Point de vue de Malia
Depuis le départ fracassant de Hadja Fatoumata, l'air du palais semblait s'être allégé, mais mon corps, lui, refusait de suivre cette accalmie. Une fatigue écrasante s'était emparée de mes membres, une lourdeur que je n'arrivais pas à expliquer par le simple stress des derniers jours. Ce soir-là, Yunus était encore dans son bureau, enseveli sous des dossiers qui semblaient être son seul refuge contre l'ambiance électrique de notre chambre.
Safi, qui avait pris l'habitude de venir se blottir contre moi pour échapper à la solitude de sa grande chambre, était allongée à mes côtés sur l'immense lit king-size. Elle jouait distraitement avec mon téléphone, ses petits doigts glissant sur l'écran, tandis que j'essayais de lire un chapitre de gestion financière. Mais les lignes de chiffres dansaient devant mes yeux. Ma vue se brouillait, et une chaleur insidieuse commençait à ramper sous ma peau.
— Malia, tu as les mains toutes mouillées, murmura Safi en posant le téléphone.
Je ne pus lui répondre. Une vague de nausée, violente et soudaine, me submergea. Je sentis mon estomac se contracter douloureusement. J'essayai de me lever pour courir vers la salle de bain, mais mes jambes se dérobèrent sous moi. Je retombai sur le matelas, le souffle court, mon front brûlant comme un charbon ardent.
— Safi... appelle... appelle Yunus... balbutiai-je avant qu'une nouvelle quinte de haut-le-cœur ne m'arrache un gémissement de douleur.
Le monde se mit à tourner. La lumière du lustre devint une agression insupportable. Je me tournai sur le côté, prise de spasmes, et mon corps rejeta violemment le peu que j'avais mangé au dîner, souillant les draps de satin blanc que Yunus aimait tant. La honte me brûla autant que la fièvre, mais je n'avais plus la force de lutter. Je fermai les yeux, sombrant dans un demi-sommeil peuplé de cauchemars où la voix de la tante Fatoumata résonnait comme un glas.
Point de vue de Yunus
Le silence de mon bureau fut brisé par le bruit précipité de petits pas dans le couloir, suivis d'un martèlement frénétique contre ma porte. — Tonton Yunus ! Tonton Yunus ! Viens vite ! Malia ne va pas bien !
Je bondis de mon fauteuil, le cœur manquant un battement. Safi était là, les yeux agrandis par la terreur, ses petites mains tremblantes. Je ne perdis pas une seconde. Je traversai le couloir en quelques enjambées et poussai la porte de notre suite.
L'odeur de maladie et la chaleur étouffante de la pièce me frappèrent de plein fouet. Malia était recroquevillée en position fœtale au milieu du lit. Ses cheveux étaient collés à son front par la sueur, et son visage, d'ordinaire si radieux, était d'une pâleur cadavérique, presque livide. En m'approchant, je vis qu'elle avait vomi. La vision de mon "doudou", si fière et si belle, ainsi brisée et vulnérable, me transperça comme une lame de fond.
— Malia ! m'exclamai-je en la prenant dans mes bras.
Elle était brûlante. Une fièvre de cheval. Elle ne semblait pas me reconnaître, ses yeux bleus errant dans le vide, voilés par la souffrance. — Habibi... j'ai froid... tellement froid... chuchota-t-elle entre deux tremblements.
La panique, une émotion que je n'autorisais jamais à franchir les remparts de mon esprit, m'envahit violemment. Je la serrai contre mon torse nu, ignorant la salissure de mes vêtements. Je ne voyais plus la rebelle du Sky Lounge, je ne voyais plus la femme qui m'avait menti. Je ne voyais qu'une petite chose fragile qui semblait s'étioler entre mes doigts.
— Safi, va chercher de l'eau fraîche et des lingettes ! Maintenant ! ordonnai-je tout en saisissant mon téléphone pour appeler mon médecin personnel à trois heures du matin.
— Allô, Docteur Diallo ? C'est Yunus. Ma femme est au plus mal. Fièvre intense, vomissements incoercibles. Soyez là dans quinze minutes, ou je viens vous chercher moi-même.
Je passai le reste du temps à éponger son front, à essayer de calmer ses frissons en la couvrant de couvertures, tout en lui murmurant des paroles insensées. — Reste avec moi, Malia. Ne m'abandonne pas. Je te pardonne tout, tu entends ? Tout. Reviens juste à toi.
