Point de vue de Malia
L'atmosphère au palais, bien que radieuse suite à mes résultats universitaires, s'était chargée d'une tension subtile depuis l'installation de Farrah. Elle se déplaçait dans les couloirs comme une ombre parfumée, ses talons claquant sur le marbre avec une régularité agaçante. Si Yunus l'avait ramenée pour "aider", elle semblait surtout déterminée à marquer son territoire en rappelant sans cesse à ma mère qu'elle n'était ici que par la charité de son neveu.
Ce matin-là, alors que je me reposais sur la véranda, j'entendis des éclats de voix venant de la cuisine. C'était rare. Ma mère était la douceur même, mais Farrah avait le don de pousser la patience des gens à bout.
— Dans cette famille, nous n'utilisons pas ces racines étranges dans la nourriture, décrétait Farrah. Yunus a un estomac délicat, et l'enfant qu'elle porte doit être nourri avec des standards internationaux, pas avec des recettes de brousse.
— Ces "racines", comme tu dis, ont fortifié des générations de guerriers et de mères saines, répondit ma mère d'une voix calme mais ferme. Malia a besoin de force, pas seulement de mets raffinés qui n'ont pas d'âme.
Je me levai, sentant la colère monter. En entrant dans la cuisine, je vis Farrah, drapée dans un ensemble de soie émeraude, pointant du doigt les herbes que ma mère avait soigneusement disposées sur le plan de travail.
— Farrah, cela suffit, dis-je en entrant. Ma mère sait ce qui est bon pour moi. Si tu veux gérer quelque chose, gère le planning des jardiniers, mais laisse ma famille tranquille.
Farrah se tourna vers moi, un sourire faux étiré sur les lèvres. — Oh, Malia. Je ne faisais que conseiller. Ta mère est charmante, vraiment, mais elle oublie que tu es désormais une Yunus. Les traditions de ton ancien quartier ne sont plus adaptées à ton nouveau statut. Tu devrais faire attention, la nostalgie du passé est parfois un frein à l'élégance du présent.
Elle sortit de la pièce avec une grâce affectée, me laissant avec une mère dont les yeux brillaient de larmes contenues. Je la pris dans mes bras, sentant l'odeur rassurante de son pagne. — Ne l'écoute pas, maman. Elle n'est rien ici.
Mais je savais que Farrah ne s'arrêterait pas là. Elle passait ses après-midis à chuchoter à l'oreille de Yunus dès qu'il rentrait, lui rapportant des détails insignifiants pour instiller le doute sur la "gestion" de ma mère.
Point de vue de Yunus
Je n'étais pas aveugle. Je voyais bien les jeux de Farrah. Bien qu'elle soit de mon sang, elle possédait cette arrogance clanique que j'avais toujours détestée, même si je m'en servais parfois pour asseoir mon autorité. Cependant, je voyais aussi que Malia s'épuisait à lutter contre ces petites agressions domestiques. Son visage, bien que rayonnant de sa réussite académique, montrait des signes de fatigue que je ne pouvais ignorer.
Le venin de Farrah était subtil. "Cousin, ta belle-mère est adorable, mais elle transforme ta cuisine en marché de quartier." "Cousin, Malia semble très proche de ses racines, penses-tu qu'elle soit prête pour les responsabilités sociales qui l'attendent ?"
Je décidai de couper court à tout cela. Ma femme avait besoin d'air, loin des murs du palais et loin des intrigues familiales. J'avais une surprise pour elle, un projet que je peaufinais depuis l'annonce de ses résultats.
Le soir venu, je rejoignis Malia dans notre chambre. Elle lisait un ouvrage sur la macroéconomie, mais je voyais bien que son esprit était ailleurs. Je m'assis à côté d'elle et lui pris le livre des mains.
— Pose ça, mon doudou. Tu as assez travaillé.
— Yunus, je dois finir ce chapitre...
— Non. Tu dois faire tes bagages. Enfin, tes servantes le feront pour toi. Nous partons demain matin.
Elle écarquilla ses yeux bleus. — Partir ? Où ? Et maman ? Et Safi ?
— Tout le monde vient. Farrah restera ici pour "gérer" le palais vide, puisque c'est ce qu'elle semble tant aimer faire, dis-je avec un sourire en coin. Nous partons pour la résidence privée sur l'île. Juste nous, ta mère, Safi et mon équipe de sécurité. Trois jours de mer, de silence et de paix. Personne pour te dire quoi manger ou comment te comporter.
