Point de vue de Malia
Le palais était devenu un sanctuaire silencieux, une bulle de ouate où le temps semblait s'être arrêté, figé dans l'attente d'un événement qui ne devait se produire que dans plusieurs mois. Depuis l'annonce de ma grossesse, Yunus avait transformé notre chambre en une forteresse de confort. L'air était réglé à une température parfaite, les rideaux de velours ne laissaient filtrer qu'une lumière tamisée, et l'odeur des fleurs fraîches, changées trois fois par jour, embaumait l'espace. Mais pour moi, cette atmosphère devenait irrespirable. Je me sentais comme une relique précieuse exposée sous une cloche de verre, admirée mais isolée du monde. Chaque mouvement que je faisais était scruté, chaque soupir interprété par Yunus comme un signe de détresse.
Ce matin-là, le rituel du départ pour l'école de Safi fut perturbé par une scène aussi touchante qu'exaspérante. Habituellement si disciplinée, ravie d'arborer son cartable de luxe et ses chaussures vernies, ma petite sœur refusait catégoriquement de quitter la suite nuptiale. Elle s'était littéralement enroulée autour de mes jambes, sa petite tête posée sur mes chevilles, ses mains agrippant fermement le drap de soie blanche avec la force du désespoir.
— Safi, ma puce, tu vas être en retard, murmurai-je en passant mes doigts dans ses tresses, essayant d'insuffler un peu de raison dans son esprit d'enfant. Monsieur Bakayoko attend déjà devant avec la voiture, et ton maître n'aime pas les retardataires.
— Non ! Je ne pars pas ! cria-t-elle, sa voix étouffée par le tissu. Je ne veux plus aller là-bas. Je veux rester ici, juste ici. Je veux voir le bébé sortir. Si je pars à l'école, il va naître, il va appeler son nom et je ne serai pas là pour lui répondre !
Je ne pus m'empêcher de sourire malgré la fatigue qui plombait mes membres. Pour Safi, la biologie n'était pas un processus lent et fastidieux, c'était une magie instantanée, une éclosion qui pouvait survenir d'un instant à l'autre, comme un cadeau que l'on déballe sous un sapin. Elle s'imaginait sans doute que le ventre de sa sœur allait s'ouvrir comme une boîte à musique pour laisser s'échapper un compagnon de jeu.
— Safi, écoute-moi, le bébé ne va pas sortir aujourd'hui, ni demain, ni même le mois prochain. Il a besoin de beaucoup de temps pour grandir ici, au chaud. Il est encore tout petit, plus petit que ton petit doigt, comme une petite graine de mangue qui commence à peine à germer.
— Raison de plus ! rétorqua-t-elle en se redressant brusquement, les yeux brillants de larmes et d'une détermination farouche. S'il est tout petit et qu'il est tout seul dans le noir, il a besoin que je reste. Je dois lui raconter mes histoires pour qu'il n'ait pas peur. Et s'il a faim ? Et si tu dors et qu'il pleure ? Non, Malia, je reste. Je serai ta garde du corps, comme les messieurs en noir dehors.
La porte de la suite pivotait sur ses gonds avec ce grincement presque imperceptible qui annonçait l'arrivée du maître des lieux. Yunus entra, dégageant une aura de puissance qui semblait saturer la pièce. Il était déjà prêt pour ses affaires, sa montre en or brillant au poignet, l'odeur de son parfum boisé et coûteux flottant derrière lui. En voyant la scène — Safi accrochée à mes pieds comme une petite naufragée à une bouée et moi, prostrée sur une montagne d'oreillers — ses sourcils se haussèrent, marquant un agacement mêlé d'une curiosité protectrice.
— Qu'est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il, sa voix basse faisant vibrer l'air. Pourquoi la voiture est-elle encore garée en bas ?
Point de vue de Yunus
La scène qui s'offrait à moi en pénétrant dans la chambre était le portrait parfait de ma nouvelle réalité. Malia, mon doudou, portant en elle mon héritier, et Safi, cette enfant que j'avais fini par intégrer à ma propre existence, formant un tableau d'une vulnérabilité absolue. Mon instinct de possession, déjà exacerbé par la nouvelle de la grossesse, monta d'un cran. Voir Safi ainsi collée à Malia m'inquiéta d'abord : je craignais que son agitation ne fatigue mon épouse, dont la santé me semblait désormais être l'enjeu le plus crucial de ma vie. Mais la raison de son refus de partir me toucha d'une manière que je ne voulais pas montrer.
— Safi, qu'est-ce que j'ai dit à propos du calme dans cette chambre ? dis-je en m'approchant avec une autorité mesurée. Tu ne dois pas bousculer ta sœur. Elle a besoin de repos total.