Chaque fois qu'elle était prise d'un nouveau spasme, je lui tenais les cheveux, lui murmurant des "chut, chut, je suis là" comme si ma seule présence pouvait faire reculer le mal. Sa faiblesse me rappelait cruellement que malgré tout mon or, malgré toutes mes voitures et mes gardes du corps, j'étais impuissant face à la fragilité de la vie.
Le docteur arriva enfin, essoufflé, sa sacoche à la main. Je dus me forcer à lâcher Malia pour le laisser travailler, restant debout au pied du lit, les poings serrés, prêt à exploser. Safi s'était réfugiée dans un coin de la pièce, observant la scène en silence, les larmes coulant sur ses joues.
Après une éternité de palpations, de prises de température et de questions, le médecin se tourna vers moi. Son visage était sérieux, mais je vis une lueur de compréhension dans son regard.
— Yunus, calmez-vous. La fièvre est forte, oui, mais c'est une réaction du corps.
— À quoi ? dis-je d'une voix sourde. Qu'est-ce qu'elle a ?
— Elle fait une poussée de fièvre liée à un état de fatigue extrême et de stress... mais il y a autre chose. Les nausées, la sensibilité aux odeurs, cette pâleur...
Il fit une pause, regardant Malia qui s'était enfin calmée grâce à une injection. — Je vais faire une analyse de sang immédiate pour confirmer, mais je soupçonne que votre femme attend un enfant.
Le monde s'arrêta de tourner. Le silence qui suivit fut si profond que j'entendais le tic-tac de ma montre de luxe comme des coups de marteau. Enceinte ? Malia portait mon enfant ?
Je regardai ce petit corps frêle allongé sur le lit. La colère, la rancune, la méfiance... tout s'évapora en un instant, balayé par une émotion si vaste que j'eus du mal à rester debout. Si c'était vrai, ce n'était plus seulement elle que je protégeais. C'était mon héritage. C'était nous.
Je m'approchai du lit et pris sa main brûlante dans la mienne, déposant un b****r sur ses phalanges. — Dors, mon doudou, murmurai-je alors que les premières lueurs de l'aube pointaient à l'horizon. Dors et guéris. Ton lion veille sur toi... et sur ce que tu portes.
Point de vue de Malia
Le réveil fut brumeux, une lente ascension hors d’un tunnel de coton et de sueurs froides. Mes paupières me semblaient lestées de plomb, et chaque battement de mes cils révélait un monde qui avait étrangement changé d’axe. L’odeur de la chambre n’était plus celle, habituelle, du bois de santal et du cuir coûteux ; elle était imprégnée d’une effluve stérile d’antiseptique et de lavande apaisante.
Je sentis une chaleur lourde sur ma main droite. En tournant lentement la tête, je vis Yunus. Il n’était pas l’homme de fer, le magnat impitoyable qui m’avait ignorée ces derniers jours. Il était prostré sur le bord du lit, sa tête puissante reposant contre mon bras, ses doigts entrelacés aux miens avec une force presque désespérée. En sentant mon mouvement, il se redressa d'un bond. Ses yeux, habituellement si sombres et impénétrables, étaient injectés de sang à force de veiller, mais ils brillaient d’une lueur que je n'arrivais pas à déchiffrer : un mélange de terreur pure et de triomphe absolu.
— Malia... murmura-t-il, sa voix étant un craquement rauque. Tu es revenue.
Je tentai de parler, mais ma gorge était un désert. Il s'empressa de me verser un verre d'eau, soutenant ma nuque avec une précaution infinie, comme si j'étais faite de cristal soufflé prêt à se briser au moindre souffle.
— Les résultats sont là, reprit-il une fois que j'eus bu. Le médecin vient de partir.
Mon regard dériva vers la table de chevet où reposait une enveloppe blanche. Un silence de cathédrale s'installa dans la suite. Je me souvins alors des nausées matinales que je cachais, de cette fatigue qui me terrassait dès l'aube, et de ce dégoût soudain pour mon parfum préféré. La vérité me frappa avant même qu'il ne prononce le mot.
— Tu es enceinte, Malia. Tu portes mon enfant.
Le monde s'arrêta de tourner. Un enfant. Une vie minuscule, un mélange de mon sang et de sa force, grandissait là, dans le creux de mon ventre que je croyais vide de tout espoir. Une larme coula sur ma tempe. Ce n'était pas seulement de la joie ; c'était le vertige de l'irréversible. Si j'étais déjà liée à Yunus par les chaînes du mariage et de la dette, ce petit être était le sceau final. Je ne serais plus jamais seule. Je ne serais plus jamais libre au sens où je l'entendais autrefois.
