CHAPITRE IV.-3

1340 Words
Il y a quelquefois sur le visage et dans la contenance d’un homme une manifestation tellement immédiate, on pourrait dire une telle effusion de l’intérieur de son âme, que, dans une foule de spectateurs, il ne naît, pour juger cette âme, qu’un seul et même sentiment. Le visage et la contenance de frère Cristoforo dirent clairement aux personnes présentes qu’il ne s’était pas fait moine et ne venait pas subir cette humiliation par une crainte humaine ; et cela commença à lui concilier tous les esprits. Quand il vit l’offensé, il accéléra le pas, s’agenouilla à ses pieds, se croisa les mains sur la poitrine, et, baissant sa tête rase, il dit : « Je suis le meurtrier de votre frère. Dieu sait si je voudrais vous le rendre au prix de mon sang ; mais, ne pouvant que vous faire de tardives et inefficaces excuses, je vous supplie de les accepter pour l’amour de Dieu. » Tous les yeux étaient fixés sur le novice et sur le personnage auquel il parlait ; toutes les oreilles étaient attentives. Lorsque frère Cristoforo se tut, il s’éleva dans toute la salle un murmure de compassion et de respect. Le gentilhomme, qui était dans une attitude de complaisance forcée et de colère comprimée, fut troublé par ces paroles, et se baissant vers le frère à genoux devant lui : « Levez-vous, dit-il d’une voix altérée. L’offense… le fait, à la vérité… mais l’habit que vous portez… pour vous-même d’ailleurs… Levez-vous, père… Mon frère… je ne puis le nier… était un chevalier… était un homme… un peu prompt… un peu vif. Mais tout arrive par la volonté de Dieu. N’en parlons plus… Mais, père, vous ne devez pas rester dans cette posture. » Et, le prenant par les bras, il le releva. Frère Cristoforo, debout, mais la tête baissée, répondit : « Je puis donc espérer que vous m’avez accordé votre pardon ? Et si je l’obtiens de vous, de qui ne dois-je pas l’espérer ? Oh ! si je pouvais entendre ce mot de pardon de votre bouche ! — Pardon ? dit le gentilhomme. Vous n’en avez pas besoin. Mais cependant, puisque vous le désirez, certainement, certainement je vous pardonne du fond du cœur, et tous… — Tous ! tous ! » s’écrièrent les assistants d’une voix unanime. Le visage du religieux s’ouvrit à une joie reconnaissante, sous laquelle, cependant, se laissait apercevoir encore un humble et profond repentir du mal que la rémission des hommes ne pouvait réparer. Le gentilhomme, vaincu par cette expression de physionomie, et entraîné par l’émotion générale, jeta ses bras au cou de Cristoforo : il lui donna et en reçut le b****r de paix. Une explosion d’applaudissements retentit dans toutes les parties de la salle. Tous s’avancèrent et se pressèrent autour du religieux. Pendant ce moment arrivent des laquais avec des rafraîchissements en abondance. Le gentilhomme se rapprocha de notre Cristoforo qui paraissait vouloir se retirer, et lui dit : « Père, veuillez accepter quelque chose ; donnez-moi cette marque d’amitié. » Et il se disposait à le servir avant tout autre ; mais le religieux reculant avec une certaine résistance cordiale : « Ces choses-là, dit-il, ne sont plus faites pour moi, mais il ne sera point que je refuse vos dons. Je vais me mettre en voyage : daignez me faire apporter un pain, pour que je puisse dire que j’ai joui de votre charité, que j’ai mangé de votre pain et reçu un gage de votre pardon. » Le gentilhomme attendri en donna l’ordre. Et aussitôt vint un valet de chambre en grande tenue, portant un pain sur un plat d’argent, et il le présenta au père, qui le reçut en le remerciant et le mit dans son panier. Il prit ensuite congé et, après avoir embrassé de nouveau le maître de la maison, ainsi que tous ceux qui, plus rapprochés de lui, purent s’en emparer un moment, ce ne fut pas sans peine qu’il se tira de leurs mains. Il eut à combattre dans les antichambres pour échapper aux domestiques, et même aux bravi, qui baisaient le bas de sa robe, son cordon, son capuce ; et il fut, dans la rue, porté comme en triomphe et accompagné par une foule de peuple, jusqu’à l’une des portes de la ville, par où il sortit, commençant son pédestre voyage vers le lieu de son noviciat. Le frère du défunt et la parenté, qui s’étaient attendus à savourer dans ce jour la triste joie de l’orgueil, se trouvèrent au contraire remplis de la joie sereine du pardon et de la bienveillance. La compagnie prolongea quelque temps encore la réunion, s’entretenant, avec une bénignité et une cordialité