— Je ne la bouscule pas, je la garde ! protesta la petite en resserrant son étreinte sur les pieds de Malia, me défiant du regard. Tonton Yunus, s'il te plaît, laisse-moi rester aujourd'hui. Je ferai mes devoirs ici, sur le tapis. Je ne ferai aucun bruit, je serai comme une petite souris. Je veux juste être là quand le bébé parlera. Malia dit qu'il est petit, je veux l'aider à grandir.
Je m'accroupis à côté du lit, posant ma main sur l'épaule de la petite. Sa sincérité était désarmante, mais ma règle était celle de l'ordre. Le palais devait fonctionner selon ma volonté, surtout maintenant.
— Écoute-moi bien, petite princesse, repris-je en adoucissant le ton. Le bébé est déjà très fier de toi. Il est là, à l'intérieur, et il entend tout ce que nous disons. Il sait que sa grande sœur va dans la meilleure école de la ville pour devenir une femme intelligente et forte. Si tu restes ici à ne rien faire, il va penser que tu es paresseuse, et il ne voudra pas sortir pour jouer avec quelqu'un qui n'apprend pas ses leçons. Tu veux qu'il soit déçu par toi ?
Safi marqua une hésitation, ses grands yeux bruns voyageant de mon visage à celui de Malia, cherchant une faille ou une confirmation. Elle desserra légèrement sa prise sur les chevilles de sa sœur.
— C'est vrai ? Il sait déjà que je vais à l'école ?
— Bien sûr qu'il le sait, renchérit Malia en lui caressant la joue d'une main tremblante. Il sent tout ce que je ressens. Et il adore quand tu reviens le soir pour lui raconter ce que tu as appris. C'est son moment préféré de la journée, il s'agite de joie dès qu'il entend ta voix à la porte.
Je vis le conflit intérieur sur le visage de l'enfant. La curiosité dévorante luttait contre le sens du devoir que je m'efforçais de lui inculquer. Safi avait le tempérament de sa sœur : têtue, passionnée, mais profondément loyale.
— Bon... d'accord, finit-elle par céder en se relevant lentement, lissant son petit uniforme. Mais je veux que Malia me promette une chose très sérieuse. Je veux qu'elle lui dise que je reviens vite. Et tu ne dois pas le laisser sortir avant seize heures ! Promis ?
— Promis, Safi, répondit Malia avec un soupir de soulagement qui me fit mal au cœur. Je le garderai bien au chaud jusqu'à ton retour.
Une fois que le chauffeur eut emmené une Safi encore un peu traînante vers la sortie, le calme revint dans la suite, mais c'était un calme lourd, chargé de mon angoisse. Je me retrouvai seul avec Malia. Le silence n'était plus celui de la haine, mais celui d'une protection que je savais étouffante. Je m'assis sur le bord du matelas, prenant sa main fine dans la mienne.
— Elle a raison sur un point, Malia, dis-je en fixant ses yeux bleus. Tu as besoin d'une surveillance constante. Si une enfant de huit ans arrive à te fatiguer ainsi, qu'en sera-t-il dans quelques mois ? Je vais engager une gouvernante supplémentaire, dont l'unique mission sera de s'occuper de Safi pour qu'elle ne t'épuise plus. Et pour toi... j'ai décidé que nous allions installer une ligne téléphonique directe avec la clinique ici même. Je veux que le médecin soit prévenu au moindre battement de cœur irrégulier.
Malia retira doucement sa main, un geste qui me glaça. Son regard se voila d'une ombre de lassitude que je connaissais trop bien.
— Yunus... Safi n'est qu'une enfant qui m'aime. Sa présence est la seule chose qui me rappelle que je suis vivante. Tes règles transforment cette maison en hôpital de luxe. Je me sens comme une pièce de musée. Je veux juste pouvoir marcher dans le salon, sentir l'air du jardin, sans qu'un garde ne me demande si j'ai besoin d'une chaise roulante.
— C'est pour ton bien, et pour celui de cet enfant, répondis-je froidement, mon anxiété reprenant le dessus sur ma tendresse. Tu ne te rends pas compte de la valeur de ce que tu portes. Pour toi, c'est un bébé. Pour moi, c'est mon sang, mon avenir, mon empire qui bat en toi. Le monde extérieur est plein de microbes, de stress, de dangers inutiles. Ici, sous mon toit, tu es intouchable.
Je me levai, mettant un terme à la discussion. Pour moi, l'amour était indissociable du contrôle. Si Safi refusait d'aller à l'école par un amour naïf, moi, j'imposais ce huis clos par une nécessité vitale. Je quittai la chambre pour rejoindre mon bureau, laissant Malia seule avec ses livres et son silence. Je savais qu'elle se sentait prisonnière, mais je préférais une reine captive et en sécurité qu'une colombe libre et exposée. Mon héritier méritait ce sacrifice de sa part, et Malia, qu'elle le veuille ou non, était devenue le coffre-fort vivant de mes rêves les plus fous.