Avant que les ténèbres de Farrah ne s'abattent sur le palais, il y eut ces trois jours de grâce absolue. L'île n'était pas seulement une propriété ; c'était un joyau de sable blanc et de bois précieux, perdu au milieu d'un azur si pur qu'on ne distinguait plus l'horizon. Là-bas, Yunus avait déposé les armes. Il n'était plus le lion rugissant, mais un homme amoureux, prêt à toutes les folies pour effacer les traces de larmes sur le visage de son "doudou".
Point de vue de Malia
Ici, sur l'île, je me sentais revivre. Loin des murs de marbre, loin des regards inquisiteurs des servantes et du venin de Farrah, j'avais retrouvé mon insouciance. Et j'en profitais, je l'avoue, avec une pointe de malice. La grossesse m'avait donné une faim de loup et des envies aussi soudaines qu'improbables.
— Habibi... murmurai-je un après-midi, alors que nous étions allongés sur un immense lit de repos face à l'océan. Yunus, qui lisait un rapport financier, posa ses lunettes et se tourna vers moi, un sourire déjà aux lèvres. — Je connais ce ton, Malia. Qu'est-ce que ton petit complice à l'intérieur réclame encore ?
— Ce n'est pas lui, c'est moi ! J'ai une envie irrésistible de mangues vertes. Mais avec du sel et du piment. Beaucoup de piment.
Yunus éclata de rire, un rire franc qui faisait vibrer son torse puissant. — Des mangues vertes ? À cette heure-ci ? Malia, nous sommes sur une île privée, pas au marché d'Adjamé. Le chef a préparé des langoustes et du soufflé au chocolat.
Je fis la moue, croisant les bras sur mon ventre arrondi. — Les langoustes ne m'intéressent pas. Je veux de l'acide et du piment. Si tu ne m'en trouves pas, je crois que le bébé va naître avec une tache en forme de mangue sur le front, et ce sera de ta faute.
Il secoua la tête, feignant l'exaspération, mais je vis l'étincelle d'adoration dans ses yeux. Il appela son assistant par radio. Dix minutes plus tard, un garde courait vers les vergers de l'île pour dénicher les fruits les plus verts.
— Tu es une petite tyranne, me taquina-t-il en me chatouillant la plante des pieds. Tu profites de ton état pour me faire courir. Le grand Yunus, réduit à chercher des mangues pimentées sous un soleil de plomb. Si mes concurrents voyaient ça...
— Tes concurrents n'ont pas la chance d'avoir une femme aussi exigeante et magnifique, répliquai-je en lui tirant la langue.
Point de vue de Yunus
La voir ainsi, rayonnante, me taquinant avec ses caprices, était ma plus grande victoire. Je m'amusais de ses demandes. Un soir, elle décréta qu'elle ne pouvait dormir que si je lui chantais une berceuse de mon enfance. — Malia, je chante comme un buffle enrhumé, avais-je protesté. — Chante, Yunus. Le bébé veut entendre la voix de son père, pas tes excuses.
Et j'avais chanté, à voix basse, assis contre la tête de lit, tandis qu'elle s'endormait la tête sur mon épaule. Safi, de son côté, nous rejoignait chaque matin pour nous montrer ses progrès sur sa tablette, et Malia insistait pour que nous fassions tous les trois des concours de châteaux de sable.
Je me souviens d'un moment précis : Malia essayait de se lever d'un transat, rendue un peu maladroite par son ventre. Je restai à la regarder, un sourire en coin, sans bouger. — Yunus ! Aide-moi au lieu de te moquer ! — J'observe la grâce de la baleine bleue dans son habitat naturel, répliquai-je en riant. Elle m'envoya son chapeau de paille au visage. — Une baleine ? Tu viens de m'appeler une baleine ? C'est fini, je rentre à pied !
Je la rattrapai par la taille, la soulevant sans effort pour la serrer contre moi. — Une baleine magnifique, Malia. Ma baleine. Ma reine. Je pourrais passer l'éternité ici à satisfaire tes caprices, juste pour voir cette petite lueur de défi dans tes yeux.
Ces moments de complicité, ces jeux dans l'eau où je la portais pour qu'elle ne se fatigue pas, ces repas où nous partagions des fruits de mer avec ma belle-mère dans une ambiance de paix totale... c'était notre bouclier. Malheureusement, ce bouclier allait se briser dès notre retour.
Le dernier soir sur l'île, Malia me demanda de lui promettre une chose. — Promets-moi que peu importe ce qui arrive au palais, tu te souviendras de ce que nous avons ressenti ici. — Je te le promets, Malia. Rien ne peut changer ce que je ressens pour toi.
Je ne savais pas encore que Farrah préparait un poison capable de brûler jusqu'aux promesses les plus sacrées.
Point de vue de Farrah : Le Palais pour moi seule
Pendant qu’ils s’amusaient sur leur île, se croyant protégés par l’immensité de l’océan, je n'ai pas perdu une seconde. Le palais était devenu mon laboratoire. Dès que le yacht de Yunus a quitté le port, j’ai fait venir le Vieux Moussa par la porte dérobée du jardin. C’est un homme qui connaît les secrets de la terre, ceux que l’on ne murmure qu’à la lune noire.
