Chapitre 10 : L'Étincelle et le Brasier

1154 Words
Point de vue de Malia La première semaine à l’université s’était écoulée comme dans un songe éveillé, un mélange enivrant de liberté intellectuelle et de rappels constants à ma réalité de femme mariée. Chaque matin, la Range Rover blanche me déposait devant les grilles, et chaque après-midi, elle m'attendait, ponctuelle comme une horloge suisse. Mais ce vendredi-là, l’air sur le campus avait une saveur différente. L’excitation du week-end flottait dans les couloirs, et Leila, mon amie impétueuse, ne tenait plus en place. — Malia, tu ne peux pas refuser ! s’exclama-t-elle en me rattrapant à la sortie du dernier cours d’économie. On fête la fin de la semaine au "Sky Lounge". C’est juste un verre entre filles, quelques potes de la promo, rien de méchant. Tu as besoin de décompresser, tu vis comme une religieuse dans ton palais ! Mon cœur rata un battement. L’idée même de demander une telle chose à Yunus me donnait des vertiges. Je voyais déjà ses sourcils se froncer, sa mâchoire se durcir. Mais en même temps, une part de moi, celle qui n’avait jamais eu de jeunesse, mourait d’envie de dire oui. Je voulais être une étudiante normale, une fille de mon âge qui rit autour d’une table sans avoir un garde du corps posté à dix mètres. — Je ne sais pas, Leila… Mon mari est très… protecteur. — Protecteur ou possessif ? Trancha-t-elle avec un sourire provocateur. Écoute, demande-lui. Dis-lui que c’est important pour ton intégration. S’il t’aime vraiment, il te fera confiance, non ? Je rentrai au palais avec cette question tournant en boucle dans ma tête. Durant tout le trajet, je fixai mes mains ornées de henné et d'or. En arrivant, je trouvai Yunus sur la terrasse, surplombant la piscine. Il avait déjà retiré sa veste et servait deux verres de jus de fruits frais. Il avait l’air détendu, presque serein. C’était le moment ou jamais. — Habibi… commençai-je en m’asseyant à ses côtés, mon cœur tambourinant contre mes côtes. Il se tourna vers moi, un sourire tendre aux lèvres. — Oui, mon doudou ? Comment s’est passée ta journée ? — Très bien. Mais… mes amis de la faculté organisent une petite sortie ce soir. Pour fêter la fin de la semaine. Leila insiste pour que j’y aille. Ce n’est qu’un verre, deux heures tout au plus. Le changement fut instantané. Le sourire de Yunus ne s'effaça pas, il se gela. Ses yeux, d'ordinaire si chauds quand il me regardait, devinrent deux blocs de glace. Le silence qui suivit fut plus lourd que le marbre du palais. Il posa son verre avec une lenteur terrifiante. — Une sortie ? Répéta-t-il d'une voix si basse qu'elle me fit frissonner. Dans un lounge ? Avec tes "amis" ? Malia, as-tu oublié qui tu es ? As-tu oublié que tu es Madame Yunus ? — Je n'ai rien oublié, Habibi. C'est juste un moment de convivialité. Je veux juste me sentir… normale. Il se leva d'un bond, sa stature dominant tout l'espace. La colère émanait de lui comme une onde de choc. — Normale ? Mais tu n’es pas normale ! Tu es à moi ! Tu penses que je vais te laisser t’exposer dans un endroit plein de vautours, de types qui ne cherchent qu’à poser leurs sales yeux sur ce qui m’appartient ? Tu penses que j’ai payé pour ton éducation pour que tu deviennes une fêtarde ? — Ce n'est pas une fête, c'est juste un verre ! Criai-je presque, les larmes me montant aux yeux. Pourquoi ne me fais-tu pas confiance ? Il s’approcha de moi, son visage à quelques centimètres du mien. Je sentais la chaleur de sa fureur. — Ce n’est pas en toi que je n’ai pas confiance, c’est en eux ! Et c’est en ma capacité à rester calme si j’apprends qu’un homme t’a frôlée. Ma réponse est non, Malia. Un non définitif. Va te préparer pour le dîner, nous ne sortons pas. Je m’enfuis dans notre chambre, dévastée. La cage dorée venait de se refermer avec un bruit fracassant. Point de vue de Yunus La voir me demander une telle chose avait déclenché en moi une explosion de rage noire. Le "Sky Lounge" ? Je connaissais cet endroit. Un repaire de fils de riches arrogants et de prédateurs en costume. L’idée même que Malia, avec sa beauté fragile et ses yeux bleus d'innocence, puisse s'asseoir dans cette pénombre, entourée de musique forte et de regards lubriques, me donnait envie de tout détruire. Je marchais de long en large sur la terrasse, mes poings serrés à s’en blanchir les articulations. Je savais que j’étais dur. Je savais que je l’étouffais. Mais la pensée qu’un autre homme puisse l’aborder, lui offrir un verre, ou même simplement admirer la courbe de son cou, m'était insupportable. Elle était ma rédemption, mon sanctuaire. Je l’avais sortie de la misère pour la placer sur un piédestal, pas pour qu’elle se mélange à la populace. Je montai dans la chambre quelques minutes plus tard. Elle était prostrée sur le lit, pleurant silencieusement. En la voyant ainsi, mon cœur se serra, mais ma résolution ne faiblit pas. Je m’assis à côté d’elle et posai ma main sur son dos. Elle tressaillit. — Ne fais pas cette tête, Malia. Je fais ça pour te protéger. Tu es trop pure pour ce genre d'endroits. — Tu fais ça pour toi, Yunus, répondit-elle d'une voix étouffée. Tu as peur que je réalise que le monde est grand. Cette phrase me piqua au vif. Était-ce la vérité ? Avais-je peur qu’elle m’échappe ? Je la retournai brusquement pour qu’elle me regarde. — Écoute-moi bien. Tu as tout ici. Si tu veux faire la fête, j’organiserai la plus grande réception de la ville ici même. Mais tu ne sortiras pas sans moi dans des endroits douteux. C’est ma condition. Tu as voulu les études, je te les ai données. Ne pousse pas ma patience à bout. Je la pris dans mes bras, l'étouffant presque sous ma force. Je l'aimais d'un amour qui ressemblait à une obsession, une faim qui ne serait jamais rassasiée. Elle finit par se calmer, sa tête reposant sur mon épaule, mais je sentais une distance s'installer. Elle acceptait, mais elle ne comprenait pas. Pour me faire pardonner, j’appelai mon assistant. — Commande le plus gros bouquet de roses blanches de la ville. Et apporte le collier en diamants que j’ai réservé hier. Je voulais noyer sa déception sous le luxe. Je voulais lui rappeler que sa prison était faite de diamants. Mais au fond de moi, une inquiétude demeurait : en lui interdisant ce petit plaisir, n’étais-je pas en train de planter la graine d’une rébellion que même mon or ne pourrait pas étouffer ? Ce soir-là, nous avons dîné dans un silence de plomb, et malgré mes caresses et mes cadeaux, ses yeux bleus restaient fixés sur un horizon que je ne pouvais pas contrôler.
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