fer et nous fit entrer. Nous traversâmes le magasin en silence. Cela faisait d'ailleurs bien vingt minutes que ni elle ni moi n'avions ouvert la bouche. L'arrière-boutique était plongée dans l'obscurité. La jeune femme enclencha un vieil interrupteur, provoquant le crépitement des tubes au néon. — Que fait-on ici ? demandai-je alors. — Peu de gens connaissent cet endroit. La police doit déjà être à vos trousses, à cette heure. L'envie de l'interroger me brûlait les lèvres. Mais je décidai de me taire et de la laisser venir à moi. Après tout, elle me devait bien quelques explications. Durant cette courte attente, Deb' ôta sa veste, se saisit d'une trousse de secours, et désinfecta sa blessure à la main. Je remarquai alors un étrange tatouage sur son épaule droite. — Ça grouille de flics à l’université depuis quelques jours, dit-elle en appliquant un pansement compressif sur sa plaie. Apparemment, ils y ont découvert quelque chose. Mais ce n'était pas le corps de Berny Kowaks. — Alors, pourquoi ce policier m'a-t-il braqué avec son arme, tout à l'heure ? — Je n'en ai pas la moindre idée. — Tout ça est allé bien trop loin, dis-je en me dirigeant vers la sortie. Il est temps que je me débarrasse de cette satanée formule ! — Attendez ! objecta la jeune femme. — J'ai déjà trop attendu ! Il faut que la police sache que je ne suis pour rien dans toute cette histoire ! — Alors, votre ami sera mort pour rien. La phrase qu'elle prononça coupa court à mon élan. Je m'immobilisai, hésitai un instant, puis me retournai. Là, dans ses yeux bleus limpides, je lus alors une sincérité à laquelle je ne m'attendais pas. Décontenancé, voire troublé, je ne la quittai pas du regard. Qui était-elle réellement ? Et pour quelle mystérieuse raison s'obstinait-elle à me venir en aide ? Sans que j'eusse à prononcer le moindre mot, elle reprit. — Je m'appelle Déborah Carmichael, mais tout le monde m'appelle Deb' ou Debby. Et, croyez-moi ou non, je souhaite tout autant que vous découvrir pourquoi votre ami s'est fait assassiner. Mais si vous ne m'aidez pas, alors la mort de Berny restera à jamais sans réponse. De ces paroles, je ne retins que deux choses. La première, un nom qui ne m'était pas inconnu, Carmichael. Je réfléchis un instant, puis me souvins. Les Carmichael étaient l'une des familles les plus puissantes de la région. Médias, finances, industries, tout semblait leur appartenir depuis des générations. Le patriarche, Lucius Carmichael, figurait même dans la liste des généreux donateurs de l’université. C'était là que j'avais croisé son nom. Ce que j'ignorai, en revanche, c'est qu'il avait une fille. La deuxième chose fut la franchise de ses propos. Derrière l'altermondialiste, dont je réprouvai le mode d'action, se cachait en fait une idéaliste forcenée, pour qui seule la vérité comptait. Certes, je n'éludai pas l'intérêt qu'elle portait à la formule. Mais il se doublait à cette heure d'une véritable volonté d'en savoir plus sur ce qui m'arrivait. Depuis le début de cette histoire, j'étais seul dans mon combat. Peut-être venais-je d'y trouver une alliée. Nous discutâmes de longues minutes ainsi, sous la lumière blafarde des tubes au néon. Debby me raconta tout, de son enfance solitaire aux raisons de son combat. Orpheline de mère dès l'âge de huit ans, ignorée d'un père pour qui ne comptait que son empire, l'enfant qu'elle était s'accoutuma très tôt d'une vie à l'écart des autres, ne trouvant refuge que dans l'immense parc de la propriété familiale. C'est de ce dernier que naquit son amour de la nature, en contrepoint de son dégoût des hommes. D'enfant délaissée, elle devint vite une adolescente rebelle, enfreignant volontairement les règles d'un milieu guindé pour enfin exister aux yeux de son géniteur. Fuyant le foyer familial à vingt ans, abandonnant des études pour lesquelles elle n'était pas faite, elle trouva bientôt son accomplissement dans la lutte pour la sauvegarde de l'environnement, et contre la mondialisation, dont « Green Vendetta » se voulait l'aboutissement. Je ne sais si je la trouvai pessimiste ou simplement complètement folle. Mais je décelai en elle une sorte de mélancolie larvée, qui ne trouvait de remède que dans une hyperactivité à mille lieues de mon style de vie posé. Le feu et la glace, pensai-je alors. Mais peut-être était-il temps pour moi de sortir d'une léthargie qui, depuis cinq ans, sclérosait un peu plus chaque jour mon existence. Pensif, je scrutai de nouveau le décorum de la pièce qui m'entourait. Au milieu du flot d'images anxiogènes tapissant les murs, une photo en particulier attira mon attention. Alors que je m'en approchai, Déborah m'en donna la signification. — C'est un crâne de cristal, dit-elle, l'un des treize de la légende. — La légende ? — Une légende Maya parle de l'existence de treize anciens crânes de cristal, qui seront un jour réunis afin de permettre à la Terre d'accéder au « Cinquième Monde », celui de la sagesse et de la spiritualité. Là où je ne voyais que superstition, Debby, elle, parlait plutôt d’un avertissement transmis aux hommes, afin qu'ils prennent conscience de la portée de leurs actes sur l’avenir de la planète. Utopisme que je réfutai aussitôt, mon esprit cartésien niant la possibilité même qu'une légende puisse avoir une quelconque once de réalité. — Peut-être bien… Ou peut-être pas, fit-elle en se dirigeant vers la sortie. — Où allez-vous ? — Chez mon père. Je dois récupérer quelque chose au manoir. Devant mon immobilisme, elle ajouta. — Vous venez, oui ou non ? *** 12 Les vidéos de surveillance de l’université avaient parlé. Le spécialiste qui s'y attelait depuis maintenant trois jours était enfin en passe de livrer ses premiers résultats. Des résultats qui ne cadraient pas vraiment avec mon nouveau statut de suspect. Six heures plus tôt, Scott Palmer et son adjoint quittaient mon domicile, où ma rocambolesque échappée avait eu pour effet le quadrillage policier de tout le secteur. L'agent assommé par Debby, lui, ne souffrait que d'une légère commotion, tandis que le témoignage qu'apporta son collègue m'innocenta très vite de ce « fait d'armes », portant l'attention sur la complicité dont j'avais bénéficié pour m'enfuir. De la fouille en règle des quelques pièces de ma maison, ne sortit rien de parlant. Aucune autre empreinte que les miennes n'y furent d'ailleurs découvertes. Seul mon ordinateur portable manquait à l'appel, amenant la question de son contenu et des risques que j'avais pris pour le récupérer. Ce qui, en définitive, ne faisait qu'ajouter un élément étrange de plus sur une liste déjà bien disparate. D'autant que l'argent liquide, bien plus utile à ma cavale, n'avait, lui, pas disparu. Accroupi devant la barque qui m'avait permis de traverser l'Elk à couvert, Palmer ruminait cet imbroglio, pensif, lorsque le sergent Bishop interrompit sa réflexion. — Votre conclusion ? fit-il. — Quelque chose nous échappe, forcément, répondit l'autre. — Comment ça ? — Le comportement de ce type n'est pas logique. Quand on est suspecté de meurtre, la dernière chose à faire est de revenir au seul endroit où l'on est sûr de vous retrouver. Étrange, en effet. Mais pas si surprenant pour Bishop. Car après tout, Kyle Ashcroft n'était qu'un citoyen ordinaire, un de ceux à qui il n'arrivait jamais rien de particulier. Du jour au lendemain, il était passé du statut de simple professeur de mathématiques à celui de suspect dans une probable affaire de meurtre. Maintenant qu'il se savait traqué, peut-être avait-il simplement paniqué. Bishop marquait un point, Palmer dut en convenir. — Vous me surprenez, sergent, dit-il en se tournant vers l’adjoint. C'est à l'École de Police qu'on vous apprend ça ? — J'ai suivi quelques cours de psychologie criminelle, répondit l'autre avec une certaine fierté. — Votre point de vue est intéressant. Je dirai même qu'il est probablement exact. Mais vous oubliez une chose.
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