CHAPITRE IV.-2

2143 Words
— Tu mens en disant que j’ai menti. Cette réponse était de règle. Et si tu étais chevalier comme je le suis, ajouta l’homme de qualité, je te ferais voir par la cape et l’épée que c’est toi qui es le menteur. — Le prétexte est bon pour vous dispenser de soutenir par vos actions l’insolence de vos paroles. — Jetez-moi ce vaurien dans la boue, dit le gentilhomme en se tournant vers les siens. — Voyons ! dit Lodovico, en faisant promptement un pas en arrière et mettant l’épée à la main. — Téméraire ! s’écria l’autre tirant du fourreau la sienne : je briserai cette arme, quand elle aura été souillée de ton indigne sang. » Ils se précipitèrent l’un sur l’autre ; les serviteurs deçà et delà s’élancèrent à la défense de leurs maîtres. Le combat était inégal, et par la moindre force numérique de l’une des deux escouades, et aussi parce que Lodovico visait plutôt à parer les coups de son ennemi et à le désarmer qu’à le tuer : mais celui-ci voulait la mort de l’autre, et à tout prix. Lodovico avait déjà reçu dans le bras gauche un coup de poignard d’un bravo et une légère égratignure à la joue, et son ennemi principal fondait sur lui pour l’achever, lorsque Cristoforo, voyant son maître dans ce péril extrême, vint avec son poignard sur l’homme de qualité, lequel alors tournant contre lui toute sa colère, le transperça de son épée. À cette vue Lodovico, comme hors de lui-même, plongea la sienne dans le ventre de l’auteur de la fatale blessure qui tomba mourant presque en même temps que le pauvre Cristoforo. Les bravi du gentilhomme, voyant l’affaire finie, prirent la fuite en mauvais état ; ceux de Lodovico, maltraités aussi dans leurs personnes et leur tenue, n’ayant plus d’adversaire sur qui frapper, et ne voulant pas se trouver engagés parmi le monde qui accourait sur le lieu de la scène, déguerpirent du côté opposé : et Lodovico se trouva seul, avec ces deux funestes compagnons à ses pieds, au milieu d’une foule déjà formée. « Comment ça s’est-il passé ? — Il y en a un. — Deux sont à terre. — Il lui a fait une boutonnière au ventre. — Qui a été tué ? — Ce seigneur hautain. — Oh ! sainte Marie, quel fracas ! — Qui cherche trouve. — Vient celle qui les paye toutes. — Lui aussi a fini. — Quel coup ! — L’affaire sera sérieuse. — Et cet autre malheureux ! — Miséricorde ! quel spectacle ! — Sauvez-le, sauvez-le. — Il est frais aussi, celui-là ! — Voyez comme il est accommodé ! Il perd son sang de partout. — Fuyez, monsieur ; fuyez. Ne vous laissez pas prendre. » Ces paroles, qui dominaient toutes les autres dans le bruit confus des voix de cet attroupement, exprimaient le vœu général ; et l’aide accompagna le conseil. L’événement avait eu lieu près d’une église de capucins, asile qui, comme on sait, était alors impénétrable aux sbires et à cet ensemble de choses et de personnes qui s’appelait la justice. Le meurtrier blessé y fut conduit ou porté par la foule, presque privé de ses sens ; et les moines le reçurent des mains du peuple qui le leur recommandait en disant : « C’est un brave homme qui a mis à l’ombre un méchant orgueilleux : il l’a fait pour sa défense ; il y a été entraîné de force et malgré lui. » Lodovico n’avait jamais jusqu’alors versé le sang ; et, quoique l’homicide, dans ce temps-là, fût chose si commune que toutes les oreilles étaient habituées à l’entendre raconter, comme tous les yeux à le voir, l’impression qu’il éprouva à l’aspect de l’homme mort pour lui et de l’homme mort par lui, fut nouvelle et inexprimable : ce fut une révélation de sentiments qui lui étaient encore inconnus. La chute de son ennemi, l’altération de son visage, qui passait dans un instant de la menace et de la fureur à l’abattement et au calme solennel de la mort, fut une vue qui changea subitement l’âme de l’auteur du meurtre. Traîné au couvent, il ne savait en quelque sorte où il était ni ce qu’il faisait ; et, quand il eut repris ses facultés, il se trouva dans un lit de l’infirmerie, entre les mains d’un frère chirurgien (les capucins en avaient ordinairement un dans chaque couvent) qui arrangeait de la charpie et des b****s sur les deux blessures qu’il avait reçues. Un père, dont la charge particulière était d’assister les mourants, et qui avait eu souvent à remplir cet office dans les rues, fut aussitôt appelé sur le lieu du combat. Revenu quelques minutes après, il entra dans l’infirmerie, et s’étant approché du lit où était couché Lodovico : « Que ce vous soit, lui dit-il, une consolation d’apprendre qu’il a du moins fait une bonne mort, et qu’il m’a chargé de vous demander votre pardon comme de vous porter le sien. » Ces