— Il le faut, Moussa, lui avais-je dit en lui tendant une liasse de billets et une mèche de cheveux que j’avais récupérée sur le peigne de Yunus. Je veux qu’il oublie cette fille de rien du tout. Je veux qu’il ne voie plus que son sang, son clan... qu'il ne voie plus que moi.
Nous avons passé trois nuits à brûler des écorces rares et à réciter des incantations dans le grand salon. J’ai versé des poudres sombres sous le seuil de la porte principale et j’ai préparé le "N’golo", l’infusion de l’oubli et de la soumission. Chaque recoin de la demeure était désormais imprégné de ma volonté. Malia pouvait revenir avec ses rires et ses mangues pimentées ; elle ne trouverait qu’un mur de glace.
Point de vue de Malia : La Fin du Rêve
Le trajet retour vers la capitale fut baigné par une lumière dorée, mais une angoisse inexplicable me serrait la gorge au fur et à mesure que la côte approchait. Yunus, lui, était d'une humeur radieuse. Il n'arrêtait pas de me taquiner sur la quantité de souvenirs que maman et Safi avaient entassés dans les valises.
— Si on continue comme ça, le yacht va couler avant d'arriver au port, disait-il en me pinçant la joue. Mais c’est pas grave, je t’achèterai un paquebot pour ton prochain caprice.
On riait. On était heureux. On était encore "nous".
Mais dès que nous avons franchi le portail du palais, l'air a changé. Ce n'était plus l'odeur de la mer, mais un parfum lourd, presque suffocant, qui flottait dans le hall. Farrah était là, debout au pied du grand escalier, vêtue d'une robe d'un rouge sanglant. Elle ne nous regardait pas avec colère, mais avec une patience terrifiante.
— Bon retour, mon cousin, dit-elle en ignorant superbement ma présence. Tu as l'air épuisé. La route a dû être longue. Viens, j'ai préparé de quoi te restaurer.
Yunus s'arrêta. Je vis ses yeux s'écarquiller, puis se figer, comme si une vitre venait de se poser entre lui et le monde. Sans un mot pour moi, sans même aider maman à porter ses sacs comme il l'aurait fait d'habitude, il se dirigea vers Farrah.
— Yunus ? l’appelai-je, la main sur mon ventre. Tu ne viens pas te reposer un peu ?
Il se retourna lentement. Le regard qu'il me lança me glaça le sang. Ce n'était plus mon mari. Ce n'était plus l'homme qui m'appelait sa "baleine magnifique" quelques heures plus tôt. Ses yeux étaient sombres, vides de toute émotion, d'une dureté minérale.
— Ne m'étouffe pas avec tes questions, Malia, trancha-t-il d'une voix monocorde. Va dans ta chambre avec ta famille. J'ai des affaires sérieuses à régler avec Farrah. Elle, au moins, comprend le poids de mes responsabilités.
Je restai pétrifiée au milieu du hall. Safi serra ma main très fort, ses petits yeux remplis de peur. Ma mère, elle, ne dit rien, mais elle renifla l'air avec dégoût. Elle savait.
Point de vue de Yunus : Le Brouillard
À l'instant où j'ai franchi le seuil, une douleur sourde a explosé derrière mes tempes. Puis, plus rien. Le visage de Malia, qui était mon soleil, m'est apparu soudainement flou, presque agaçant. Pourquoi faisait-elle autant de bruit ? Pourquoi cette fille de quartier se croyait-elle autorisée à me donner des ordres ?
Farrah m'a tendu un petit calice de terre cuite. — Bois, Yunus. C'est le thé de la lignée. Pour te souvenir de qui tu es vraiment.
Le liquide était amer, brûlant, mais en le buvant, j'eus l'impression qu'une vérité s'imposait à moi : j'avais fait une erreur. Malia n'était qu'une distraction, un caprice de ma part. La seule personne digne de porter mon nom, la seule qui partageait mon sang et mes ambitions, c'était Farrah.
— Tu as raison, cousine, murmurai-je en sentant une volonté de fer s'emparer de moi. Les préparatifs pour notre union doivent commencer. Il est temps que ce palais retrouve sa dignité.
Je ne voyais pas Malia pleurer derrière moi. Je ne sentais plus la connexion avec l'enfant qu'elle portait. Pour moi, elle était devenue une simple occupante, une étrangère que je tolérais par pure charité. Les rires de l'île n'étaient plus que de la poussière.
Point de vue de Malia : La Solitude dans l'Or
Le soir même, le changement fut total. Yunus ne vint pas dîner avec nous. Il resta enfermé avec Farrah et des anciens du clan que je ne connaissais pas. Lorsque je tentai d'entrer dans son bureau pour lui parler de ma prochaine visite médicale, les gardes — mes propres gardes — me barrèrent la route.
— Monsieur est occupé, Madame. Il ne souhaite pas être dérangé.
Je m'effondrai sur le tapis du couloir, les larmes coulant sans fin. Farrah sortit du bureau quelques minutes plus tard, un sourire victorieux aux lèvres. Elle se pencha vers moi et murmura à mon oreille, pour que personne d'autre n'entende : — Tu as eu tes trois jours de gloire, petite fille. Maintenant, rends-lui son esprit. Il revient à sa famille. Prépare-toi à devenir l'ombre que tu n'aurais jamais dû cesser d'être.
Le lion était retourné dans sa cage, mais cette fois, c'était Farrah qui tenait les clés, et elle n'avait aucune intention de me laisser entrer.