Yunus se pencha et posa son front contre le mien. Ses mains, ces mains qui savaient commander des empires et briser des rivaux, tremblaient légèrement. — Un héritier, Malia. Tu me donnes un héritier. Rien au monde n'est plus précieux pour moi que ce que tu portes. Rien.
À cet instant, je compris que ma vie venait de basculer dans une autre dimension du luxe... et de la captivité.
Point de vue de Yunus
Enceinte. Le mot avait résonné dans mon esprit comme le tonnerre annonçant une ère nouvelle. En tenant ce rapport médical, j'avais ressenti un choc électrique plus puissant que n'importe quelle victoire en affaires. Malia, mon doudou, celle que j'avais punie par mon silence, portait en elle la suite de mon nom, le prolongement de mon existence.
Toute ma colère pour l'incident du Sky Lounge s'était évaporée, remplacée par une culpabilité dévorante. Comment avais-je pu la laisser pleurer ? Comment avais-je pu laisser ma tante l'humilier alors qu'elle portait ce trésor ? Mais avec cette culpabilité naissait une paranoïa nouvelle, féroce et sans limites.
Je la regardais dormir dans la lumière grise de l'aube. Elle paraissait si petite, si fragile sous les draps de soie. Chaque respiration qu'elle prenait était désormais partagée. Mon instinct de prédateur, autrefois tourné vers la conquête, s'était muté en un instinct de protection totalitaire.
— Plus personne ne te touchera, murmurai-je pour moi-même en observant son visage pâle. Plus personne ne t'approchera.
Dès que le soleil fut levé, je transformai le palais en une forteresse médicale. J'appelai mon secrétaire particulier avant même qu'il ne soit au bureau. — Annulez tous mes déplacements à l'étranger pour les six prochains mois. Je veux que la chambre d'amis au rez-de-chaussée soit transformée en une salle de soins de pointe. Contactez le meilleur obstétricien du pays, je veux qu'il soit de garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Je ne m'arrêtai pas là. Ma possessivité, nourrie par cette nouvelle responsabilité, devint une obsession de chaque instant. Je retournai dans la chambre et m'assis au chevet de Malia. Quand elle s'éveilla, je vis la peur dans ses yeux bleus, et cela me fendit le cœur, mais cela ne changea pas ma résolution.
— Tu ne sortiras plus du lit pour l'instant, décrétai-je d'un ton qui n'admettait aucune réplique. — Yunus, je me sens mieux, la fièvre est tombée... tenta-t-elle de protester. — Non. Le médecin a parlé de stress et de fatigue. Tu resteras ici. Tes repas seront servis ici. Tes professeurs ? Ils t'enverront des lectures, mais je ne veux plus de défilé d'étrangers dans cette suite. Ton téléphone ? Je vais charger mon équipe de filtrer les appels. On ne sait jamais quelles ondes ou quelles mauvaises nouvelles pourraient te perturber.
Je voyais son incrédulité grandir. Je devenais son ombre. Je voulais tout contrôler : ce qu'elle mangeait, la température de sa chambre, la musique qu'elle écoutait. Je fis installer un moniteur pour bébé avant même qu'il ne soit plus gros qu'une graine, simplement pour entendre le rythme de sa propre respiration à elle quand je n'étais pas dans la pièce.
Safi entra timidement dans la chambre. Je l'autorisai à s'approcher, mais je lui imposai de se laver les mains avec du gel désinfectant avant de toucher sa sœur. — Malia va nous donner un petit frère ou une petite sœur, Safi, dis-je à l'enfant. Mais pour ça, elle doit se reposer. Elle est comme une fleur précieuse maintenant, on ne doit pas la bousculer.
Je me sentais comme un lion gardant l'entrée de sa grotte. Ma tante Fatoumata tenta de revenir pour "conseiller" la jeune mère, mais je lui interdis l'accès à l'étage. Malia était mon domaine réservé. Elle portait mon sang. Elle était devenue l'objet sacré de mon existence. Et si je devais l'étouffer sous une montagne de coussins de soie et une surveillance de chaque seconde pour m'assurer que rien ne lui arrive, je le ferais sans l'ombre d'une hésitation. Elle était ma reine, et en son sein reposait mon futur roi.