paroles rappelèrent tout à fait le pauvre Lodovico à lui-même, et réveillèrent plus vivement et plus distinctement dans son âme les sentiments dont elle était confusément remplie : chagrin profond pour la perte de son ami, frayeur et remords pour le coup qui était échappé de sa main, et, en même temps, une douloureuse compassion pour l’homme qu’il avait tué. « Et l’autre ? demanda-t-il au père avec anxiété. — L’autre, quand je suis arrivé, avait déjà rendu l’âme. » Cependant, les abords et les environs du couvent fourmillaient d’un peuple que la curiosité faisait accourir ; mais la troupe des sbires étant venue, elle dissipa la foule et se porta à une certaine distance de la porte, de manière cependant que personne ne pût en sortir sans être vu. Un frère du défunt, deux de ses cousins et un vieil oncle vinrent aussi, armés de pied en cap, et avec un grand cortège de bravi ; et ils se mirent à faire la ronde tout à l’entour, regardant d’un air et avec des gestes de courroux menaçant ces curieux qui n’osaient dire : « Il n’a que ce qu’il mérite ; » mais qui le portaient écrit sur le visage. À peine Lodovico eut-il pu recueillir ses idées, qu’ayant appelé un père confesseur, il le pria d’aller trouver la veuve de Cristoforo, de lui demander pardon en son nom d’avoir été la cause, certes bien involontaire, de la désolation où elle était plongée, et, en même temps, de lui donner l’assurance qu’il se chargeait de sa famille. Réfléchissant ensuite à sa propre situation, il sentit renaître plus vive et plus sérieuse que jamais cette idée de se faire moine qui s’était d’autres fois présentée à son esprit : il lui sembla que Dieu même le mettait sur la voie, qu’il lui donnait une marque de sa volonté en l’ayant fait arriver en cette conjoncture dans un couvent ; et son parti fut pris. Il fit appeler le père gardien, et lui manifesta son désir. Il en eut pour réponse qu’il fallait se garder des résolutions précipitées, mais que, s’il persistait, il ne serait pas refusé. Ayant alors fait venir un notaire, il dicta une donation de tout ce qu’il lui restait (et qui était encore un patrimoine considérable) à la famille de Cristoforo : une somme à la veuve comme s’il lui constituait une seconde dot, et le reste aux huit enfants qu’avait laissés Cristoforo. La résolution de Lodovico venait fort à propos pour ses hôtes, qui étaient, à cause de lui, dans un grand embarras. Le renvoyer du couvent, et l’exposer ainsi à la justice, c’est-à-dire à la vengeance de ses ennemis, n’était pas même un parti à soumettre au moindre examen. C’eût été même chose que renoncer à leurs privilèges, décréditer le couvent aux yeux du peuple, s’attirer le blâme de tous les capucins de l’univers pour avoir laissé porter atteinte aux droits de tous, susciter contre eux toutes les autorités ecclésiastiques qui se considéraient comme gardiennes de ce droit. D’un autre côté, la famille de celui qui avait été tué, très-puissante par elle-même et par ses alliances, se piquait d’avoir vengeance, et déclarait son ennemi quiconque tenterait d’y mettre empêchement. L’histoire ne dit pas qu’ils regrettassent beaucoup le défunt, ni même qu’une seule larme ait été répandue sur lui dans toute la parenté : elle dit seulement qu’ils brûlaient tous d’avoir dans leurs mains le meurtrier mort ou vif. Or, celui-ci, revêtant l’habit de capucin, arrangeait toutes choses. Il faisait, en quelque sorte, un acte d’amendement, s’imposait une pénitence, se reconnaissait implicitement coupable, se retirait de toute lutte ; c’était, en un mot, un ennemi qui dépose les armes. Rien n’empêchait ensuite les parents du mort, si cela leur convenait, de croire et de publier, en s’en glorifiant, qu’il s’était fait moine par désespoir et par crainte de leur colère. Et, après tout, réduire un homme à se dépouiller de son bien, à se raser la tête, à marcher nu-pieds, à coucher sur la paille, à vivre d’aumônes, pouvait paraître une punition suffisante, même à l’offensé le plus exigeant dans son orgueil. Le père gardien se présenta, avec une humilité non dépourvue d’aisance, chez le frère du défunt, et, après mille protestations de respect pour sa très-illustre maison, et du désir de la contenter, et lui complaire en tout ce qui serait praticable, il parla du repentir de Lodovico et de sa détermination, faisant adroitement sentir que la famille pouvait en être satisfaite, et insinuant ensuite, avec douceur et plus de finesse encore, que soit qu’on l’eût ou non pour agréable, la chose devait être ainsi. Le frère se livra à des emportements que le capucin laissa s’évaporer, en disant de temps en temps : « C’est