Je vis une étincelle de joie pure s'allumer dans son regard. Elle sauta à mon cou, m'étouffant presque de ses bras fins. — Un voyage ? Sur l'île ? Oh, Yunus !
— C'est ma récompense pour ton premier trimestre. Et aussi parce que je déteste voir ces rides d'inquiétude sur ton front. Sur l'île, tu pourras marcher pieds nus dans le sable, Malia. Je ferai surveiller la plage sur trois kilomètres, mais tu ne verras aucun garde. Tu ne verras que l'horizon.
Je la serrai contre moi, savourant sa gratitude. En éloignant Malia de Farrah, je protégeais mon foyer des tensions inutiles. Je savais que ma cousine serait furieuse d'être ainsi mise à l'écart, mais elle apprendrait ainsi que dans ce palais, il n'y avait qu'une seule reine, et que je ferais n'importe quoi pour préserver son sourire.
Le lendemain à l'aube, le convoi se mit en route vers le port privé. Safi sautillait d'excitation avec sa nouvelle tablette, ma mère regardait l'océan avec un émerveillement d'enfant, et Malia, assise à mes côtés dans le yacht, respirait enfin à pleins poumons. Le trajet en mer fut un enchantement. L'écume blanche contre la coque semblait laver toutes les rancœurs des semaines passées.
Arrivés sur l'île, dans cette villa de verre et de bois précieux, le temps sembla s'arrêter. Pas de Farrah, pas de protocoles étouffants. Juste le bruit des vagues. Le soir, sur la terrasse, je regardai Malia discuter avec sa mère tout en montrant les étoiles à Safi. Pour la première fois, je ne ressentais pas le besoin de tout contrôler par la force. La liberté que je lui offrais ici était le plus puissant des liens.
— Tu es heureuse ? lui demandai-je en la rejoignant.
— Plus que je ne peux le dire, Habibi. Ici, j'ai l'impression que nous sommes une vraie famille, pas juste des personnages dans ton palais.
Je l'embrassai, sentant le sel de la mer sur sa peau. Ce voyage était la preuve que j'apprenais, moi aussi, à être un mari et non plus seulement un maître. Le dernier trimestre de grossesse approchait, et je voulais que Malia y entre avec la force d'une lionne, prête à donner la vie dans la sérénité.
Point de vue de Malia : L'Adieu à l'Éden
Le séjour sur l’île avait été une parenthèse enchantée, une bulle de cristal suspendue hors du temps. Pendant ces quelques jours, Yunus n’avait pas été le milliardaire impitoyable ou le mari possessif jusqu’à l’étouffement. Il avait été mon compagnon, l’homme qui riait avec Safi dans les vagues et qui écoutait avec respect les récits de ma mère le soir, sous les étoiles. Je me sentais enfin à ma place, aimée pour qui j'étais, et non plus seulement comme un trophée. En quittant la villa de verre, j’avais posé une main sur mon ventre, murmurant au bébé que nous rentrions à la maison, là où l’amour nous attendait.
Mais dès que le yacht accosta au port privé et que nous vîmes la silhouette de Farrah nous attendre sur le quai, un frisson glacial me parcourut l'échine. Elle ne paraissait plus furieuse d'avoir été délaissée. Au contraire, elle dégageait une assurance tranquille, presque prédatrice.
Le trajet vers le palais se fit dans un silence étrange. Yunus, qui ne m'avait pas lâché la main durant tout le voyage, commença à se frotter les tempes. — J'ai un mal de tête foudroyant, murmura-t-il, ses traits se crispant. — C'est le changement d'air, mon doudou. Une fois à la maison, tu te reposeras, tentai-je de le rassurer.
Mais la "maison" n'était plus un refuge. Dès que nous franchîmes le grand hall, une odeur lourde, mélange de soufre, de benjoin et d'encens noir, nous prit à la gorge. Ma mère s'arrêta net, ses narines frémissant, son regard se posant sur les coins sombres du palais avec une méfiance soudaine.
Farrah s'avança, un plateau d'argent à la main. Dessus trônait un calice en terre cuite, fumant d'une infusion à la couleur sombre, presque visqueuse. — Bon retour, mon cousin, dit-elle d'une voix suave, un ton monocorde qui semblait vibrer d'une fréquence invisible. Le palais a été bien vide sans toi. J'ai fait préparer cette boisson pour purifier ton sang des fatigues du voyage. C'est un remède ancestral de notre famille.
Yunus, d'ordinaire si scrupuleux sur tout ce qu'il ingérait, fixa le calice. Je vis ses pupilles se dilater brusquement. Sans poser de question, sans même me regarder, il saisit le récipient. — Yunus, attends, c'est quoi cette... commençai-je. — Tais-toi, Malia, trancha-t-il d'une voix sèche que je ne lui connaissais pas.