inaccoutumées, de sujets sur lesquels personne, en venant là, n’était préparé à raisonner. Au lieu de satisfactions obtenues, d’injures vengées, d’affaires d’honneur menées à bon terme, les louanges du novice, la réconciliation, la clémence furent les thèmes de la conversation. Et tel qui, pour la cinquantième fois, aurait raconté comment le comte Muzio son père avait su, dans cette fameuse conjoncture, mettre à la raison le marquis Stanislas, qui était ce rodomont que chacun sait, parla au contraire des pénitences et de la patience admirable d’un frère Simone, mort depuis plusieurs années. La compagnie partie, le maître encore tout ému repassait avec étonnement dans son esprit ce qu’il avait entendu, ce que lui-même avait dit ; et il murmurait entre ses dents : « Diable de moine (il faut bien que nous transcrivions ses propres paroles) ! diable de moine ! S’il était resté là quelques moments de plus, je crois que j’allais lui demander pardon moi-même de ce qu’il a tué mon frère. » Notre histoire marque expressément que depuis ce jour ce seigneur fut un peu moins vif et un peu plus traitable. Le père Cristoforo marchait avec une douce satisfaction qu’il n’avait jamais ressentie depuis ce jour terrible à l’expiation duquel toute sa vie devait être consacrée. Il observait sans s’en apercevoir le silence imposé aux novices, absorbé qu’il était dans la pensée des fatigues, des privations et des humiliations qu’il souffrirait avec joie pour racheter sa faute. S’étant arrêté à l’heure de la réfection chez un bienfaiteur de l’ordre, il mangea avec une sorte de volupté du pain du pardon ; mais il en garda un morceau et le remit dans son panier pour le conserver comme un souvenir éternel. Notre dessein n’est point de faire l’histoire de sa vie claustrale : nous dirons seulement que, remplissant toujours avec grand plaisir et grand zèle les deux sortes d’offices qui lui étaient ordinairement assignés, celui de prêcher et d’assister les mourants, il ne laissait jamais échapper l’occasion d’en exercer deux autres qu’il s’était imposés lui-même : concilier les différends et protéger les opprimés. Sa vieille habitude, sans qu’il s’en aperçût, entrait pour quelque chose dans ce penchant, ainsi qu’un petit reste d’esprit guerrier que les humiliations et les macérations n’avaient pu tout à fait éteindre. Son langage était habituellement humble et calme ; mais quand il s’agissait de justice ou de vérité combattue, l’homme d’un autre temps s’animait tout à coup de son ancienne véhémence qui, secondée et modifiée par une emphase solennelle dont l’usage de la chaire lui avait fait prendre le ton, donnait à ce langage un caractère particulier. Tout son maintien, comme sa physionomie, annonçait une longue guerre entre un naturel prompt, irascible, et une volonté opposée, habituellement victorieuse, toujours sur ses gardes et dirigée par des inspirations et des motifs supérieurs. Un de ses confrères, un ami, qui le connaissait bien, l’avait un jour comparé à ces paroles trop expressives dans leur forme naturelle, que certains hommes, bien élevés d’ailleurs, prononcent lorsque la passion prend le dessus, mais en les mutilant et en y changeant quelques lettres, ce qui n’empêche pas que sous ce déguisement elles ne rappellent leur primitive énergie. Si une pauvre fille inconnue, dans la triste situation de Lucia, avait réclamé l’aide du père Cristoforo, il serait immédiatement accouru ; mais, s’agissant de Lucia, il accourut avec d’autant plus d’empressement qu’il connaissait et admirait son innocence, que déjà il était en souci sur ses périls et ressentait une sainte indignation pour la honteuse persécution dont elle était devenue l’objet. D’ailleurs, lui ayant conseillé, comme ce qu’il y avait de moins mal à faire, de tenir la chose secrète et de demeurer tranquille, il craignait maintenant que ce conseil pût avoir produit quelque fâcheux effet ; et à la sollicitude de charité qui était en lui comme innée, se joignait dans cette circonstance cette inquiétude scrupuleuse qui souvent tourmente les hommes religieux. Mais pendant le temps que nous avons mis à raconter les événements de la vie du père Cristoforo, il est arrivé, il s’est présenté à la porte ; et les femmes, laissant le manche du rouet qui tournait et criait sous leur main, se sont levées en disant toutes deux ensemble : « Oh ! voilà le père Cristoforo ! Béni soit-il ! »
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