une trop juste douleur. » Il fit entendre que, dans tous les cas, sa famille aurait su tirer satisfaction de l’offense ; et le capucin, quoi qu’il en pensât, ne dit pas le contraire. Enfin, il demanda, il imposa comme condition, que le meurtrier de son frère quittât sans délai cette ville. Le gardien, dont c’était déjà l’intention, dit qu’il en serait ainsi, laissant l’autre croire, si cela lui plaisait, que c’était un acte d’obéissance ; et tout fut conclu. Tout le monde fut content : la famille, qui en sortait à son honneur ; les moines, qui sauvaient un homme et leurs privilèges, sans se faire aucun ennemi ; les amateurs de nobles coutumes, qui voyaient une affaire se terminer d’une manière convenable ; le peuple, qui voyait sortir de peine un homme auquel il voulait du bien, et qui, en même temps, admirait une conversion ; enfin, et plus que tous, notre Lodovico était content, lui qui commençait une vie d’expiation et de pieux service, par laquelle il pourrait, sinon réparer, du moins racheter le mal qu’il avait fait, et parvenir peut-être à émousser le dard intolérable du remords. L’idée que sa résolution pût être attribuée à la crainte, l’affligea un moment ; mais il se consola tout aussitôt par la pensée que ce jugement injuste serait pour lui un châtiment de plus, qu’il y trouverait un moyen de plus d’expiation. C’est ainsi qu’à trente ans il s’enveloppa dans le sac ; et devant, selon l’usage, quitter son nom pour en prendre un autre, il voulut en choisir un qui lui rappelât, à tous les moments de sa vie, ce qu’il avait à expier, et se nomma frère Cristoforo. La cérémonie de la prise d’habit ne fut pas plutôt accomplie que le gardien lui signifia qu’il irait faire son noviciat à ***, distant de là de soixante milles, et qu’il partirait le lendemain. Le novice s’inclina profondément et demanda une grâce. « Permettez, mon père, dit-il, qu’avant de partir de cette ville où j’ai versé le sang d’un homme, où je laisse une famille cruellement offensée, je répare au moins envers elle l’outrage dont je suis l’auteur ; qu’au moins je lui marque mon regret de ne pouvoir la dédommager de sa perte, en demandant pardon au frère de celui qui a péri et que j’efface l’inimitié dans son cœur, si Dieu bénit mon intention. » Le gardien jugea qu’un tel acte, outre ce qu’il avait de bon en lui-même, servirait à concilier d’autant plus la famille avec le couvent ; et il se rendit immédiatement chez le personnage en question pour lui exposer la demande du frère Cristoforo. À une proposition si inattendue, le gentilhomme éprouva, mêlé à son étonnement, un retour de colère, qui n’était pas cependant sans quelque secrète complaisance. Après avoir réfléchi un moment : « Qu’il vienne demain, » dit-il ; et il assigna l’heure. Le gardien retourna porter au novice le consentement désiré. Le gentilhomme songea aussitôt que plus la satisfaction serait solennelle et éclatante, plus elle augmenterait son crédit dans toute la parenté comme dans le public, et qu’elle serait (pour employer une expression d’élégance moderne) une belle page dans l’histoire de la famille. Il se hâta de faire savoir à tous les parents qu’il les priait de vouloir bien, le lendemain, à midi, se rendre chez lui pour y recevoir une satisfaction commune. À midi, le palais|14 |, au milieu d’un bourdonnement confus, s’était rempli de hauts personnages de tout âge et de tout sexe. On y voyait circuler, se croiser, se mêler les grandes capes, les hautes plumes, les longues épées pendantes, et les fraises plissées et empesées avec leur mouvement balancé, et les simarres brochées avec l’embarras de leur queue traînant à terre. Les antichambres, la cour et la rue fourmillaient de valets, de pages, de bravi et de curieux. Frère Cristoforo vit cet appareil, en devina le motif, et ressentit un léger trouble ; mais, presque aussitôt, il se dit à lui-même : C’est bien ; je l’ai tué en public, en présence d’un grand nombre de ses ennemis : là fut le scandale, ici est la réparation. — Ainsi, les yeux baissés, le père compagnon à ses côtés, il franchit la porte de cette maison, traversa la cour en rompant une foule qui l’examinait avec une curiosité peu cérémonieuse, monta l’escalier, et, du milieu d’une autre foule de haut rang qui fit la haie sur son passage, suivi de cent regards, il arriva en présence du maître, lequel, entouré de ses parents les plus proches, était debout au milieu de la salle, le regard incliné, le menton relevé, la main gauche appuyée sur le pommeau de son épée, et serrant de la droite le collet de son manteau sur sa poitrine.
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