Il but le breuvage d'un trait. À l'instant même où il reposa le calice, je vis un voile gris passer sur ses yeux. L'homme qui me regardait avec adoration une heure plus tôt n'était plus là. Ses traits s'étaient durcis, devenant aussi froids et lisses que le marbre du hall.
Point de vue de Yunus : La Prison de l'Esprit
À l'instant où le liquide franchit ma gorge, j'eus l'impression qu'une chape de plomb s'abattait sur mon cerveau. Les souvenirs de l'île, les rires de Malia, la douceur de sa peau... tout cela devint soudainement flou, comme des images d'un film lointain et sans importance. Une voix, celle de Farrah, résonnait dans ma tête comme si elle provenait de mon propre esprit.
Je tournai les yeux vers Malia. Pourquoi était-elle là ? Pourquoi cette femme, issue de la poussière, portait-elle mon nom ? Je ressentis une vague d'irritation, presque de dégoût, en voyant son ventre arrondi. Elle me paraissait être une intruse, une erreur que j'avais commise dans un moment de faiblesse inexplicable.
— Farrah, dit ma propre voix, bien qu'elle me semblât étrangère. Pourquoi cette femme est-elle encore dans mon hall ? — C'est ta concubine, Yunus, répondit Farrah en s'approchant de moi, posant sa main sur mon épaule. Mais ne t'encombre pas d'elle. Tu as des devoirs envers ton sang, envers ton clan.
— Tu as raison. Farrah, prépare mon bureau. Nous avons beaucoup à discuter. Malia, monte dans ta chambre et n'en sors pas sans mon autorisation. Ta présence m'indispose.
Je ne vis pas ses larmes. Je ne sentis pas son cœur se briser. Je ne voyais que Farrah, qui brillait désormais d'une lumière que je jugeais être la seule vérité.
Point de vue de Malia : La Chute dans l'Abîme
Les jours qui suivirent furent une descente aux enfers. Yunus ne dormait plus dans notre chambre. Il passait ses nuits et ses journées avec Farrah, l'écoutant murmurer des conseils venimeux sur la gestion de ses entreprises et sur la "nécessité" de purifier son entourage.
Le changement fut radical. Il ne s'occupait plus de moi, ne s'enquérait plus de ma santé ni de celle du bébé. Pire, il m'ignorait totalement lors des repas, quand il ne m'interdisait pas purement et simplement de m'asseoir à sa table. Farrah trônait désormais à sa droite, portant mes bijoux, utilisant mes parfums, et dirigeant les servantes avec une cruauté jubilatoire.
— Yunus, je t'en supplie, regarde-moi ! hurlai-je un soir en barrant le chemin de son bureau. C'est moi, Malia ! Ton doudou ! On va avoir un fils ! Il s'arrêta, son regard vide se posant sur moi comme sur un insecte gênant. — Un fils ? Ce sera un bâtard si je ne te reconnais plus, Malia. J'ai décidé de régulariser la seule union qui compte. Farrah est de mon sang. Elle sera mon épouse, la seule et l'unique. Toi... tu n'es qu'une servante qui a eu de la chance. Remercie ma bonté de ne pas te jeter à la rue avant le terme.
Il me repoussa violemment. Je tombai à genoux, protégeant mon ventre, tandis que Safi accourait vers moi en pleurant. Elle aussi était terrorisée par ce "nouveau" tonton qui ne lui offrait plus de bonbons mais des regards noirs.
Ma mère me releva, le visage marqué par une détermination froide. — Elle l'a marabouté, Malia. Elle a utilisé le sang, les racines et les paroles sombres. Ce n'est plus ton Yunus. Il est prisonnier d'un voile noir. Farrah veut ton trône, elle veut ton enfant, et elle veut te détruire.
Le palais résonnait désormais des préparatifs d'un mariage imminent. Farrah avait convaincu Yunus de célébrer leur union avant la fin du mois. Elle circulait dans la maison, distribuant les ordres, choisissant les tissus, tandis que je restais enfermée dans ma chambre, sentant la vie en moi s'agiter comme si le bébé sentait lui aussi que son père était devenu un étranger.
Le maraboutage de Farrah était puissant. Elle avait verrouillé le cœur du lion. Mais elle avait oublié une chose : une femme qui a tout perdu pour l'homme qu'elle aime n'a plus rien à craindre, pas même les forces de l'ombre